• Aurore et Crépuscule

    Aurore et Crépuscule

    On dit souvent que les jumeaux se ressemblent, tant au niveau du physique que du caractère. Aurore et Crépuscule étaient deux adolescentes que tout opposait. En les voyant côte à côte, peu de personnes étaient capables de dire qui était l’une et qui était l’autre. Toutes deux prenaient un malin plaisir à porter les mêmes vêtements, à se coiffer de manière identique, et l’une pouvait voir sur le visage de l’autre ce que donnait son maquillage. Il arrivait à leur mère elle-même de se tromper, et il n’était pas rare qu’elle appela une de ses filles Aurore alors qu’elle parlait à Crépuscule. Le contraire était tout aussi vrai naturellement. Leur père, lassé de ne plus savoir qui était qui, avait depuis longtemps pris l’habitude de leur parler à toutes les deux en même temps, en les appelant tout bonnement « Les filles ». 

    Vous l’avez compris, Aurore et Crépuscule usaient et abusaient de leur ressemblance physique. N’essayez pas de les distinguer, vous n’y parviendrez pas.

    En revanche la dissemblance de leurs caractères était aussi frappante que la ressemblance de leurs traits. L’une était du matin quand l’autre était une indécrottable adepte de la grasse matinée. Le soir venu quand l’une était depuis longtemps dans les bras de Morphée, l’autre veillait, ponctuant ses insomnies de gloussements, de rires, de chants entonnés bien fort.  À ses parents qui tapaient à sa porte pour se plaindre de ces tapages intempestifs, elle offrait son visage le plus innocent et s’excusait en promettant qu’elle allait faire attention. Promesse aussi vite prononcée qu’oubliée. Quand enfin celle-ci s’endormait, l’heure n’était pas loin pour l’autre de se réveiller, de descendre pesamment l’escalier pour se rendre à la cuisine préparer son petit déjeuner. Elle claquait les portes des placards, cognait son bol dans l’évier et n’hésitait pas ; la chère enfant c’était pour épargner du travail à ses parents ; à vider si besoin le lave vaisselle dans un grand tintinnabulement de porcelaine et de verre.  Quand l’un de ses parents, la mine hagarde, la rejoignait dans la cuisine, elle se montrait toujours désolée d’avoir fait sans s’en rendre compte, tant de bruit.

    Bébés il leur arrivait d’oublier leur gémellité dissonante, en hurlant de concert des heures durant sans que leurs parents ne parviennent à saisir les causes de leurs pleurs. Puis, l’une s’endormait une petite heure avant de prendre le relais de sa sœur qui, à son tour, s’endormait paisiblement. Alors que la grande majorité des bébés font leurs nuits aux alentours des trois ou quatre mois, Crépuscule et Aurore n’ont consenti à dormir six heures de suite qu’à dix-huit mois bien sonnés. Et encore était-ce en décalé ! Inutile de vous dire que les heureux parents des jumelles ont accumulé pendant de nombreuses années un retard de sommeil à faire pâlir le plus fieffé des noctambules. Dire qu’ils ont comblé ce retard une fois les jumelles devenues grandes serait mentir. Avec une constance jamais démentie elles ont continué à pourrir consciencieusement les nuits de leurs géniteurs. Tout juste si ils ont pu profiter de quinze jours de sommeil l’année où les jumelles sont parties en colonie de vacances dans le Luberon. Alors oui, régnait dans la maison un silence nocturne propice au repos et au sommeil réparateur. Encore que leurs parents n’ont pas pu en profiter pleinement : ils étaient si peu habitués au silence qu’ils en étaient troublés. La colonie ayant refusé tout net l’inscription des jumelles l’année suivante (pour les moniteurs gérer une bande de gamins n’ayant pas, ou quasiment pas, pu dormir de la nuit était une gageure à laquelle ils ne souhaitaient pas être à nouveau confrontés), l’expérience ne s’était jamais renouvelée.

    Au lycée les jumelles étaient souvent convoquées par les plus hautes autorités éducatives en raison des multiples farces qu’elles prenaient un malin plaisir à inventer. En revanche, difficile pour le proviseur ou le conseiller principal d’éducation de savoir si c’était Aurore ou Crépuscule qui se tenait toute penaude dans le bureau.

    Aurore était matheuse, Crépuscule littéraire. Inutile de dire que l’une rédigeait les dissertations de l’autre quand l’autre se penchait sur ses exercices de mathématiques de la première !

    Toutes deux étaient de belles adolescentes, qui faisaient tourner la tête de plus d’un lycéen. Avec les garçons elles jouaient à un jeu que d’aucuns jugeront malsain. Elles s’échangeaient leurs conquêtes respectives, se retrouvant ensuite pour noter les garçons selon des critères connus d’elles seules. Critères qui allaient de la façon d’embrasser à la capacité de prendre des initiatives, en passant par l’intérêt de la conversation du garçon, ses capacités financières et son hygiène corporelle. Elles espéraient ainsi aboutir à un classement objectif qui leur permettrait ensuite de choisir les deux meilleurs en toute connaissance de cause.

    Après deux années de flirts en fin de compte plutôt innocents et de marivaudages sans grandes conséquences, Aurore et Crépuscule jugèrent avoir suffisamment testé de garçons pour faire un point qui, sans être tout à fait exhaustif la chose est impossible, n’en revêtait pas moins un caractère scientifique.

    Aurore et Crépuscule

    Un soir elles se réunirent toutes deux dans la chambre d’Aurore pour relirent ensemble leurs notes et convenir d’une espèce de classement. Elles se partagèrent les fiches renseignées avec constance pendant les deux dernières années et Crépuscule ouvrit le bal :

    — D’abord il y a Bastien.

    — Celui-là, il ne faut surtout pas qu’il ouvre la bouche. Il est d’un ennui ! Toujours à parler de voitures ou de football !

    — Je suis d’accord avec toi ! On élimine !

    Et la petite fiche qu’avait rédigée Crépuscule virevolta jusqu’au sol.

    — Qu’as-tu pensé de Clément ? continua Aurore. J’ai noté qu’il embrassait vraiment très bien.

    — Un peu trop bien même… On dirait qu’il a appris dans un manuel et que pour lui embrasser une fille pour lui c’est des travaux pratiques. Il s’applique à bien faire en bon élève consciencieux ! Il embrasse bien peut-être, mais bon, question spontanéité, c’est un zéro pointé.

    — Je crois que tu as raison.

    Les deux sœurs se jetèrent un regard complice.

    — Eliminé ! crièrent-elles en chœur pendant que la fiche Clément rejoignait au sol celle de l’infortuné Bastien.

    — Baptiste ?

    — Oublie Baptiste ! Je l’ai vu tout nu.

    — Ouahou ! Tu as vu Baptiste tout nu ?

    — Oui, dans les vestiaires de la piscine… Et crois-moi, il faut oublier !

    La fiche Baptiste rejoignit au sol les deux autres.

    — Et Colin ? Il est vraiment gentil Colin, tu ne trouves pas ? demanda Crépuscule.

    — Oui… Mais qu’est-ce qu’il est maladroit ! Qu’est-ce qu’il est timide !

    Une fois encore les jumelles tombèrent d’accord et Colin rejoignit ses petits camarades sur le tapis.

    Telles les feuilles d’automne se détachant de leur arbre pour tapisser le sol, les fiches s’échappaient les unes après les autres des mains des jumelles pour recouvrir le sol de la chambre de l’adolescente.

    La séance dura de longues heures. Les garçons étaient nombreux à passer à la moulinette exigeante des jumelles. Aucun ne trouvait grâce à leurs yeux. Tous présentaient un trait de caractère rédhibitoire. Tendance à la radinerie, hygiène laissant à désirer, comportement vaniteux, propension à l’égoïsme, mesquinerie, bêtise crasse…Quand il ne s’agissait pas d’un trait de caractère, un défaut physique suffisait aux deux jumelles pour jeter la fiche sans plus de considération. Mauvaise haleine, tâche de vin disgracieuse, acné par trop envahissant…

    Terrassée de fatigue, Aurore baillait. Crépuscule insistait pour aller jusqu’à la fin des fiches.

    L’insistance de Crépuscule finit par porter ses fruits. Vers minuit ne restaient aux deux jumelles que deux malheureuses fiches à traiter. Chacune en tenait une, alors qu’à terre le tapis de la chambre de l’adolescente disparaissait sous les dizaines de fiches qui le jonchaient.

    — Il m’en reste une, commença timidement Crépuscule. Après tu pourras aller te coucher.

    — Moi aussi, continua Aurore, il ne m’en reste plus qu’une. Mais je suis embêtée. Il s’agit d’Aubelin, sa fiche ne contient aucune annotation de ta part. C’est un garçon que tu n’as pas fréquenté…

    — C’est amusant ! La mienne concerne Sirius, et tu n’as pas fréquenté Sirius ! Qui commence ?

    Ce fut Aurore qui s’y colla la première.

    — Et bien vois-tu, Aubelin… Comment dire ? C’est quelqu’un… De bien ! Vraiment bien. Il est gentil, attentionné, prévenant. Pas le genre envahissant, mais toujours là quand il faut.

    — Oh oh oh ! Toi tu es amoureuse !

    — Ne dis pas de bêtises !

    — Et au rayon défauts ? Qu’est-ce qu’on trouve au rayon défaut chez Aubelin ?

    Aurore baissa les yeux.

    — Pour l’instant je n’ai rien trouvé. Enfin rien de grave, des petits trucs sans importance, pas vraiment des défauts. Tu comprends ? Et si tu me parlais de Sirius, conclut-elle en regardant sa sœur droit dans les yeux ?

    — Et bien Sirius, vois-tu, il est… Il est… Il est super !

    — Tu as noté quoi dans la rubrique défauts ?

    — Rien ! Puisque je te dis qu’il est super !

    — Ça ne serait pas toi qui serais amoureuse par hasard ?

    Les deux sœurs se regardèrent et éclatèrent de rire en même temps. Un rire clair, joyeux, qui résonna longtemps dans la maison endormie.

    La règle qu’elles s’étaient fixée exigeait que Crépuscule « teste » Aubelin pendant qu’Aurore ferait de même avec Sirius. Règle que toutes deux jugèrent cruelle dans la circonstance mais qu’elles ne se donnèrent pas le droit d’abolir.

    Aussi, dès le lendemain Crépuscule profita d’être seule avec Aubelin dans un couloir du lycée pour se saisir de sa main d’un geste tendre. Aussitôt Aubelin s’arrêta de marcher, et, tout en retirant doucement sa main, expliqua à Crépuscule qu’il était pour lui hors de question de faire une infidélité à Aurore. Puis il repartit du même pas tranquille en laissant Crépuscule ébahie au milieu du couloir.

    Quand à Aurore, c’est en attendant l’heure de la cantine qu’elle repéra Sirius, assis seul sur un banc. Elle s’assit à côté de lui et essaya de lover sa tête dans le creux de son cou, dans un geste qu’affectionnent les amoureux. À peine ses longs cheveux effleurèrent-ils la joue si pâle de Sirius qu’il fit glisser ses fesses sur le banc pour mettre un peu de distance entre Aurore et lui. Tout en expliquant gentiment qu’il ne pouvait pas faire « ça » à Crépuscule. Avant de se lever et de se diriger vers la cantine en laissant une Aurore stupéfaite sur le banc.

    Le soir venu, au moment du débriefing dans la chambre d’Aurore, les deux jumelles furent bien obligées de reconnaître l’extravagance qui venait de ponctuer cette journée. Alors que jusqu’à présent nul ne parvenait à les différencier, exceptée leur mère et encore lui arrivait-elle de se tromper, Sirius et Aubelin, sans hésiter l’ombre d’un instant, n’étaient pas tombés dans le piège qu’elles avaient tendu et  avaient reconnu les sœurs sans se tromper. L’affaire était d’importance. Les oncles, les tantes, les professeurs, les copains, les copines, les petits copains eux-mêmes ; aucun n’était capable de les reconnaître. Et encore moins au premier coup d’oeil ! Aubelin et Sirius l’avaient fait. Sirius et Aubelin avaient démasqué les mystificatrices. Devant ce quasi miracle les deux jumelles demeurèrent sans voix de longues minutes.

    — Mais alors, s’hasarda Crépuscule, si Sirius t’a repoussée…

    — Et si Aubelin t’a gentiment envoyé balader…

    — Ça veut dire…

    — Qu’ils nous aiment ! s’écrièrent en même temps les deux jumelles.

    La révélation avait de quoi surprendre. Aimer… Un verbe que les jumelles avaient banni de leur vocabulaire, lui préférant ceux de flirter, papillonner, batifoler… Devant l’urgence de débattre pour comprendre ce qu’il leur arrivait et décider ensemble de l’attitude à adopter, Aurore proposa de remettre la séance après une bonne nuit de sommeil et de régler les réveils sur quatre heures. Avec une moue désapprobatrice, Crépuscule se rangea à son avis : une nuit de sommeil ne pouvaient que les aider à avoir les idées claires.

    Le lendemain matin, devant leurs bols de chocolat fumant, les jumelles n’y allèrent pas par quatre chemins.

    — J’ai bien réfléchi commença Aurore, et je crois qu’Aubelin est la plus belle chose qui me soit arrivée depuis que je suis née ! Quand je pense à lui j’ai le cœur qui me picote délicieusement, je bafouille, je suis même capable de rougir ! Je n’ai pas une minute à perdre : je veux lui avouer tout ça dès aujourd’hui ! Et il me semble que tu devrais faire la même chose avec Sirius.

    — Hum, marmonna Crépuscule en touillant son chocolat d’une main molle. Je crois bien que tu as raison…

    Quelques années après ce mémorable petit déjeuner, une grande fête réunissait trois familles. Celles des jumelles, de Sirius et d’Aubelin. Quand le maire prononça les paroles rituelles, la maman d’Aurore et de Crépuscule laissa échapper ses larmes. Des larmes de bonheur qui furent bien vite séchées par l’exubérance enthousiaste des jeunes mariés.

    Et jamais, jamais, Crépuscule et Aurore jouèrent de leur ressemblance pour s’échanger leurs maris.

    D’ailleurs ceux-ci ne seraient jamais, jamais tombés dans le piège.

     

    ©Pierre Mangin 2018

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