• Célibat

    Célibat

     Vivre seul, au départ, n’était pas un choix. Plutôt la suite logique d’une série de mésaventures. Ou la conséquence d’un de ces pied-de-nez que la vie vous joue parfois. Moi, je rêvais de fonder un foyer. Je me voyais bien dans les habits d’un bon père de famille, paisible, rassurant, sûr de lui. J’aurais eu quatre filles. Quand il m’arrivait de voir l’un de ces types, une femme élégante pendue à son bras, suivi d’une nuée de petites filles, je ne pouvais m’empêcher de l’admirer. Et aussi de le jalouser un peu. Pour moi ces hommes étaient bénis des dieux. Je les jugeais même trois fois bénis. Première bénédiction, ils portaient leurs pas où bon leur semblait en compagnie d’une femme que tout un chacun pouvait admirer. Deuxième bénédiction, leur descendance était assurée, leur progéniture égayait leurs longs dimanches, inspirait à toutes et à tous la bienveillance. Enfin, ultime bénédiction, et non la moindre, ils se retrouvaient à la tête d’un gynécée splendide et joyeux. Je me plaisais à imaginer ces heureux hommes chez eux, le dimanche matin, entourés de rires ; de jeunes mains agrippées à leurs jambes, bercés par l’incessant babil des filles réclamant toutes de l’aide en même temps ; qui pour enfiler une robe, qui pour bâtir une coiffure, qui pour débarbouiller un visage bariolé de chocolat ou de confiture, vestiges d’un petit déjeuner festif et gourmand.

    Je ne me suis jamais marié. Je n’ai jamais eu d’enfant. Je ne me suis jamais marié, peut-être serait-il plus juste de dire que je n’en ai jamais eu l’occasion. Quant à fonder un foyer, avoir des enfants – quatre filles qui plus est – en dehors des liens du mariage, avouez que la chose n’est pas banale. Pour ma part je n’ai jamais trouvé cela concevable, ou convenable, je ne sais plus trop. Il est vrai que la question ne s’est jamais posée. Je n’ai jamais eu l’occasion de fonder un foyer, que ce soit en me mariant ou, d’une manière plus moderne, sans me marier.

    La vie est pleine d’injustices. Figurez-vous que celui qui n’a jamais eu d’enfant, n’aura jamais de petits-enfants. Bien sûr, certains penseront que j’enfonce des portes ouvertes, que j’aligne une lapalissade de premier ordre. Certes, il paraît assez logique qu’un homme, ou une femme, n’ayant jamais eu d’enfant ne puisse espérer avoir un jour de petits-enfants. Je ne suis pas idiot, l’impossibilité de la chose ne m’avait pas échappé. Mais il est bon d’aller voir derrière la logique, derrière la simple apparence de ce qui tombe sous le sens. Il s’y cache parfois des vérités douloureuses, croyez-moi.

    Ainsi donc, n’ayant jamais eu la joie de tenir sur mes genoux mes rejetons, n’ayant pas connu le plaisir de me promener en tenant par la main la minette d’une de mes petites, n’ayant jamais eu l’occasion d’apprendre à la chair de ma chair les mille et une petites ficelles que je connais sur la vie, n’ayant jamais pu m’émerveiller sur les réussites et les progrès de mes chères petites ; je n’aurai jamais la joie de bercer entre mes bras tavelés par les ans les enfants de mes propres enfants. Il y a là une injustice flagrante. Une espèce de double peine sans possibilité de recours. Tu n’as pas eu d’enfant, tu ne seras pas grand-père. La messe est dite, il n’y a pas à y revenir. Je m’insurge. Bien inutilement, je le concède. Mes larmes, si j’en avais encore, n’émouvraient personne.

    Le célibataire jouit d’un statut particulier dans notre société. Mi pestiféré, mi idolâtré. Les couples m’évitent. Un célibataire reste toujours un peu louche. Les hommes prêtent aux célibataires une faculté à accumuler les conquêtes. Ils ne sont jamais rassurés de laisser leurs femmes en fréquenter un. Et puis ce n’est pas commode un célibataire. Pour les plans de table, ils sont un véritable casse-tête. Un célibataire rompt sans état d’âme le bel agencement homme femme qu’affectionnent les commensaux. La solution est d’inviter un deuxième célibataire du sexe opposé. Ainsi la table peut être dressée, mais on peut être soupçonné de vouloir jouer les marieurs. Le plus simple est de ne pas inviter les célibataires. De rester entre gens en couple. Entre gens normaux ? Il y a des années que plus personne ne songe à m’inviter. Pudiquement on me dit qu’on ne veut pas m’embêter avec des problèmes de gens mariés. Il est vrai aussi que je n’apprécie guère le commerce des couples. Leur bonheur affiché m’exaspère, la façon qu’ils ont de vous le jeter à la tête est d’un mauvais goût consternant. Et je ne vous parle pas de leurs enfants. À les écouter ils sont les phénix des hôtes de ces bois, possèdent une intelligence supérieure à la moyenne, un humour d’une drôlerie incomparable, des capacités artistiques rares, un physique à tomber. Ah, le physique… Qui n’a pas subi les interminables exhibitions de photos de nouveau-nés par de jeunes papas fiers comme Artaban, n’a jamais entrevu le vide sidéral habitant ces hommes, pourtant habiles dans leur profession, quant il s’agit de leur progéniture. Un manque total de recul, une absence de discernement, une mauvaise foi à toute épreuve. Ces types sont capables de vous mettre sous le nez une photo de l’érythème fessier de leur bambin sans cesser de s’extasier. Dégoûtant !

    Minuscule revanche, je connais parfois une heure de gloire. Ô, une heure bien éphémère et en réalité un peu corrompue. À l’heure où les langues se délient, il arrive qu’un collègue, une connaissance, une relation ; souvent un peu plus alcoolisé qu’il ne serait raisonnable ; à l’heure où les langues se délient donc, il m’arrive d’être envié. Et je deviens l’espace d’un instant l’archétype de l’homme libre de toute attache, aventurier dans l’âme, conquérant fastueux de territoires vierges, Napoléon glorieux bien au-dessus des terribles vicissitudes dont le père de famille est nécessairement affligé. Cet état flamboyant est vite tempéré par quelques phrases assassines qui ont tôt fait de me renvoyer à ma condition. Des phrases du genre : « Au moins tu fais ce qu’il te plait » ; « Quand je pense que tu peux choisir le programme télé sans être enquiquiné par qui que ce soit… » ; « Et puis tu peux laisser traîner tes chaussettes sales sous ton lit ! » Quand il ne s’agit pas d’allusions à peine voilées, appuyées d’un regard égrillard : « Toi mon salaud, tu ne dois pas t’emmerder… » Qu’imaginent les gens ? Qu’enchaîner des aventures sans lendemain est la panacée d’une vie aventureuse et sans contrainte ? Choisir seul un programme télé, l’inaliénable symbole d’une liberté absolue ? Que savent-ils de la tristesse qu’il y a de visionner seul la télévision ? Quant à oublier mes chaussettes sales sous le lit, au risque d’en décevoir plus d’un, cela ne m’a jamais fait fantasmer.

    Les couples m’ennuient. Les pères de famille m’exaspèrent. Ils n’ont pas conscience de leur bonheur, ne prennent pas la juste valeur de leur chance. Au fil des ans un fossé s’est creusé entre ces nantis et moi. Je les évite. J’évite les endroits où ils se rassemblent. Ce n’est pas toujours facile. Ils sont partout. J’ai fini par faire une croix sur le cinéma, les salles obscures sont remplies de couples. Certains se frottent, se bécotent, étalent leur bonheur avec indécence. Et si le film s’adresse aux jeunes, alors ce sont des familles entières qui investissent les sièges de velours. J’ai abandonné également l’idée de me rendre à un spectacle ou à un concert. La prochaine fois que vous vous y rendrez, regardez le public autour de vous, vous comprendrez que pour un célibataire s’y rendre n’est pas aisé. Pour lui c’est s’aventurer en terrain miné, le moindre faux pas peut lui être fatal.

    Un acte quotidien aussi banal que d’aller dans un magasin faire ses courses devient un parcours du combattant pour le célibataire. Les travées sont la plupart du temps envahies de familles joyeuses de participer à la grand’messe du consumérisme décomplexé. Comment lutter en poussant dans les rayons un caddie au trois-quarts vide, un caddie de célibataire ? Heureusement, la vie moderne offre au célibataire des facilités non négligeables. Grâce à Internet il y a des lustres que je n’ai pas mis un pied dans un magasin. Je commande tout depuis mon ordinateur. Car aujourd’hui on peut tout commander depuis son ordinateur. Tout vous dis-je ! Des bouquins, des films, des casseroles, des yaourts, des fruits et légumes, des journaux, des caleçons, des surgelés, des meubles, des pantalons, des fleurs (oui, il m’arrive de m’offrir des fleurs, sinon qui m’en offrirait ?), de la bière, des produits ménagers et même des animaux de compagnie si je le désirais (mais je ne le désire pas, habitué à vivre seul la compagnie me perturbe). C’est ça qui est formidable à notre époque : on peut tout faire depuis son ordinateur. Pour moi, une aubaine ! Je ne suis plus agressé à chaque coin de rue par le bonheur exubérant de ces familles nombreuses sans scrupules. D’ailleurs je ne sors pratiquement plus de chez moi. Ô, j’entends déjà poindre le petit laïus sur l’importance de la vie sociale, sur le besoin essentiel d’échanger avec son prochain. La vie sociale ? Internet ! J’échange avec une multitude d’inconnus qui ne me bassinent pas avec les photos de leurs rejetons. Les réseaux sociaux ne sont pas fait pour les chiens. J’en use jusqu’à plus soif. Je possède sur Face book quatre-cent-vingt-sept amis ! Qui peut se vanter d’en avoir autant dans ce qu’il est convenu d’appeler la vraie vie ? Qui ? La vraie vie… Cette expression est inepte. Elle tente de donner mauvaise conscience aux gens comme moi, aux gens qui ont compris où se trouvait leur intérêt. Savez-vous que je ne suis jamais malade ? Hé oui, c’est l’avantage de mes amis virtuels. Ils ne me transmettent pas leurs miasmes. Ce n’est pas comme ces familles que vous rencontrez par hasard et dont les pères insistent pour que leurs marmots morveux vous lèchent les deux joues. Savez-vous combien de milliers, que dis-je de milliards de microbes sont échangés pendant ces léchouilles ? Confortablement installé derrière mon écran je suis bien aise de tchatcher sans prendre le moindre risque.

    Je fanfaronne. Bien sûr, la vérité est moins idyllique. Alors que je ferme mon ordinateur, le sentiment de solitude m’assaille. Il m’arrive de souhaiter attraper une bonne gastro en serrant trop de mains dans ma journée. Comme il me semblerait bon de passer une heure ou deux dans mes toilettes en essayant de deviner qui a bien pu me refiler ce foutu virus ! Qu’il doit être doux de contracter la grippe en serrant d’un peu trop près une femme désirable. Au lieu de ça je me couche avec une santé de fer, me réveille avec une forme du tonnerre. Jamais fatigué, jamais las. Ce n’est pas le travail qui fatigue, c’est le souci qu’on se fait pour ceux qu’on aime. Et qui donc me fatiguerait ?

    Célibat

    J’ai pris une grande décision voici un peu plus de trois mois. Je me suis inscrit sur un site de rencontre. Autant vivre avec son temps. Je magasine sur Internet, pourquoi n’y rencontrerai-je pas l’âme sœur ? Celle avec qui je fonderai un foyer, une famille. Nombreuse peut-être. La chance m’a souri. J’ai échangé avec une jeune femme tout ce qu’il y a de bien. Le genre de personne avec qui vous vous sentez immédiatement sur la même longueur d’onde. Nous avons correspondu plusieurs semaines puis nous nous sommes échangés nos numéros de téléphone. J’étais intimidé au moment de l’appeler. Et puis nos échanges téléphoniques se sont avérés être de vrais moments de bonheur. Elle avait une voix chaude. Suave. Presque sensuelle. Il y avait si longtemps que je n’avais pas parlé avec une femme que je n’osais y croire. Nous avons fini par nous donner rendez-vous. Dans un salon de thé de la ville. Un salon tout ce qu’il y a de bien, un peu chic même. C’est là que tout s’est compliqué. Aurélie (elle s’appelle Aurélie), qui semblait sur tant de points être sur la même longueur d’onde que moi, Aurélie qui avait une si jolie voix, une voix si suave, une voix presque sensuelle, Aurélie qui languissait de me rencontrer « pour de vrai » (disait-elle) ; Aurélie était un homme. À peine elle, ou il je ne sais plus comment dire, est entrée dans le salon de thé, je l’ai compris. Sa longue chevelure auburn, ses escarpins aux talons effilés, sa robe échancrée ne m’ont pas trompé. Quelque chose d’indéfinissable dans sa démarche m’a soufflé « Aurélie est un homme. Tu n’auras jamais d’enfant avec Aurélie, jamais elle pourra te donner les quatre filles dont tu rêves, ce n’est pas possible. »

    J’ai offert un thé et une pâtisserie à Aurélie. C’est vrai, j’ai hésité avant de l’inviter. Mais après tout, c’était moi l’homme, c’était à moi d’inviter. Nous avons parlé. En vérité Aurélie s’appelle Aurélien, mais elle préfère Aurélie. Nous nous sommes revus. Aurélie souffrait de la solitude elle aussi. Elle souffrait d’être célibataire. Elle souffrait du regard des autres.

    La semaine dernière elle s’est installée chez moi. Oui, maintenant je n’hésite plus sur il ou elle. Aurélie, c’est elle. Pleinement elle. Nous n’aurons pas d’enfant. Mais je crois que nous serons heureux.

    Et puis nous faisons les courses ensemble. Ça semble tout bête, mais c’est si agréable de flâner à deux dans les rayons en décidant quoi mettre dans le caddie…

     ©Pierre Mangin 2016

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