• Clara

    Clara

    Pourquoi faut-il toujours qu’elle se mêle de tout ? À chaque fois c’est la même histoire, elle rajoute son grain de sel. L’autre jour, alors que j’avais fait exactement tout ce qu’on me demandait, il avait fallu qu’elle fasse son intéressante. Maman m’avait demandé de ranger ma chambre. Depuis une semaine elle me le demandait. Elle se plaignait de ne plus pouvoir faire le ménage correctement, d’avoir dix mille choses à déplacer avant de pouvoir passer l’aspirateur. Dix mille c’est un peu exagéré, mais les adultes sont ainsi, ils aiment exagérer les choses. Elle m’avait puni, interdit d’aller voir les copains avant d’avoir rangé ma chambre. Du coup pendant plus d’une heure je m’étais activé. Les jouets dans le coffre, les livres sur les étagères, les petites voitures dans la caisse, les legos dans leur boîte, les crayons dans le tiroir. Tout bien pour pouvoir sortir avec les copains. Maman allait être contente. J’étais allé la trouver dans la cuisine avec mon plus joli sourire d’enfant sage :

    — Ça y est Maman ! J’ai tout rangé !

    Maman, lui dire ça ne suffit pas. Elle veut voir.

    — Laisse-moi finir ça, je vais vérifier.

    Moi je voulais qu’elle vienne tout de suite. Dehors les copains m’attendaient.

    — Viens voir, Maman ! Viens voir tout de suite, s’il te plait !

    Ne pas oublier le s’il te plait. Jamais. Mais Maman, le s’il te plait, ça ne suffit pas toujours.

    — Je t’ai dit que je finissais ce que j’ai commencé et ensuite je viens voir ta chambre ! Tu attends !

    Tu attends, tout à l’heure, une minute… Ça fait partie de la punition. C’est une façon qu’ont les adultes de prolonger les punitions l’air de rien. Maman, quand elle prend ce ton là, un ton un peu énervé, un peu sec, je sais qu’il ne faut pas insister. Insister c’est gagner à coup sûr une autre journée sans sortir. Ou une inspection de la chambre façon militaire, comme dans l’émission Garde à vous. Papa quand il regarde ça il dit toujours que les jeunes ça leur ferait pas de mal de revivre le service militaire.

    Alors j’ai attendu. Attendu que Maman, enfin, vienne voir ma chambre. Les adultes ne se rendent pas compte. À les entendre il n’y a qu’eux qui ont des choses importantes à faire. Et mon rendez-vous avec les copains, ce n’est pas important ? Faut pas croire, les copains ils vous attendent un peu, et si c’est trop long, ils repartent. C’est tant pis pour vous. Il y a les copains, et les copines aussi. On devait prendre nos vélos pour rejoindre une bande de filles. Des filles sympas qui aiment bien traîner avec nous. Et dans la bande de fille, il y a Clara. Clara, tout le monde l’aime bien. Et même, il y en a un paquet qui sont amoureux d’elle.

    Moi aussi je suis amoureux de Clara. Un jour je lui ai pris la main, et je lui ai dit comme ça :

    — Il est chouette ton bracelet !

    Au fond le bracelet je m’en foutais un peu. C’est tout ce que j’avais trouvé pour lui prendre la main. Mais Clara elle était toute contente que j’aime bien son bracelet. C’est son parrain qui lui avait offert, pour ses dix ans. Du coup elle m’a laissé le regarder pendant longtemps. Enfin longtemps, pas des heures non plus ! Moi je lui tenais la main et mon cœur il battait super fort. Je savais pas trop quoi dire, je regardais plus trop son bracelet, mais plutôt sa main, sa main dans la mienne. Et ça c’était extraordinaire.

    Pour finir je lui ai lâché la main en lui disant un truc du genre :

    — Oui, il est vraiment chouette ton bracelet.

    Clara elle souriait, et moi je me trouvais nul. « Oui, il est vraiment chouette… » Au lieu de lui dire : « Clara, je t’aime ! » Moi dans ma tête j’imagine plein de choses. J’imagine que je lui dis les poèmes que j’écris en cachette en pensant à elle, j’imagine que je la prends par la main pour marcher sur le trottoir, j’imagine que je la serre dans mes bras… Et même j’imagine que je l’embrasse sur la bouche. Et que elle, bien sûr, elle est contente, super contente. Et puis quand je suis avec elle, j’imagine plus rien. Je suis comme un grand couillon devant elle. « Il est chouette ton bracelet… » Dès fois je suis d’un lourd…

    Ce dont j’ai peur, c’est qu’un autre me la souffle. Qu’un autre soit un peu moins timide que moi, un peu plus dégourdi, et que Clara se laisse embobiner. Ça pourrait arriver une tuile pareille. Et ça pourrait même être un de mes copains. Parce que les copains, dans ce domaine, je veux dire avec les filles, ils s’en foutent pas mal des autres. Ils pensent à leur pomme et c’est tout.

    Alors quand enfin Maman est venue voir ma chambre, j’étais plutôt jouasse. Ma chambre c’était un sans faute. Rien qui traîne par terre, rien sur le lit, bureau rangé, livres bien disposés sur les étagères… Sûr, qu’elle allait me dire « Allez, c’est bon, va retrouver tes copains ! »

    Maman elle est entrée dans ma chambre. Tout de suite j’ai vu qu’elle était contente. Même un peu étonnée. Je le voyais à son petit sourire satisfait. Elle était fière de moi et j’étais content. Elle allait me dire d’aller jouer quand elle est entrée dans ma chambre. Elle, c’est Julie. Ma petite sœur. Elle a six ans et c’est une peste. Le plaisir suprême pour elle, c’est de me faire punir. Je n’ai pas eu le temps de lui dire de sortir de ma chambre. Après tout c’est ma chambre, elle n’a pas le droit de venir comme ça. Je n’ai pas eu le temps de lui dire de déguerpir, déjà elle interpellait Maman :

    — Maman, Maman ! Regarde, y’a plein de trucs sous le lit !

    Et là Maman s’est penchée. Elle a vu. Une demi douzaine de bandes dessinées jetées en vrac, un papier de chocolat, mon pistolet en plastic qui tire des flèches en mousse, une petite flottille d’avions en papier, un demi carambar, un malabar déjà mâché remis dans son papier pour le remâcher plus tard, des petites voitures égarées, quelques billes et ma boîte à trésor. Ben oui, quand on range sa chambre et qu’on commence à en avoir marre, c’est pratique et rapide de flanquer sous le lit. Mais pas quand on a une fouine en guise de petite sœur.

    Cette fois je la détestais. Elle me paierait ça très cher, je m’en faisais la promesse.

    Je me préparais à prendre l’engueulade de ma vie et à recevoir la punition qui va avec. C’est ma sœur, cette petite garce, qui a été bien surprise.

    Maman lui a dit que ce n’était pas joli joli de dénoncer son grand frère. En clair elle lui a dit de s’occuper de ses fesses. Ah ! Elle faisait moins la maligne la rapporte paquets en retournant dans sa chambre !

    — Quant à toi, m’a dit Maman, je te préviens. Si il y a encore le moindre objet sous ton lit demain matin à l’heure où je passe l’aspirateur, tu vas t’en souvenir très longtemps. Fais-moi confiance… Maintenant va jouer avec tes copains !

    Je me suis jeté dans ses bras et j’ai promis. Dans ces moments là j’ai la promesse facile…

    Il était temps que j’arrive, les copains allaient partir. On a filé avec nos vélos pour rejoindre les filles. Clara était là. Je me sentais prêt à tout lui dire. C’était le bon jour, j’en étais sûr. J’étais heureux, et même si mon cœur battait à deux mille à l’heure j’allais trouver les forces de lui dire que j’étais amoureux d’elle.

    Quand je l’ai vue se précipiter sur Enzo à peine qu’il était descendu de vélo, quand je l’ai vue se précipiter sur Enzo et l’embrasser sur la bouche… J’ai dit aux copains qu’il fallait que je rentre.

    Fallait que je range ma chambre…

     

    ©Pierre Mangin 2017

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