• Comme un Cabri !

    D’abord sauter. Et puis s’accrocher. Enfin tenir bon, ne rien lâcher, jamais ! C’est ainsi que j’ai débuté mon périple. Un long voyage qui va me mener du fin fond du Berry à… À je ne sais pas où encore. Ça dépendra de mon inspiration, des rencontres, des occasions comme on dit.

    Moi, je suis issu d’une famille nombreuse. Très nombreuse. À ce niveau on ne parle plus de famille, mais de clan, de tribu. Parents, enfants, grands-parents, petits-enfants, cousines, cousins, tantes, oncles, petites cousines, grandes tantes et toute la clique nous vivions tous ensemble. Je suis né dans une ferme du Boischaut, et c’est là que j’ai passé toute mon enfance. Une enfance heureuse, une enfance préservée, bien à l’abri dans les poils épais et broussailleux d’un épagneul breton. L’été il nous emmenait toutes et tous sur son dos nous dorer la pilule au beau milieu de la cour de la ferme. L’hiver on se chauffait la couenne peinard devant l’être de la cheminée. La soupe était excellente. L’épagneul était bien nourri, dans son corps coulait un sang épais, riche, nourrissant. Bref, un bonheur tranquille, casanier.

    Comme un Cabri !

    La gamelle a toujours été le problème majeur de nous autres, les puces. C’est quand on mange qu’on se fait repérer. Et la tribu était devenue trop grande. Le Gustave a finit par remarquer que l’épagneul n’arrêtait pas de se gratter. Alors ni une ni deux, il a dit à la Germaine : « L’épagneul n’arrête pas de se gratter. Faut qu’on le traite ! »

    Pas besoin d’avoir fréquenter les grandes écoles pour comprendre que le Gustave il s’apprêtait à commettre un génocide. Aussi, quand je l’ai vu se radiner avec sa pipette, je n’ai pas hésité. Adieu famille, habitudes, confort. D’un bond je me suis retrouvé sur le mollet du Gustave. Le bougre était poilu, ce ne fut pas difficile de monter jusqu’à un repli de son aine pour m’y cacher. Pour la première fois j’ai connu la solitude. Plus de folles cavalcades avec mes cousins cousines, plus de parties de cache-cache avec mes frangines et mes frangins, plus de ces interminables repas de famille où mon grand-oncle nous régalait de ses souvenirs de jeunesse. Vraiment, les premiers jours, j’avais un peu le cafard. Depuis j’en ai pris l’habitude, et je trouve même à la solitude des charmes que je n’aurais pas soupçonnés auparavant. C’est vrai aussi que les repas sur le Gustave n’étaient pas terribles. Son sang ? Un mélange de gras, de café noir, le tout saupoudré d’ail et d’oignon. Pas de quoi sauter de joie au plafond.

    De toutes manières, il était hors de question de rester sur un assassin. Le samedi, jour de marché où Gustave vend ses légumes, je l’ai quitté pour un de ses clients. Un homme plus jeune, bien habillé. Le type habitait à la ville. Je n’en revenais pas ! À Châteauroux il ne faisait jamais nuit ! Je ne suis resté que quelques jours sur mon bonhomme, non pas que j’y étais mal, mais le bougre se méfiait. J’avais beau ne manger qu’au plus profond de son sommeil, il avait repéré quelques uns des petits boutons que mon passage à l’abreuvoir laisse. Du coup il prenait deux longues douches par jour. Et il frottait, il frottait, il frottait ! Et moi je m’accrochais, je m’accrochais, je m’accrochais : Un soir il m’a emmené au cinéma. Il y retrouvait une jeune femme charmante, bien sous tous rapports. Après la séance, les voilà partis tous les deux pour le restaurant. Champagne, foie gras, cailles rôties au miel, gâteau aux trois chocolats, monsieur savait inviter ! Il savait surtout mettre toutes les chances de son côté pour arriver à glisser la jeune femme dans son lit ! Car c’est ça qui est arrivé après le restaurant. Du coup j’en ai profité pour changer mon univers. Pas besoin de bondir. Je me suis contenté de passer de l’un à l’autre en douceur. Le cinéma, le restaurant, moi ça m’avait donné faim. Alors tant pis pour la discrétion, je suis passé au casse croûte immédiatement. Hum… La fille avait une peau de velours, pas de forage fastidieux à entreprendre, à peine une petite piqûre et le sang était là. Un sang frais, gouleyant, festif. C’était si bon que j’en ai pris trois fois. La fille était trop occupée pour se rendre compte. Mais le matin, devant le miroir de la salle de bains, elle se contorsionnait pour voir ses fesses. Et quand elle a vu les traces de mon passage elle a compris. Et elle a hurlé. Et elle a planté là le monsieur bien habillé. Elle était furieuse.

    Je n’ai pas voulu la contrarier plus longtemps. De retour chez elle je me suis jeté sur son chien. Un basset à poils raz… Pas facile de s’accrocher. Mais j’ai tenu bon ! Jusqu’à sa ballade au squaree où j’en ai profité pour bondir sur un cycliste que se reposait près de sa bécane. Les cyclistes ont la fâcheuse manie de se raser les mollets. Ça a été toute une aventure de l’escalader et de me glisser sous son short moulant. J’étouffais là-dedans ! En plus le type avait transpiré, ça puait la sueur sous son maillot. Quand il a eu de nouveau la tête dans le guidon, je n’ai pas résisté à l’idée de m’en envoyer une petite lampée. . Pas terrible le sang de sportif. Dans le sien on reniflait le dopage à plein nez. Je ne sais pas ce qu’il avait pris, mais je me sentais d’une forme du tonnerre. Prêt à battre tous les records de bonds pour aller voir ailleurs. Du cycliste je suis passé sur un contrôleur. Qui m’a amené en train jusque Paris. De là, hop ! J’ai bondi sur un négociant en vins. Le type était en goguette. Il m’a fait visiter les plus chouettes endroits de Paris. Le Lido, le Crazy Horse, le Moulin Rouge. Chaque nuit un hôtel différent. Et pour moi, chaque nuit une nouvelle peau pour un souper fin. Mais toujours je revenais sur mon négociant. Il était bien sympa le bougre. Et un sang mes amis, un sang ! Un véritable nectar qu’on aurait dit vieilli en fût de chêne.

    Mais il m’a bien fallu quitter mon négociant. Je l’agaçais, le contrariais, je le sentais bien. Et quand il s’est rendu à la pharmacie pour acheter un gel douche antiparasitaire, je n’ai pas hésité une seconde : j’ai bondi sur la pharmacienne.

    Je sais bien que les hommes ne nous aiment pas. Ils nous traitent de parasites. Parasites, les puces ? Laissez-moi rire ! Qui a exterminé près de la moitié des animaux sauvages en quarante ans ? Qui consomme en six mois ce que la terre met une année à produire ? Qui menace les équilibres ancestraux qui gèrent la vie sur terre ? Qui est capable de vider la mer de ses ressources ? Qui fait disparaître année après année une quantité impressionnante de flore ? Une chose est sûre, ce ne sont pas les puces ! Mais c’est ainsi, les hommes ne nous aiment pas. Pour quelques centièmes de millilitre de sang que nous leur prélevons ils nous vouent une haine éternelle et sont prêts à nous éradiquer. Comme ils ont presque réussi à faire disparaître de la surface de la terre les éléphants, les rhinocéros, les lions, les guépards…

    En attendant je poursuis mon voyage. Je ne m’attarde jamais. En mouvement perpétuel je passe de l’un à l’autre, d’un homme à un chien, d’un chien à un chat, avant de retourner sur un humain. Je vois du pays. J’ai connu la misère de squats où même les lits avaient été baptisés « puciers », j’ai tutoyé les plus grands sous les ors de palais présidentiels. À un sommet du G7, je suis passé de la chancelière allemande (non, son sang n’avait pas l’odeur de la choucroute, arrêtez avec ces clichés !) à Donald Trump. Celui-là, je ne suis pas resté longtemps sur lui : une vraie carne. Un cuir plus dur que celui des vaches ! Et de mauvaise foi avec ça.

    Il m’arrive de vivre de franches rigolades. Comme ce jour où j’occupais le terrain d’un galonné. Un quatorze juillet, à la tribune présidentielle. Pendant que le barbon saluait les chars qui défilaient devant lui, je m’en suis donné à cœur joie ! Et gnac ! Et gnac ! Et gnac ! Sans retenue je l’ai ponctionné. Le vieux général sentait les piqûres, mais il ne bougeait pas d’un brin ! À peine un frémissement de peau après chaque coup à boire. Un militaire ça a de la tenue ! Et même s’il était dévoré par l’envie de me faire ma fête, il n’en laissait rien paraître. En revanche le défilé fini je me suis éclipsé rapidos…

    Comme un Cabri !

    Depuis le temps que je voyage, sans cesse entre deux peaux, sans savoir le matin où je vais me coucher le soir, sans connaître à l’avance dans quel abreuvoir je vais me désaltérer, depuis le temps que je voyage me vient l’envie de me poser un peu. De rencontrer une gentille pucelle et de fonder un foyer. Comme celui de mon enfance. Dans les poils drus d’un bon vieil épagneul.

     

    ©Pierre Mangin 2018

    « A gauche toute !
    Partager via Gmail

    Tags Tags : , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :