• Enfin ! Me voilà libre !

    Enfin ! Me voilà libre !

    Elle m’avait dit « Si tu vas là-bas… » Sa phrase était restée en suspens, chargée d’électricité, de menaces, de violence.

    J’étais retourné là-bas.

    Sur le chemin du retour, du plus loin que j’ai vu la maison, j’ai su. Ce ne sont pas les volets demeurés ouvert jusqu’à cette heure tardive de la nuit qui m’ont averti. Ni l’absence de sa petite C3 rouge sous le platane de la place.

    Non. C’est autre chose. Une certitude qui s’inscrivait sur mon cœur un peu plus profond à chaque pas.

    Dans la maison j’ai appelé. Sans obtenir de réponse. J’ai allumé la lumière de la cuisine. Puis celle du salon. J’ai même ouvert la porte des toilettes. À l’étage j’ai allumé le palier. Puis les deux chambres. Et aussi la salle d’eau. J’ai même allumé le petit cagibi qui nous sert de débarras.

    Dans notre chambre j’ai ouvert en grand la porte de notre armoire. Les deux étagères du haut, celles où elle range ses vêtements, étaient vides. Côté penderie seuls mes pantalons et mes chemises flottaient au milieu d’une quantité de cintres ballants.

    J’ai dit bien haut « Enfin ! Me voilà enfin libre ! »

    Mes paroles ont résonné dans la maison vide. Comme si son départ avait suffit à rendre aux murs la réverbération des pièces inhabitées et pas encore meublées.

    J’ai répété « Enfin ! Me voilà enfin libre ! »

    Et puis j’ai pleuré. J’ai pleuré, pleuré, pleuré, pleuré.

    Les premiers sanglots m’ont soulagé. Les suivants m’ont déchiré la poitrine.

    On dit qu’un homme averti en vaut deux. Elle me l’avait dit. J’étais prévenu. Valais-je deux hommes ? Est-ce pour cela que ma douleur est deux fois plus forte que tout ce que je pouvais imaginer ? Est-ce pour cette raison que deux mois après j’espère encore l’inespérable ?

    Valoir deux hommes me coûte de pleurer encore deux fois par jour après toutes ces semaines. Je pleure le matin, quand je me réveille seul dans notre grand lit. Le soir je retarde le moment de me coucher. Et je pleure en me glissant dans les draps froids, hostiles.

    Elle me l’avait dit. « Si tu vas là-bas… » Et moi, fanfaron imbécile, j’y étais allé.

    Je pensais subir sa colère à mon retour. Des cris, des larmes, des portes qui claquent. Peut-être même un peu de vaisselle qui vole. Les tempêtes finissent toujours par s’éteindre, les vents à faiblir, l’orage à s’éloigner. À un moment ou un autre le beau temps finit toujours par revenir. Le soleil à pointer le bout de ses rayons. Un peu timide d’abord. Et puis il chasse les nuages un par un, réchauffe les cœurs et les corps de sa lumière. On oublie la tempête, elle n’est plus qu’un vague souvenir.

    Nulle colère à mon retour, nulle invective, nulle tempête. Le silence et l’absence comme unique conséquence de mon inconséquence. Deux mois après, ce silence continue de m’assourdir.

    Elle m’avait dit « Je ne veux plus que tu ailles là-bas. Plus jamais ! Si tu vas là-bas… »

    Elle ne disait jamais son nom. Elle disait « Là-bas », et je savais de qui elle parlait.

    J’argumentais. J’essayais de redonner aux événements leur juste valeur. Je parlais d’exagération, j’assurais que tout cela n’était pas si grave. Que si j’allais « Là-bas », c’était sans penser à mal. Que quoi qu’il ait pu arriver dans le passé, un jour il fallait pardonner.

    « Jamais ! », elle répondait. « Jamais ! Tu m’entends bien ? Jamais je ne pardonnerai ! Et si tu retournes là-bas… »

    Quand la colère l’inondait elle avait sa façon bien à elle de laisser ses phrases en suspens. À moi d’écouter ses silences, de comprendre ce que jamais elle ne disait.

    Je comprenais sans le croire. Je me persuadais qu’elle ne pensait pas les mots qu’elle ne prononçait pas. Je raisonnais stupidement. Je disais que notre relation était sur de bons rails, que les erreurs passées étaient loin, qu’elle était la première à vouloir passer à autre chose. Inlassablement elle me répétait: « Si tu vas là-bas… »

    J’étais allé « là-bas ». J’étais retourné la voir. À mon retour j’avais trouvé une maison vide.

    Je ne pensais pas faire de mal. J’étais retourné la voir en pensant mettre tout à plat, que nous puissions tous repartir sur de bonnes bases. Malgré tout le passé je pensais que les choses pourraient s’apaiser. Et puis que toutes deux restent fâchées, ennemies, cela me faisait de la peine. Je voulais les voir réconciliées, heureuses ensemble.

    Je nous imaginais tous les trois sur une terrasse ensoleillée, partageant un bon repas, en buvant un Bandol rosé frais à point. Je me voyais prenant soin de chacune d’elle, veillant à ce qu’aucune manque de rien. Je nous entendais rire tous les trois à l’évocation de nos fâcheries passées.

    Et j’ai retrouvé une maison vide.

    J’aurais dû comprendre qu’une enfant ne peut pas pardonner à une mère de lui avoir volé ses années d’insouciance.

    J’aurais dû.

     

    ©Pierre Mangin 2018

     

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