• Je n'irai plus chercher le Journal

     Quand je suis ressorti de la petite boutique, elle n'était plus là. Un peu bête avec mon journal, j'ai constaté que la place où elle s'était garée était vide. Un joli créneau qu’elle avait réussi du premier coup. Muriel était partie avec Amandine qui était assise à l'arrière.

    S'il s'agissait d'une farce, je la trouvais de mauvais goût. Peut-être une blague idiote, inventée par Muriel pour faire rire Amandine. Muriel avait déplacé la voiture de quelques mètres et toutes les deux s’amusaient en observant mon air stupide. J'avais beau tourner la tête en tous sens, scruter la rue dans toutes les directions, me tordre le coup pour mieux voir au loin, la voiture demeurait invisible. Et ses occupantes idem. La place vide était là, devant moi, à quelques mètres seulement du commerce. Quand je suis entré chez le marchand de journaux, deux clients patientaient devant moi à la caisse. J'étais resté cinq ou six minutes. Se pouvait-il que Muriel soit à ce point impatiente ?

    Après un quart d’heure d’attente, je me suis rendu à l’évidence : Muriel était bel et bien partie. Elle m’avait planté là, dans une ville inconnue, à quelques deux cent cinquante kilomètres de chez nous. Le mieux était de marcher. N’ayant aucune idée d’où aller, je suis parti droit devant moi. D’ailleurs, devant ce bureau de tabac, les gens commençaient à me regarder bizarrement. Certains suspicieux, d’autres goguenards. Il était temps pour moi de filer. Rapidement j'analysais la situation. Le moins qu'on puisse dire est qu'elle n'était guère brillante. J’étais seul. Je n'avais qu'une vague idée d'où je me trouvais. Et je possédais un journal dont je n'avais cure désormais.

    J'ai marché ainsi pendant une heure ou deux. La longue avenue toute droite où Muriel m'avait abandonné semblait ne jamais devoir finir. Enfin les maisons se sont espacées, les arbres se sont faits moins rares. Les premiers champs sont apparus, les premières vaches aussi. Elles dévisageaient d'un œil curieux ce marcheur solitaire qui filait sur le bord de la route sans même profiter du paysage.

    Alors que j'étais encore en ville, j'avais un moment pensé me rendre au commissariat. Pour faire quoi ? Expliquer que Muriel et Amandine avaient disparu à bord d'une voiture qui, sans être de luxe, était tout de même bien confortable ? Que Muriel m'avait déposé pour que j'aille chercher le journal et qu'elle s'était volatilisée pendant ce temps ? J'imaginais qu'on me demanderait si je m'entendais bien avec Muriel, si j'avais eu avec elle des mots, si elle avait des raisons connues pour me jouer ce vilain tour. Pour le mieux j'aurais été la risée du commissariat. Pour le pire... Pour le pire je n'osais pas y penser.

    Des raisons... L'idée n'était pas bête. Tout en marchant j'essayais de comptabiliser le nombre de raisons qu'avait Muriel de me quitter. Je lui en trouvais trois. En effet, dans le passé par trois fois je suis allé voir ailleurs comme on dit. Pour m'apercevoir aussitôt que Muriel était irremplaçable. Bien sûr, une femme n'apprécie jamais d'être trompée. Elle désire plus que tout au monde être l'unique. J'avais trompé Muriel. Ce qui en soit n'est pas très grave. Elle l'avait appris. Ce qui est beaucoup plus compromettant. Bon prince, je mettais à son crédit ces trois motifs de séparation. J'essayais ensuite de trouver les bonnes raisons qu'avait Muriel de m'abandonner comme elle l'avait fait. Je n'en trouvais aucune. C'était le geste d'une hystérique, d'une demi-folle. À moins qu'il ne s'agisse d'une vengeance d'une rare cruauté... Une vengeance comme seule une femme jalouse peut l'imaginer. Mais durant toutes nos années de vie commune, Muriel ne m'avait jamais donné l'impression d'être d'une jalousie maladive. J'avais même trouvé qu'elle prenait plutôt bien mes petites incartades. Elle avait pleuré, elle avait crié, sans pour autant entrer dans de grandes scènes pathétiques. Et j'avais pu croire qu'elle avait pardonné ma conduite... Rien ne laissait présager ce qui venait de se passer. Sauf que Muriel était peut-être méchante... Une méchanceté froide, soigneusement dissimulée et qui s'exprimait aujourd'hui.

    Après avoir traversé des étendues de champs parsemés de pommiers, la route s'enfonça dans une forêt. Sans être très fréquentée, les voitures n'étaient pas rares. Mais je n'arrivais pas à me résoudre à pratiquer l'auto-stop. L'idée de mendier de l'aide m'était insupportable. J'avais au fond de moi une rage contenue, mélange de colère et de ressentiment. J'en étais désormais persuadé. Muriel cherchait à m'atteindre, à me blesser en profondeur. Elle m'avait abandonné sans un mot, sans une explication. C'était pire que la plus violente des disputes. J'aurais mille fois préféré qu'elle m'affronte en face, qu'elle joue avec moi cartes sur table, qu'elle me dise une bonne fois pour toute ce qu'elle avait sur le cœur. Au lieu de ça elle avait préféré partir en catimini, comme une voleuse. J'avais envie de hurler ma colère, envie de crier à l'injustice, envie de mordre. Quand la lumière se mit à décroître, que les premières fraîcheurs de la nuit me firent frissonner, mes certitudes prirent du plomb dans l'aile. Quand la nuit commença franchement de tomber, je ne fus plus sûr de rien. Quand la nuit noire recouvrit tout de ses ténèbres je dus me rendre à l'évidence : j'avais fait les mauvais choix. J'aurais dû rester en ville. Aller à la police n'était pas une option si mauvaise qu'il n’y paraissait. Etaient-ce les ombres des arbres qui s'allongeaient, fantomatiques sous la pâle lueur de la Lune, était-ce la fatigue de ma longue marche, était-ce ma solitude forcée, l'idée terrible que Muriel était peut-être entre les mains d'un psychopathe venait de naître dans mon esprit en ébullition. Un serial killer de la pire espèce. Je ne pouvais non plus m'empêcher de songer au poids dérisoire qu'aurait Amandine face à un fou furieux. L'innocente enfant n'a pas quatre ans, comment se défendrait-elle ? Petit à petit la colère et le désappointement cédèrent la place à l'inquiétude et à l'impuissance. Les voitures, de plus en plus rares, trouaient la nuit de leurs phares. D'abandonné j'étais devenu abandonneur. Malgré tous les griefs (je les jugeais maintenant légitimes) que Muriel pouvait nourrir à mon encontre, jamais elle ne m'aurait laissé sur le trottoir, oublié comme on peut oublier un kleenex usagé. Comment ne l'avais-je pas compris plus tôt ? Comment avais-je pu imaginer qu'elle se venge ainsi de mon inconduite ? J'étais un monstre, et qui sait entre quelles mains Muriel et Amandine étaient-elles livrées par la faute de mon inconséquence... Jetant aux orties les bons usages et ce qui me restait de fierté, je décidais de pratiquer l'auto-stop. J'avais assez perdu de temps, il me fallait agir sans perdre une minute de plus. La première voiture qui arriva, j'ai tout de suite compris qu'elle ne s'arrêterait pas. Ces choses-là se sentent. Le type devait être un égoïste, le genre à ne penser qu'à sa petite personne sans s'occuper de la détresse d'autrui. N'écoutant que ma détermination, je me suis précipité au milieu de la chaussée. Les freins ont crissé un temps qui m'a paru interminable. J'étais terrorisé mais je n'ai pas bougé. J'ai rouvert les yeux quand j'ai senti sur moi la chaleur du moteur. Le véhicule s'était arrêté deux centimètres avant de me percuter. J'ai pris ce détail pour un encouragement : j'avais repris ma vie en main. Muriel, Amandine ! Tenez bon j'arrive !

    Le type a ouvert sa portière pour descendre de sa voiture. Il était pâle. La peur sans doute. Il faut battre le fer quand il est chaud. Je ne lui ai pas laissé le temps de réfléchir. En deux bonds je m'étais engouffré par la portière restée ouverte et installé sur le siège passager. Il était coincé, et n'avait pas d'autre choix que de m'emmener avec lui ! Le type s'est assis à côté de moi, un peu surpris pour le coup. Il m'a regardé dans les yeux, a passé sa main sur le dessus de mon crâne. Une main très douce. Une main qui sentait la lavande. Quand il a commencé à me gratter derrière les oreilles, j'ai su qu'il ne m'en voulait pas.

    — D'où tu viens toi ? T’es tout mignon ! Tu es perdu ? Ma parole, tu trembles ! Allez, n'aies pas peur, tu es tombé sur le bon gars. J'adore les chiens. Ma femme aussi. Tes maîtres ont dû partir en vacances, ils t'ont abandonné dans la forêt. C'est pas chouette. Mais c'est fini, tu vas être bien maintenant.

    Quand le type a redémarré la voiture, je me suis mis en boule sur le siège. Je somnolais. La fatigue, les émotions... J'essayais de penser à Muriel. Et à la petite Amandine. J'avais bien leurs odeurs dans les narines, mais leurs visages s'estompaient.

    « Le grand JourClara »
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