• L'Attaque de la supérette de la rue des Coquelicots

    Moi je voulais pas y aller. J'avais dit aux autres « Allez-y si ça vous chante, moi, j'irai pas. » Et les autres ils ont commencé à se foutre de ma gueule. « Dégonflé » qu'ils disaient. Et aussi « Poule mouillée, poltron, pétochard ! » Moi j'encaissais sans rien dire. Je jouais les blasés, le genre à pas se formaliser, le genre à être au-dessus de tout ça. Le genre au-dessus de la mêlée. J'ai entendu cette expression l'autre jour à la télé. Je la trouve vachement bien. Alors quand je peux la replacer pour mon compte, je me prive pas. En plus c'est vrai, j'étais au-dessus de la mêlée. J'écoutais leurs vannes à la con et j'étais même pas atteint.

    Et puis le grand Dédé il a dit comme ça aux autres « Laissez les gars. Le Pierrot c'est un loser. Un minable qui restera minable toute sa chienne de vie. Une chiure de mouche qui vaut même pas la salive qu'on use à lui causer. » Et à partir de ce moment plus personne de la bande me parlait. Momo, Karim, le gros Séb... Silence radio.

    Merde ! Moi je préférais quand ils me vannaient tous, qu'ils me bousculaient en me croisant, qu'ils me lâchaient leurs petites réflexions à deux balles « Avoue que t'as les foies ? » ou « T'aurais jamais dû quitter les jupes de ta mère! » Merde ! Je me retrouvais seul, pire que pestiféré ! J'ai bien essayé de me la jouer malin, de faire le blasé qu'en a rien à battre, bernique ! Les soirées en solo c'est longuet. Quand la bande partait en virée y'avait plus de place pour moi dans la bagnole Et si ils allaient juste boire un coup au café des Artistes, ils voulaient plus de moi à leur table. Je me retrouvais comme un con, au bar, à siroter des bières en écoutant les confidences des pochtrons de service. Merde ! Moi je voulais pas y aller, mais je voulais pas ça non plus !

    Alors j'ai craqué. J'suis allé trouvé le grand Dédé et je lui ai dit « J'en suis. » « T'en es sûr, » qu'il m'a dit. « T’en es bien sûr ? » « Sûr » que je lui ai répondu au grand Dédé. Il m'a fichu une tape dans l'épaule en rigolant. « Je savais qu'on pouvait compter sur toi. J'arrête pas de leur dire aux autres. Mais c'est que des cons, ils comprennent rien à rien. »

    C'est comme ça que je suis revenu dans la bande. Le soir, au café des Artistes, Karim il a voulu me snober, en me disant « Pousse-toi de là, tu respires mon air et j'aime pas ça. » Le grand Dédé il l'a pris par le colbac et il lui a dit comme ça « Jamais plus tu lui parles comme ça au Pierrot, jamais plus. T'as compris ? » Karim il avait compris. Quand le grand Dédé il t'explique un truc on comprend toujours. Parce que le grand Dédé il a séché trois types qui lui cherchaient des noises, trois types costauds pourtant. Et le grand Dédé il aime pas expliquer deux fois.

    Moi j'étais content d'être avec mes potes. Ça tient chaud des potes, chaud au cœur, et ça c'est super important dans la vie.

    Bon, bien sûr, il a fallu que j'aille avec eux. J'étais obligé. J'avais donné ma parole au grand Dédé. Et la parole c'est sacré. Surtout pour le grand Dédé. Il plaisante pas avec la parole, le grand Dédé.

    La supérette de la rue des Coquelicots, c'était son idée. Le patron c'est une teigne. Toujours à nous surveiller des fois qu'on mettrait des trucs dans nos fouilles. Là-dessus il a pas tout à fait tort, mais ça fait rien. Quand il nous manque dix centimes pour la bouteille de whisky il nous la refuse. Même un centime il la refuserait ! Et sa femme elle est pire que lui. Sa femme c'est une malodorante, une vicelarde. Elle est patronne de supérette, elle se prend pour la PDG d'une méga chaîne d’hypers. Vous voyez le genre.

    Alors le grand Dédé il a élaboré un plan. C'est comme ça qu'il dit, élaboré. Un plan simple qui pouvait pas rater. Il nous l'a expliqué. « On va y aller à la supérette. Un vendredi soir, juste avant qu'il ferme. On va y aller tous les cinq. D'abord y'en a deux qui iront. Quand il est tout seul, le patron il quitte pas sa caisse. Avec un jeu de miroir il surveille tout ce qui se passe dans le magasin. Il quitte pas sa caisse, jamais. Parce que derrière sa caisse il a son nerf de bœuf. Et aussi une bombe lacrymo. On le sait, il nous les a sortis un jour où on n'avait pas tout à fait l'appoint pour des bouteilles et qu'on voulait les emporter quand même. Alors les deux qui rentreront ils iront au rayon des vins. Et là ils feront semblant de se disputer et il casseront une bouteille par terre. Et puis une autre. Le patron il sera bien obligé de bouger son gros cul et de quitter sa caisse. Et c'est là que les deux autres interviennent. Ils rentrent dans la supérette, ils piquent la caisse et repartent peinard. Le fumier aura pas le temps de sortir sa lacrymo ou son nerf de bœuf vu qu'il sera avec son pinard renversé. Quand on a la caisse tout le monde se barre en courant, le cinquième il nous attend dehors avec la bagnole, une bagnole qu'on aura pris soin d'emprunter juste avant, et le tour est joué. »

    D'après le grand Dédé, dans la caisse le soir il y a six, sept mille euros. Au bas mot qu'il dit le grand Dédé. Au bas mot. C'est sûr, ça fait un paquet d'oseille.

    N'empêche, je voulais pas y aller. Foutre des mignonnettes de calva ou de Porto dans mon falzar, c'est une chose. Piquer la caisse, c'en est une autre.

    J'y suis allé quand même. Bien obligé, rapport à ma parole.

    Dans l'après-midi Karim il nous a dégoté une bagnole. Une Twingo GT. C'est nerveux ça, qu'il disait. C'est ce qu'il nous faut. Avant de partir le grand Dédé il a distribué les rôles : « Momo et toi le gros Séb vous entrez les premiers. Vous foutez le bazar au rayon des pinards. Après, Pierrot et moi on s'occupe de la caisse. Toi Karim tu nous attends dehors dans la bagnole, prêt à partir. »

    Karim les bagnoles, c'est son truc. N'empêche, j'aurais préféré attendre dehors moi. Mais le grand Dédé quand il dit on discute pas. Ça l'énerve quand on discute, il aime pas ça.

    On est parti tous les cinq dans la Twingo. Moi j'étais derrière, un peu serré entre Momo et le gros Seb. Le grand Dédé était devant, Karim conduisait. Il a arrêté la voiture un peu avant la supérette. Il était neuf heures moins trois. Elle allait fermer dans trois minutes. « Le timing c'est parfait », qu'il a dit le grand Dédé. Il était content, ça ce passait comme prévu. L'épicerie était vide. Il n'y avait que le patron, qui remplissait des papiers derrière sa caisse. Momo et le gros Séb sont rentrés dans l'épicerie. Nous on avait ouvert les fenêtres de la bagnole pour rien louper. On a entendu un grand bruit de verre cassé. C'était la première boutanche. Et puis le Momo qui engueulait le gros Séb. Et dzing, la deuxième bouteille ! Le patron il a quitté sa caisse. Il a pris son nerf de bœuf avec lui. Si on faisait pas fissa, les deux potes ils allaient dérouiller. Karim a avancé la Twingo juste devant l'épicerie et avec le grand Dédé on s'est précipité dedans. Le grand Dédé il a ouvert la caisse avec un gros tournevis qu'il avait pensé a amener, et il a raflé tout ce qu'il y avait dedans. Moi j'ai bien vu qu'il n'y avait pas les six ou sept mille euros qu'on aurait dû trouver. Quelques biftons qui se battaient en duel et de la ferraille, pas plus. Jusque là, faut avouer, tout ce passait bien. Et puis le patron il a lâché Momo et le gros Séb et il est venu vers nous. Et là, de sa poche il a sorti un truc. C'était pas sa lacrymo. Moi, quand j'ai vu l'engin, mes jambes elles sont devenues toutes molles. Un pétard ! Un gros pétard noir, comme dans les films ! Le grand Dédé il s'est pas démonté. Il s'est mis à gueuler comme un dératé et il s'est rué sur le patron de la supérette. Mais d'abord il avait sorti son couteau. Son cran d'arrêt qu'il a toujours sur lui. En rigolant il dit que même quand il est avec une poule il est jamais bien loin, on sait jamais. Le patron il a tiré un coup en l'air, ça a fait un boucan du tonnerre. Mais le grand Dédé, lui, il a pas fait semblant pour le coup de couteau. Il l'a planté bien joliment dans le gros bide de l'épicier. Je l'ai vu s'effondrer par terre en faisant une drôle de grimace. Alors le grand Dédé il a crié « On se barre ! » On est tous sorti en courant, sauf moi qui pouvait pas, rapport à mes jambes qu'étaient toutes molles. Au passage le grand Dédé il m'a filé son couteau en me disant « Prend ça Pierrot, tu t'occuperas de le planquer. » Y'avait du sang sur le couteau, le sang du patron de la supérette. Moi quand j'ai vu ça, mes jambes elles sont devenues encore plus molles. Ils étaient tous dans la bagnole. Karim y me gueulait « Grouille ! »

    Et puis il a démarré. Je me suis trouvé comme un con sur le trottoir, tout seul, avec le couteau du grand Dédé dans la main. Son couteau plein du sang du patron de la supérette.

    Quand la flicaille est arrivée ils n'ont eu qu'à me cueillir comme un fruit trop mûr.

    Dans la caisse il y avait deux-cent-dix-sept euros et vingt-sept centimes. C'est ce que les journaux ont écrit le lendemain « Un honnête commerçant sauvagement assassiné pour deux-cent-dix-sept euros et vingt-sept centimes. » Ils exagèrent les journaux. C'est pas le coup de couteau qu'a tué le patron de la supérette. Le coup de couteau, c'était juste une égratignure. Le grand Dédé au fond c'est pas un as du couteau. C'était juste une égratignure mais le patron de la supérette il était cardiaque. Alors l'émotion, tout ça, son palpitant il a pas aimé, il a lâché comme ça, d’un coup...

    Comme j'ai dit à l'enquêteur : « Je pouvais pas le savoir qu'il était cardiaque cet homme. Comment j'aurais pu le savoir ? »

    J'ai dit aussi que moi je voulais pas y aller.

    Mais ça, ils s'en foutent.

    Ce qu'ils veulent savoir c'est le nom des types avec qui j'étais. Je leur ai parlé de Momo, du gros Séb, et aussi de Karim qui conduisait la bagnole. Mais pas du grand Dédé. Le grand Dédé il nous l'a toujours dit « Si un jour y'en a un qui me balance, je bousille toute sa famille. Son père, sa mère, ses frères, ses sœurs et même ses mioches s'il en a. » Le grand Dédé on le balance pas, c'est comme ça.

    J'avais raison de pas vouloir y aller.

     

    ©Pierre Mangin 2018

    « Enfin ! Me voilà libre !
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