• L'Heure volée

    L'Heure volée

    C’était un entrefilet de rien du tout, une de ces lignes insignifiantes qu’un typographe anonyme glisse dans un quotidien, qu’on ne lit généralement pas, sauf d’avoir du temps à perdre. Du temps, je n’en étais pas riche. Je savais par ouï-dire que le temps c’était de l’argent, alors je l’économisais, espérant pouvoir de temps à autre mettre un peu de beurre dans mes épinards. À défaut, mettre des épinards dans mon assiette m’aurait contenté. Le journal ne m’avait rien coûté. Je l’avais trouvé, oublié sur une banquette du train qui me ramenait à Châteauroux. C’était un journal dense, sérieux, avec très peu d’images. Un quotidien du soir que j’aimais lire du temps de ma jeunesse, alors que mon cerveau était au meilleur de ses performances. Me plonger dans le quotidien était pour moi une jolie façon de tuer le temps. Je pris un air inspiré et décidai aussitôt de tout lire, de la première à la dernière page, sans oublier les annonces nécrologiques. Et c’est au milieu de cette page dédiée à celles et ceux qui ont fait leur temps, que je dénichai cette curieuse petite annonce. En temps ordinaire on a tôt fait de zapper d’une nouvelle à l’autre. Celle-ci méritait que l’on prenne son temps pour y réfléchir. 

    Je m’en voudrais d’abuser de votre temps, aussi je vous livre sans plus tarder le texte de l’annonce :

     L’association « Le Temps retrouvé » tiendra son assemblée générale annuelle à l’heure où le jour le plus long déclinera pour laisser place à la nuit la plus courte. Rendez-vous chez M et Mme Clepsydre, horlogers à Saint-Paul. Pour mémoire « Le Temps retrouvé » entend user de toute son influence pour que cesse le racket organisé d’une heure chaque année, aux alentours de la fin mars.

     Suivait ce qui devait être la devise de l’association :

     L’heure fatidique a sonné

     Quel message sibyllin ! J’imaginais l’annonce diffusée sur radio Londres, au milieu des sanglots longs et autres violons de l’automne. C’était un autre temps, où les combattants paraient leurs messages d’un halo de mystère non dénué de poésie. Quel responsable politique par les temps qui courent, en userait ?  L’heure n’est plus à la littérature, mais à l’invective, aux petites phrases assassines, aux messages en 140 signes, à l’instantané aussi vite produit qu’oublié. À croire que le temps s’est accéléré. Hier la parole s’inscrivait dans la réflexion, aujourd’hui même le scoop fait figure d’antiquité. Seul compte le buzz.

    Quels étaient ces originaux trouvant  à redire du changement d’heure ? Des Don Quichotte des temps modernes, se battant contre des moulins à temps ! Et de quelle mauvaise foi faisaient-ils preuve ! Après tout, cette heure empruntée, on nous la rend fin octobre !

    Je vous l’ai dit, certaines informations méritent le temps de la réflexion. Qui peut nier qu’entre la fin mars et la fin octobre un nombre non négligeable de personnes avalent leur bulletin de naissance pour s’en aller manger les pissenlits par la racine ? Ainsi donc, pour tous ces hommes, pour toutes ces femmes, il ne s’agit plus d’un emprunt : quand vient le temps de rembourser l’heure, il ne sont plus là. Que deviennent ces heures non restituées ? Je le sais par expérience, on ne les rend pas à la famille. Et ces heures représentent une somme de temps considérable. Rien que pour une année on peut évaluer à trente-trois mille heures ainsi récupérées et jamais rendues. Trente-trois mille heures, vous rendez-vous compte ? Soit trois ans et demi ! Chaque année, par cet habile tour de passe-passe, notre cher gouvernement récupère trois ans et demi sur le dos des mortels que nous sommes ! L’alternance démocratique dont on nous vante les bienfaits ne change rien à l’affaire, nos responsables politiques, tous bords confondus, gagnent du temps, nous endorment, et continuent de piocher sans vergogne dans le temps commun. Et aucun journaliste ne parle de ce scandale d’Etat ! Les coucheries des uns et des autres les mobilisent davantage que le vol organisé de trente-trois mille heures !

    Les Clepsydre ont raison. Ce sont des lanceurs d’alerte. Le temps presse, il est urgent d’agir. En un rien de temps ma décision était prise. Ces derniers temps je n’étais pas débordé. En m’organisant je pourrai arriver juste à temps pour la réunion. Et tant pis si ce combat n’était pas dans l’air du temps. Depuis la nuit des temps les vrais sages ont toujours eu mauvaise presse. Ce n’est qu’au fil du temps qu’on reconnaît leur valeur. D’ailleurs il y a beau temps que je me contrefiche du quand dira t-on. Les comptes se règleront en temps utile.

    En attendant, en signe de solidarité, je décidai aussitôt d’arrêter les aiguilles  de ma montre et d’ôter les piles de mon réveil à quartz…

     

    ©Pierre Mangin 2016

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  • Commentaires

    6
    unmondesansfautes
    Mardi 29 Mars 2016 à 16:03
    Joliment dit, écrit et conçu... Ce texte !
      • Mardi 12 Avril 2016 à 18:35

        Merci à toi ! En espérant que ce texte appartienne lui aussi à un monde sans faute...

    5
    Dimanche 27 Mars 2016 à 17:58

    ...avec une faute de conjugaison :

    Le temps emplit

      • Dimanche 27 Mars 2016 à 18:19

        Est-ce très grave ? Non... D'ailleurs il ne s'agit pas vraiment d'une faute de conjugaison.

        Une coquille d’inattention tout au plus... 

    4
    Samedi 26 Mars 2016 à 22:09

    Le temps empli ses sabliers du sel de nos rêves...

      • Dimanche 27 Mars 2016 à 17:22

        C'est très joliment dit...

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