• L'Homme en noir

    L'Homme en noir

    J’ai vécu une chose curieuse. Où plutôt j’ai vu une chose curieuse. Car pour ce qui est de ce que j’ai réellement vécu, je ne suis sûr de rien. Figurez-vous que l’autre jour un homme, tout de noir vêtu, marchait sur la plage, au bord de l’eau, à l’exact endroit où se brisent les vagues. Avouez que l’image est peu banale ! Alors qu’autour de lui fleurissaient des maillots de bain multicolores et autres pagnes minimalistes, alors que sur l’estran s’exposaient des corps presque nus, alors que des nués d’enfants ivres de bonheur couraient, criaient, se poursuivaient, s’éclaboussaient ou se jetaient à l’eau telles des fusées supersoniques, lui se contentait de marcher du même pas cadencé.

    Le bonhomme paraissait si étrange dans ce décor estival que je l’ai suivi. Je sais, suivre les gens à leur insu n’est pas très honnête. Pourtant, croyez-moi, quand vous êtes oisif, que vous n'avez pour la journée nulle obligation, nul but précis, suivre un inconnu peut se révéler exaltant. Mais qu’importe, revenons à mon drôle de promeneur solitaire. Il était habillé d’un pantalon de tergal noir au pli impeccable, d’une veste de la même matière, noire elle aussi. Alors que la température avoisinait les 29° centigrades, un autre que lui aurait tombé la veste pour la jeter négligemment sur l'épaule : le bougre ne l'avait même pas déboutonnée ! Il était chaussé d'une élégante paire de mocassins en cuir noir, le genre de chaussures que portent les hommes dans les quartiers d’affaires. Seule note de couleur (et encore, je mets couleur entre guillemets), sa chemise d’un blanc étincelant dont on apercevait le plastron sans tâche dans l’ouverture en V de sa veste. J’oubliais, il portait nouée bien serrée autour de son cou, une cravate. Noire. Une cravate sur la plage, ça je ne l’avais jamais vu ! Enfin, dernier détail qui a son importance pour bien situer le personnage, il avait la tête recouverte d'un melon dont il n’est pas utile que je vous précise la couleur… Un chapeau melon noir, bien entendu. Un de ces melons d’autrefois que seuls quelques irréductibles londoniens de la City vissent encore sur leurs crânes.

    L’homme marchait droit devant lui, sans s’occuper de l’animation joyeuse du bord de mer. Les enfants qui jouaient au bord de l’eau comme les adultes s’affrontant dans des parties endiablées de ballon ou de raquettes le laissaient indifférent. À aucun moment il ne s'arrêtait pour admirer le paysage ou apprécier le tableau vivant se déroulant autour de lui. Il marchait, c’est tout. Droit devant lui. Enfin, disons qu’il suivait la ligne sinueuse formée par les vagues se brisant mollement sur le sable. Prenait-il soin de ne pas mouiller le cuir fragile de ses chaussures ? Je n'en suis pas certain. Je crois qu'il suivait ce chemin aléatoire à la façon d'une mécanique.

    Je l’ai suivi ainsi tout le long de la plage. Bientôt les derniers baigneurs furent derrière nous, le bruit des jeux s’évanouissait pour laisser place à la musique apaisante du ressac. Le sable aussi avait disparu, remplacé par des galets qui roulaient sous nos pieds. La mer achevait de monter et j’ai pensé qu’une fois arrivé aux rochers qui ferment la plage au Nord, il allait faire demi-tour. Personne ne va marcher là-bas à marée haute. Si l’on excepte quelques pêcheurs rompus à l’équilibre instable de ces rochers saillants. À moins d’être né ici, il est impossible de faire plus de cent mètres sans se rompre une cheville. Et encore, ça c’est pour le meilleur des cas. Dans le pire il est tout à fait facile de se noyer dans des trous d’eau de plus de deux mètres de profondeur. Les courants sont traitres et vous empêchent d’en sortir.

    J’ai pu croire un instant avoir raison. Face à l’enchevêtrement sans forme des roches mêlées aux éboulements de falaise, l’homme en noir a stoppé sa progression. Bien sûr, il faudrait être fou pour continuer plus loin. Il a esquissé un demi-tour prudent. Du moins est-ce ce que j’ai pensé. En réalité il n’avait exécuté qu’un quart de tour. Il s’était positionné face à l’océan et, à ma stupeur, sans l’once d’une hésitation, avait pénétré dans l’eau. Foin de ses chaussures en cuir, foin de son tergal au pli impeccable, il s'enfonçait dans l’eau un peu plus à chaque pas. J’étais si abasourdi que je demeurais sans bouger, un peu idiot devant ce spectacle hallucinant. Bientôt il eut de l’eau à la ceinture. Quand la mer a commencé de lécher ses épaules, je réalisais que l’homme ne s’arrêterait pas. Je le hélais de toute la puissance de ma voix, mais il ne daigna pas se retourner. L’eau lui arrivait au visage et il fut hors de ma vue. Seul son chapeau ridicule flottait à la surface. Je me jetais à l’eau moi aussi, espérant l’aider à rejoindre la terre. Je suis un piètre nageur mais j’étais prêt à tout tenter pour sauver l’énergumène. J’abandonnais après une dizaine de minutes. Rien, je ne voyais rien, nulle trace de l’homme en noir qui venait de disparaître sous mes yeux. Comme un fou je regagnais le rivage et courrais en direction de la plage, en direction des secours. Alertés par mes cris, le zodiaque des pompiers fut rapidement sur la zone.

    Un peu plus tard je voyais avec soulagement une vedette de la SNSM se rendre elle aussi sur la zone. Je savais que ces types étaient des pros. Ils allaient retrouver mon homme en noir.

    À la nuit tombée, les recherches furent arrêtées. Un pompier à qui je racontais mon histoire semblait douter de mes paroles. Bon nombre de touristes avaient été interrogés sur la plage. Personne, me disait-il, personne n’avait vu d’homme habillé de noir marcher près de l’eau. Personne me répétait-il en me regardant, suspicieux. Pour un peu il m’aurait fait des remontrances, sur le mode on ne dérange pas les secours pour rien.

    Pour un peu aussi, il m’aurait fait douter de ce que j’avais vu… Mais cet homme en noir je l’avais vu, et bien vu. Je l’avais suivi plus d’une heure ! Je l’avais regardé s’enfoncer dans les eaux et disparaître… J’ai même voulu retourner sur la plage, voir ses traces de pas dans le sable. Il en avait laissé, c’est obligé. Et au milieu de tous ces pieds nus, une trace de chaussure de ville, ça se repère. Oui, mais la mer avait monté et effacé au passage toutes les traces. Celles des pieds nus comme celles des mocassins en cuir noir.

    Je crois que le lendemain, après une inspection rapide de la zone, les recherches furent définitivement abandonnées.

    Moi, j’ai profité de la marée basse pour aller me promener sur les rochers, au pied de la falaise. Les secours avaient raison. Il n’y avait rien. Rien, nulle trace de l'homme en noir. Rien, hormis un chapeau melon gorgé d’eau abandonné sur un rocher couvert de moules.

     

    ©Pierre Mangin 2016

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