• L'Ombre d'un doute

    L'Ombre d'un doute

    — Otez-moi l’ombre d’un doute…

    Quand mon DRH m’a convoqué, ce fut par cette phrase sibylline qu’il débuta l’entretien. En moi-même j’avais pensé qu’un doute ce n’était pas grand-chose, alors l’ombre d’un doute… Pas de quoi fouetter un chat. Cependant une petite lumière m’avertissait de me méfier. Elle me disait dans son langage : « Attention, ton DRH est un homme très occupé, son temps est précieux, rien à voir avec le tien, on ne saurait comparer le temps d’un simple exécutant avec celui d’un exécuteur, pardon, d’un décideur, d’un haut cadre de l’entreprise, bref le poids des responsabilités pesant sur les épaules de ton DRH ne lui permet pas de te convoquer pour le simple plaisir de te saluer et de te faire un brin de causette. » Et c’est vrai qu’en le regardant de plus près je percevais dans ses yeux quantité d’insinuations toutes plus mesquines les unes que les autres. C’est vrai aussi qu’il avait mis dans son ton autant de persiflages que lui permettait ses lèvres étroites qu’il s’évertuait à tenir pincées.

    — Otez-moi l’ombre d’un doute, continua t-il du même ton, le dossier Croq Junior spécial lévriers, vous l’avez bien envoyé en temps et en heure à nos partenaires britanniques, n’est-ce pas ?

    Les croquettes Croq Junior spécial lévriers sont un peu le fleuron de notre gamme d’alimentation canine. Des croquettes parfaitement adaptées à des chiots de moins de dix-huit mois, et particulièrement recommandées aux lévriers destinés à la course. Les Croq Junior spécial lévriers sont conçues pour développer et nourrir les muscles, spécialement ceux des pattes postérieures, de façon spectaculaire, procurant au lévrier une puissance remarquable. Pendant longtemps ces croquettes ont été vendues aux éleveurs sous le manteau, en raison des doses d’antibiotiques un peu fortes qu’elles contenaient. Et aussi des anabolisants, amphétamines et autres produits aptes à doper n’importe quel sportif qu’il soit humain ou canin. Fort heureusement le génie des chercheurs de « Croq Plaisir, l’alimentation de nos amis canins » est parvenu à rendre indétectables les antibiotiques, anabolisants, amphétamines et revitalisants utilisés. Ce qui au passage a même permis d’augmenter légèrement les doses de produits sanitaires dans les Croq Junior spécial lévriers, pour le plus grand bénéfice des éleveurs se retrouvant avec une écurie canine vigoureuse, résistante à l’effort comme aux maladies, bref, une écurie en parfaite santé digne des nageuses russes de la grande époque.

    Pour le coup c’est mon cerveau qui commençait à être envahi d’une ombre aussi épaisse qu’un  gros doute. Que mon DRH me parle de ce dossier n’était pas innocent. D’ailleurs le bougre ne faisait jamais rien sans but précis. Il n’avait de l’humour aucun sens et ne lançait jamais de paroles en l’air. Il était aussi avare de ses mots que des augmentations concédées au petit personnel de l’entreprise. Les rares paroles qu’il lançait ne retombaient jamais au hasard : elle atteignaient leur cible, faisaient mouche à chaque coup. Le dossier Croq Junior spécial lévriers était un dossier sensible, en raison des contrôles exercés par la répression des fraudes et de la concurrence depuis que d’obscurs militants de la cause animale avaient mis leurs sales nez dans nos affaires. Quelque chose clochait avec ce dossier, c’était certain… Mais quoi ? Je l’ignorais. Dans sa grande mansuétude, mon DRH leva le voile qui obscurcissait mon entendement :

    — Et pour adresser le dossier à nos partenaires britanniques, vous avez utilisé le protocole sécurisé, n’est-ce pas ?

    La lumière se fit jour dans mon cerveau ! Le protocole sécurisé, mais c’est bien sûr ! Pour transmettre des documents dits sensibles, les consignes sont claires : il faut les insérer dans des enveloppes sans en-tête et aller les poster dans un petit bureau de poste à l’autre bout de la ville quelques minutes avant la levée du courrier. Nos amis britanniques ont eux aussi leurs Brigitte Bardot qui n’apprécieraient pas d’apprendre que les lévriers de course dont ils sont si fiers sont bourrés de produits interdits et potentiellement dangereux à moyen terme pour la santé des animaux. Pour gagner du temps j’avais cru bon de transmettre le dossier par courriel. N’importe quel militant de la cause canine capable de bidouiller un peu les ordinateurs avait pu avoir accès au dossier. La boulette était de taille, mon DRH était furieux, je le voyais au tremblement de ses narines et au regard noir qu’il me jetait par-dessus son bureau directorial.

    — Alors, ce doute, vous me l’ôtez ?

    Cette fois mon DRH n’usait plus de litote. Il ne parlait plus d’ombre mais bien de doute. Un doute bien épais, bien sombre, bien gluant. Un doute qui recouvrait tout, obscurcissait le ciel sur son passage. Un doute qui gâchait la journée de cet homme important et lui donnait l’irrésistible envie de pourrir la mienne. Et je comprenais que son humeur était aussi sombre que ce doute qui, au final n’en était pas un. Car j’en étais sûr maintenant : mon DRH ne nourrissait aucun doute à mon égard. Il savait. Il savait que j’avais commis une bourde, un impair, une gaffe,  une boulette. Bref, que j’avais merdé grave.

    Que dire, que faire ? Quand vous êtes ainsi, tout seul dans le bureau d’un haut responsable de l’entreprise, haut responsable dont la fureur contenue est toute entière tournée vers vous ; croyez-moi, quand vous êtes dans cette situation vos méninges fonctionnent en accéléré. À la vitesse grand V vous voyez défiler les conséquences de votre inconséquence. Les images se succèdent à un rythme affolant dans votre cerveau survitaminé. Vous voyez comme si vous y étiez les bureaux sordides de Pôle Emploi, vous entendez l’acrimonie de votre femme, vous cherchez quoi répondre à vos enfants qui s’étonnent de vous voir rester à la maison matin après matin. Votre ciel personnel s’assombrit, il se charge de nuages d’une telle noirceur que vous ne faites plus la différence entre le jour et la nuit. Et puis d’un coup, sans trop que vous compreniez pourquoi, ce ciel noir se déchire, laissant apercevoir un peu de bleu. Une accalmie peut être ? Mieux encore, un arc-en-ciel se dessine, symbole s’il en est d’espoir retrouvé.

    L'Ombre d'un doute

    Et vous vous entendez répondre à votre DRH d’une voix ferme qui vous ignoriez pouvoir maîtriser en de telles circonstances :

    — Certes, concernant le dossier Croq Junior spécial lévriers destiné à nos partenaires britanniques, j’ai fait preuve de légèreté. Nos amis britanniques étaient pressés, j’ai cru bien faire en gagnant du temps et en leur transmettant les pièces par courriel. Cependant, si vous lancez contre moi la moindre procédure disciplinaire, je vous annonce que je n’irai pas me plaindre aux syndicats. Je ne regimberais pas, je ne vous traînerais pas aux prud’hommes, je vous en fais le serment.

    Mon DRH esquissa un sourire, ce qui est très rare chez lui. Nulle ombre de doute n’obscurcissait plus son petit avenir étriqué. Il pensait qu’il allait pouvoir se débarrasser de moi en toute quiétude et l’idée le satisfaisait. Ma compréhension le touchait. Il pensait avoir un problème, le problème s’effaçait, mieux encore, le problème s’offre de disparaître sans faire de bruit.

    Mais je n’avais pas fini :

    — Non, je ne rameuterais pas les syndicats, encore une fois je vous en donne ma parole. Mon poste, quoique modeste dans la hiérarchie de « Croq Plaisir, l’alimentation de nos amis canins », et la confiance que l’entreprise a toujours eue à mon égard m’ont permis d’accéder à certaines informations. Ainsi je ne contesterais aucune décision disciplinaire à mon encontre. En revanche, et à titre compensatoire du préjudice que je ne manquerais pas de subir si vous jugiez opportun d’intenter une procédure disciplinaire contre ma personne, je livrerais la composition complète des Croq Junior spécial lévriers, aux écolos. À vous de choisir.

    À ces mots mon DRH devint cramoisi. Il manqua de s’étouffer. Je me levai et quittai son bureau. Je n’avais aucune envie de faire du bouche à bouche à cette homme là. J’étais déjà dans le couloir quand je l’entendis hurler :

    — Sortez immédiatement de mon bureau !

    Tiens, me dis-je en moi-même, mon DRH a lancé une parole en l’air… Il doit être un peu fatigué.

     

    ©Pierre Mangin 2017

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