• L'Ouverture de la grande surface culturele (Episode 2)

    L'Ouverture de la grande surface culturele (Episode 2)

    Et il se retrouva dans la partie du magasin consacrée aux loisirs créatifs...

    Une quantité de matériels dont Letourneur ne soupçonnait pas même l’existence était exposée. Ici on pouvait tout créer, tout était permis. Il se souvenait des cours de travaux manuels, à l’école. Il n’avait jamais fait que du découpage et du collage. Or il détestait autant le découpage que le collage. Jusqu’à ce jour il pensait que la création manuelle se limitait à ces deux activités aussi ennuyeuses que rébarbatives. Or il avait devant ses yeux des idées de créations par foison. Sculpture, scrapbooking, broderie, modelage, art floral, décoration, création de bougies, fabrication de bijoux… L’univers créatif semblait infini. Un peu partout des slogans en lettres géantes incitaient les simples quidams à plonger sans peur dans cet univers artistique. « Réveillez l’artiste qui est en vous ! », « Osez créer ! », « Ne laissez plus vos inerties museler votre créativité ! », « Nous aidons le créateur qui est en vous à s’exprimer. » Les rayons consacrés aux beaux-arts impressionnaient particulièrement Baptiste Letourneur. Il le sentait confusément, en parcourant ces rayons chargés de couleurs en tubes, en pots ; de crayons, de feutres, de pastels ; de toiles immaculées ; de feuilles de toutes sortes ; de palettes ; de chevalet ; de coffrets à dessins ; oui, en parcourant ces rayons il était entré dans le Saint des Saints… L’intitulé même de cette zone du magasin le confortait dans son jugement. « Beaux-Arts »… Il ne pouvait s’agir que d’un art supérieur à tous les autres. Des reproductions de toiles de maîtres disséminés entre les slogans en lettres géantes achevaient de convaincre Baptiste Letourneur de la supériorité de la peinture sur toutes les autres formes d’art. Alors qu’il déambulait lentement, un peu impressionné par toute cette profusion et n’osant qu’effleurer du doigt palettes, chevalets et coffrets de peinture, une vendeuse l’aborda. Au-dessus de son polo aux couleurs de la grande surface culturelle, elle portait une ample blouse parsemée de tâches de peinture multicolores. Un couteau à gratter et un pinceau de soie dépassaient de l’une de ses poches. Ses cheveux longs tirés en arrière étaient retenus par un élastique rouge, et elle portait une paire de lunettes rondes, rouges elles aussi. En la regardant Baptiste Letourneur fut persuadé qu’il avait affaire à une artiste.

    — Puis-je vous aider, monsieur ?

    Devant cette artiste vendeuse si belle, Letourneur avait envie de briller. De montrer ses meilleurs côtés. Il était bien tenté de se faire passer pour un artiste. Mais la dernière fois qu’il avait pris un pinceau c’était pour repeindre ses toilettes.  Sur le mur les marques disgracieuses de coups de pinceaux étaient nombreuses et le carrelage portait encore les stigmates de cette peinturlure approximative. Mais après tout, il était dans le lieu conçu pour les néophytes, pensé pour ceux qui ne se savent pas encore artiste mais aspirent à le devenir, enfin à tous ceux dont les talents n’ont pas encore éclos. Fort de cette assurance, il se lança :

    — Et bien voilà, j’ai très envie de peindre. Je sens au fond de moi mon côté créatif qui voudrait bien s’exprimer, mais il y a tant de choses qui me retiennent, m’empêchent. Le travail tout ça quoi. Vous comprenez ?

    Elle comprenait. Et avec un grand sourire elle lui assura que la grande surface culturelle était là pour l’aider à épanouir son talent. En lui-même Baptiste Letourneur espérait que la jeune vendeuse artiste serait là elle aussi.

    — Bien, lui dit-elle, vous avez songé à une technique particulière ? Aquarelle, gouache, acrylique, huile, fusain, pastel ?

    Il n’avait pensé à rien de tout ça. En venant ici avait réalisé que lui aussi avait une âme d’artiste, que lui aussi pouvait créer, qu’il lui suffisait juste de réveiller cette part délaissée de sa personnalité.

    — Pour débuter, continua la vendeuse artiste, la peinture acrylique est un bon compromis. Sa technique est simple, vous vous en sortirez facilement. Et puis vous avez la possibilité de vous inscrire à nos ateliers de création spontanée. Nous vous dispenserons des cours très utiles pour maîtriser votre art et donner ensuite libre cours à votre imagination, à vos émotions…

    — Et… C’est vous qui donnez ces cours ?

    — Oui, pour les arts graphiques c’est moi. Tous les samedis matins, de dix heures à midi. Nous avons des forfaits au mois ou au trimestre. Mais vous pouvez aussi vous inscrire pour un seul cours. Les forfaits sont avantageux. Surtout au trimestre.

    Baptiste Letourneur avait bien envie de se laisser tenter. Une nouvelle vie s’ouvrait devant lui. Celle d’un artiste peintre. Celle d’un bohème. C’était décidé. Il allait prendre un forfait au trimestre. À la sous préfecture ils seraient bien surpris quand ils apprendraient qu’il pratiquait la peinture. Il s’imaginait déjà peignant toile sur toile, et, pourquoi pas, se lançant dans le nu. Si la jeune vendeuse artiste voulait lui servir de modèle, il serait le plus heureux des hommes. Mais dans un premier temps, les cours allaient lui permettre de la revoir, de garder le contact et surtout, de pratiquer ensemble leur passion commune : la peinture.

    Quelques minutes plus tard, Baptiste Letourneur était à la caisse, les bras chargés de matériel. Un coffret de vingt-quatre tubes de peinture, un lot de pinceaux et de brosses, des pochettes de papier spécial acrylique, des toiles, une palette, une jolie boîte vernie pour ranger son matériel, un chevalet… La vendeuse artiste lui avait expliqué que dans un premier temps le chevalet n’était pas indispensable. Mais Letourneur trouvait que ça faisait davantage artiste.

    L'Ouverture de la grande surface culturele (Episode 2)

    Il était heureux Baptiste Letourneur. Sa vie prenait un nouvel élan. Chez lui il s’empressa de commencer. Après avoir poussé quelques meubles et installé son chevalet au beau milieu de son salon, il eut tôt fait de maculer ses vêtements de peinture, de bousiller les unes après les autres ses toiles et ses feuilles à dessin, et de mettre dans son intérieur un capharnaüm indigne de sa position de fonctionnaire à la sous-préfecture. Bien sûr il était un peu dépité. Il sentait des forces d’inertie puissantes œuvrer pour bâillonner sa créativité. Il ne se laissa pas abattre cependant. Et tous les soirs de la semaine il se remit au travail. La création artistique exigeait sans aucun doute des sacrifices. Alors, chaque soir de la semaine, en lieu et place des jeux télévisés et des fictions, il s'installait à son chevalet pour barbouiller, esquisser, dessiner, peindre... Déjà artiste dans l'âme, il regardait ses créations d'un œil critique. Et, il devait bien le reconnaître, il n'avait encore rien créé d'exceptionnel. Pas une toile digne de figurer dans un musée. Pas même dans le modeste petit musée de la petite sous-préfecture de province consacré aux arts régionaux. Il n'avait pas même peint une toile digne d'être accrochée sur l'un des murs de son salon. Heureusement il lui restait les cours. Les cours avec la jeune vendeuse artiste. Il avait lu sur son badge qu’elle s’appelait Iseline. Il trouvait que c’était un prénom très doux, qui sonnait bien. Un prénom rare. Un prénom d’artiste. Et déjà il ne pensait plus à elle qu’en l’appelant par son prénom.

    Le samedi suivant il était le premier à attendre l’ouverture du cours. C’est un grand type mal rasé qui l’a pris en charge. Il lui expliqua qu’Irmine n’était là que pour aider à l’ouverture. Qu’elle avait rejoint un autre magasin du groupe. Mais qu’il avait toutes les compétences pour assurer les cours d’art graphique.

    Tant pis pour le trimestre payé d’avance. Baptiste Letourneur abandonna la peinture. Il remisa son matériel dans sa cave. Il y est toujours depuis, il prend l’humidité. Il ne désespère pas de reprendre la peinture, de laisser ses émotions s'exprimer sur la toile. Un petit rien lui manque pour enfin se lâcher, pour enfin s'abandonner à l'art. Un regard, un conseil, une main qui guide un peu les débuts. Celle d'une jeune et jolie vendeuse artiste par exemple.

    L’ouverture de la grande surface culturelle fut un succès. Sans nul doute des vocations étaient nées ce jour-là. Le maire pouvait se réjouir. Quoique la fête fut un peu gâchée par un double suicide qui fit beaucoup de bruit dans la petite ville. Le libraire et le marchand de journaux. Ils se sont jetés en se donnant la main dans les eaux tumultueuse du fleuve… Avant de commettre l’irréparable ils ont envoyé des lettres aux journaux locaux. Des lettres pour expliquer leur geste et aussi pour dénoncer l’attitude du maire envers les petits commerces.

    Dans cette paisible petite ville de province les morts n’ont jamais voté. Pourtant ce sont bien deux morts qui ont empêché la réélection du maire…

     

     ©Pierre Mangin 2017

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