• L'Ouverture de la grande surface culturelle (Episode 1)

    L'Ouverture de la grande surface Culturelle (Episode 1)

     Baptiste Letourneur avait toujours mené une vie terne. Enfant non désiré il avait effectué une scolarité médiocre. Son baccalauréat péniblement obtenu il était devenu adjoint administratif dans une petite sous-préfecture de province. À ce titre il effectuait chaque jour les taches qu’un autre fonctionnaire lui confiait. Sans jamais prendre d’initiative. D’ailleurs, dès son arrivée à la sous-préfecture des anciens l’avaient prévenu :

     — Ici, prendre des initiatives c’est très mal vu. Réfléchir c’est commencer à désobéir, n'oublie jamais ça.

     Baptiste Letourneur s’en gardait bien. Son statut de petit fonctionnaire sans ambition lui convenait parfaitement.

     Il habitait une petite maison sans charme dans la périphérie de la ville. Une petite maison entourée d’un jardinet quelconque. La maison étant assez mal exposée, l'intérieur demeurait dans une espèce de pénombre poisseuse du matin au soir, et le manque de lumière était amplifié par la présence de meubles lourds et sombres eux aussi. Des meubles que Baptiste Letourneur n’avait pas acheté, mais qu’il avait récupéré au fur et à mesure que ses vieilles tantes décédaient. Dans son salon trônait encore une de ces antiques télévisions à tube cathodique, un truc énorme auquel il avait dû adjoindre un décodeur, et qui diffusait une image neigeuse malgré tous ses efforts de réglages. À plusieurs reprises des collègues lui avaient conseillé d’acheter un bel écran plat. Les promotions n’étaient pas rares sur ce genre d’article, il pourrait, en s’y intéressant, bénéficier d’une bonne affaire. Mais il ne voyait pas l’intérêt de changer un téléviseur en parfait état de marche.

     La vie de Baptiste Letourneur aurait pu continuer ainsi. De journées de travail un peu fades en soirées de célibataire un peu tristes. De semaines sans intérêt en week-end sans surprises. Mais un événement considérable devait changer le cour de sa vie.

     Le maire, suivi de tout son conseil municipal, s’était battu comme un beau diable pour que s’installe dans la toute nouvelle zone commerçante située sur d’anciennes terres agricoles à l’entrée de la ville, une grande surface culturelle. Il faisait de cette installation un symbole de la modernité de son mandat, et tant pis si de rares administrés ne possédaient pas la même vision que lui. Il s’agissait de réactionnaires embobinés par les discours rétrogrades du dernier libraire de la ville et de celui du marchand de journaux.

     Les efforts de la municipalité avaient porté leurs fruits. Et c’est en grande pompe que l’édile et ses adjoints inaugurèrent les deux mille cinq cent mètres carrés tout entier dédiés à la consommation de biens culturels. Livres mais aussi musique, cinéma, théâtre, bandes dessinées… Pour le maire, c’était sûr, sa ville venait de rentrer de plain pied dans le vingt et unième siècle.

     Baptiste Letourneur, comme beaucoup d’autres, avait profité de son dimanche pour aller visiter la grande surface culturelle exceptionnellement ouverte. Le parking était rempli de voitures, les gens venaient en famille de toute la région pour visiter ce magasin d’un genre nouveau. C’était un but de sortie, au même titre qu’une balade en forêt, la visite du vieux quartier de la ville et de son église romane joyau du douzième siècle, ou une partie de pêche au bord de l’étang communal.

     En entrant pour la première fois dans la grande surface culturelle, Baptiste Letourneur a été surpris par l’immensité des lieux. Il a d’abord traversé l’espace consacré aux livres. Gigantesque ! Des centaines de rayonnages regorgeaient de toutes sortes de livres. Des livres de poche, des beaux livres, des livres de recettes, d’autres sur les voitures anciennes, sur le foot et sur tout un tas d’autres sports, des encyclopédies, des livres de bricolage, des livres sur l’art, la médecine, les pays du monde, et même, il l’avait déniché au-dessus des rayons consacrés aux livres policiers, tout un rayon de livres érotiques. Sur des dizaines de tables les best-sellers du moment attendaient l’acheteur. Le petit fonctionnaire de la préfecture ne lisait pas beaucoup. Il n’en avait pas le loisir. Le soir, fatigué par sa journée de travail, il préférait s’installer devant les jeux télévisés en attendant la fiction du soir. Il s’était rendu deux ou trois fois à la librairie du centre ville. Une fois pour dénicher le cadeau que son neveu lui avait commandé pour son anniversaire, un livre sur les animaux du zoo, une autre fois pour acheter le dernier prix Goncourt. Ce n’était pas pour lui mais pour une collègue qui l’avait invité à dîner, un soir d’automne. La collègue lui plaisait, mais elle avait fini par se mettre en ménage avec un chef de service. Peut-être avait-il été trop long à lui faire sa déclaration, jamais il ne l’avait su.

     Ici, constatait Baptiste Letourneur, tout était différent de la librairie. À la librairie quelques personnes circulaient entre les rayonnages, se saisissaient parfois d’un ouvrage, l’ouvraient avec douceur avant d’en lire quelques lignes. Il arrivait qu’un fugace sourire éclaire le visage du lecteur. Le libraire lui, se déplaçait sans bruit, prenait un livre ici, le déposait là-bas, renseignait un client sans jamais se départir de son air bonhomme. Dans la grande surface culturelle, une foule, telle une colonie de fourmis, s’agitait entre les étals croulants de piles de livres. Dans la librairie les allées entre les rayonnages étaient étroites, on s’y croisait difficilement. Ici les allées étaient larges, elles étaient conçues pour les petits chariots à roulettes, répliques à peine miniaturisées de ceux que l’on trouve dans les grandes surfaces. Ici les clients devaient pouvoir acheter dans le plus grand confort, repartir chez eux avec un plein chariot de marchandises. Grande surface culturelle… Le concept était innovant, le maire avait eu le nez fin, se disait Baptiste Letourneur émerveillé.

     Mais ce n’était pas un lecteur. La profusion de livres le laissait indifférent. Après les livres venait la musique. Des albums par milliers, classés par genre. Quelques instruments de musique également. Des guitares et des claviers électroniques principalement. De gros écouteurs noirs permettaient d’écouter des albums. Baptiste Letourneur ne résista pas à l’envie de les poser sur sa tête. Mais la musique qu’il entendit alors lui fit un peu mal au crâne. Rap, electro, soul, R’n’B, Funk… Il n’était habitué ni à ces rythmes, ni à ces sonorités.

     En continuant sa promenade dans la grande surface culturelle, Baptiste Letourneur avait découvert l’espace dédié au cinéma. De grandes affiches représentaient de célèbres acteurs grandeur nature. Des actrices aussi, dont certaines avec des décolletés que Baptiste Letourneur s’efforçait de ne pas regarder. Il avait peur que la foule le voit et le juge un peu hâtivement. Il aimait bien les films. Il en regardait presque tous les soirs sur sa télévision. Il avait une préférence pour les grandes comédies populaires, De Funès, Belmondo, et aussi les James Bond. Mais il ne possédait pas d’appareil pour lui permettre de visionner les Dvd. D’ailleurs il n’était pas certain que sa télévision soit compatible avec ces nouveaux matériels… Il passa donc assez vite l’espace cinéma.

     Et il se retrouva dans la partie du magasin consacrée aux loisirs créatifs…

     

     

    ©Pierre Mangin 2017

     

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