• La Porte du marais

    La Porte du marais

    Dès que je l’avais aperçue, cette porte m’avait semblé curieuse. C’est vrai qu’il n’est pas banal de rencontrer une porte au milieu de nulle part. Habituellement les portes sont entourées de murs, ont un linteau au-dessus d’elles, bref, elles s’intègrent à un ensemble architectural. Celle-ci était posée là, au beau milieu du marais. Ne vous méprenez pas, elle n’était pas abandonnée, ne gisait pas entre les herbes folles. Elle n’était pas un rebut oublié depuis des lustres, non, elle était plantée là, bien droite, comme ajustée avec soin, au milieu de la luzerne, juste devant l’un des innombrables canaux du marais.

    Une autre constante qu’il m’a été donné de remarquer sur toutes les portes, c’est qu’elles participent à la délimitation d’un espace. Elles en sont même la pièce maîtresse. Leur franchissement permet de passer d’un espace à l’autre, généralement d’une pièce à l’autre, ou de l’extérieur à l’intérieur. Or je fis par trois fois le tour de la porte. Ce qui me permit de me persuader qu’elle ne délimitait aucun espace particulier : j’en faisais le tour, passais d’un côté et de l’autre, et je me trouvais toujours au cœur du marais. Afin de poursuivre l’expérience de cette curiosité, il me fallait encore effectuer une chose : franchir la porte, l’ouvrir, m’introduire derrière son chambranle et la refermer derrière moi. Comme on le ferait avec n’importe quelle porte.

    Ce que je fis sans hésiter. Et même, je l’avoue, avec un certain amusement. Après tout, il ne m’était encore jamais arrivé d’ouvrir une porte plantée au milieu de nulle part, l’affaire était peu banale. Sa poignée en bois de forme oblongue était douce à la main, la clenche parfaitement huilée. La porte s’ouvrit sans grincer sur ses gonds. Je la franchis et la refermai derrière moi, comme j’avais prévu de le faire.

    Et là, quelle ne fut pas ma surprise de me retrouver dans ma chambre d’enfant ! Tout y était, mon petit lit à une place, mon coffre à jouets, mon petit bureau recouvert de plastic rouge sur lequel j’étais censé faire mes devoirs, et même Lampadaire, mon ours en peluche qui trônait sur la chaise et me dévisageait de son regard borgne. Oui, Lampadaire, mon cher ours en peluche, avait perdu son œil droit et le gauche pendait dangereusement. D’une main fébrile je tâtais le lit, le bureau, les murs. Tout était bien réel et je m’attendais à entendre derrière la porte la voix de ma mère m’appelant pour le dîner. La porte… De ce côté-ci elle n’était plus la porte rustique aux boiseries sculptées dans la masse, à la patine lustrée par les années. Elle était la porte blanche et lisse, ornée d’une poignée métallique toute simple, semblable à toutes les autres portes de l’appartement que nous habitions avec mes parents alors que j’étais enfant. Je jetais un regard nostalgique sur le décor de mon enfance et me précipitai pour sortir de ma chambre. Ce retour imprévu en enfance avait un petit côté inquiétant tout de même. J’avais hâte de retrouver le marais, le vent tiède secouant les phragmites, et le vol majestueux des hérons. J’ouvris donc la porte et la claquais derrière moi sans la retenir.

     

    Le marais était là, immuable dans son calme, sa plénitude. Je sentais sous mes pieds l’herbe humide ; sur ma tête mes cheveux s’emmêlaient sous l’effet d’un vent tournant. Dans le canal des grenouilles coassaient, et, en levant la tête, je vis quatre canards sauvages zébrer le ciel. Je repris ma marche en me retournant de temps à autre. La porte se tenait toujours là, dressée au milieu de rien, d’apparence normale.

    Je l’observais quelques minutes. Etait-il possible qu’en la franchissant je me sois retrouvé dans ma chambre de petit garçon ? Cela paraissait improbable. N’avais-je pas été le jouet d’une hallucination ? La veille j’avais eu mon frère au téléphone, nous avions parlé longuement de notre enfance. La fatigue, cette conversation… Certainement avais-je rêvé éveillé. Plus j’observais la porte, plus la tentation était forte de recommencer l’expérience, de franchir à nouveau son seuil… N’y tenant plus je fis demi-tour, saisis la poignée d’une main ferme, poussai la porte et la refermai derrière moi.

    Je réprimai à grand peine un cri d’effroi !

    La chambre dans laquelle je me trouvais n’était pas ma chambre d’enfant. C’était une chambre d’hôpital que je ne reconnaissais que trop bien. C’était dans cette chambre que j’avais passé de longues semaines, j’avais à peine treize ans. J’y avais vécu des heures s’étirant mollement, connu la souffrance, l’angoisse, et même la peur de la mort. Quatorze semaines après y être entré, j’y avais abandonné mon insouciance et une bonne part de mes illusions. Encore une fois la porte m’avait projeté dans mon passé, mais cette fois le lieu n’avait rien d’idyllique.  Un instant m’effleura l’idée d’appuyer sur la sonnette d’urgence. Une infirmière accourrait-elle ? Serait-ce la jolie Catherine et son rire communicatif ? Ou Béatrice la revêche au cœur gros comme ça ? J’étais trop oppressé pour tenter d’actionner la sonnette. Je préférais m’enfuir, quitter au plus vite cette chambre blafarde et tous les souvenirs qui s’y accrochaient.

    En quittant la chambre d’hôpital je me suis retrouvé une fois encore au cœur du marais. Mon cœur battait la chamade et de grosses gouttes de sueur dégoulinaient de mes tempes.

    Pourquoi ai-je à nouveau poussé la porte, je l’ignore. Peut-être voulais-je chasser l’image cauchemardesque de ma chambre d’hôpital… Cette fois j’ai immédiatement reconnu la pièce à vivre d’un petit mas perché sur la corniche des Cévennes. J’avais habité quelques années dans ce mas. Sous mes pieds un sol irrégulier en lauzes. La pièce était meublée de quelques meubles rustiques. Une imposante souche de châtaigner faisait office de table, un cageot renversé celui de chevet. Dans un coin de la pièce un matelas était posé à même le sol, en fait une housse de tissu rempli de fougères séchées. Dans la cheminée le feu crépitait. Posé sur un trépied métallique, le toupin aux flancs noircis par ses séjours prolongés au-dessus des braises et dans lequel je laissais mijoter ma soupe de longues heures. Dans le mas flottait l’odeur de la fumée de châtaignier qui incrustait tous les objets, vêtements compris. J’avais été parfaitement heureux dans cet endroit. C’était extraordinaire de le retrouver aussi intact que dans ma mémoire, et je dus me faire violence pour quitter le mas rustique de ma jeunesse.

    De retour dans le marais il m’était impossible de ne pas pousser une fois encore cette porte plantée au milieu de nulle part. Comment résister à l’appel du passé ?

    La chambre dans laquelle je me retrouvais alors, je ne la connaissais pas. Un instant je crus être encore dans une chambre d’hôpital à cause de l’odeur prégnante d’antiseptique. Je ne connaissais pas cette pièce, pourtant, sur une étagère, je reconnus sans difficulté quelques uns de mes livres préférés. Prévert, Fante, Queneau, Auster, Céline… Les couvertures étaient usées, les pages écornées à force d’avoir été tournées. Une sensation étrange m’envahissait petit à petit. Quand enfin je compris, je fus glacé d’effroi. Ce lieu n’était pas un lieu de mon passé mais bel et bien un lieu de mon futur. Je n’étais pas dans un hôpital mais dans un foyer pour personnes âgées. Une maison de retraite ! Cette chambre était celle où j’allais finir mes jours. Celle où j’allais mourir ! Ces draps trop blancs sur ce lit trop bien fait étaient en quelque sorte mon linceul ! Un fauteuil roulant devant la fenêtre en disait long sur mon état…

    Je me précipitais pour sortir. Dans mon affolement, je ne parvenais pas à ouvrir la porte. La clenche refusait obstinément de fonctionner. Je me retrouvais enfermé, victime d’un piège infernal, prisonnier de ce que je redoutais le plus. Enfin je réussis à dompter quelque peu mes nerfs et parvins à sortir.

    Il me fallut marcher plus de deux heures avant que ma frayeur disparaisse.

    Le lendemain je suis revenu dans le marais.

    La porte n’y était plus.

    ©Pierre Mangin 2015

     

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