• Le Chêne et le Cornemuseux

    Il était une fois un grand chêne séculaire. Il étendait son ombrage au cœur du Berry, à Saint Chartier, tout près du château. Au village tout le monde connaissait le vénérable chêne. L’été, quand le soleil brûlait la campagne environnante, les garçons y emmenaient les filles pour les embrasser dans le cou et leur conter mille fariboles sous son ombre rafraîchissante. Il n’était pas rare non plus que les vieux poussent leurs chaises au pied de son tronc pour deviser tranquillement en attendant le coucher du soleil. Et surtout, surtout, chaque nuit de Saint-Jean, des Maîtres Sonneurs venus de toute la région venaient sous sa frondaison s’affronter dans d’amicales joutes musicales pour le plus grand plaisir des villageois qui dansaient jusqu’au petit matin.
    L’on dit que c’est un Maître Sonneur justement, il y a très très longtemps, qui avait rapporté dans sa poche un gland de la forêt magique de Brocéliande. Alors qu’il se rendait à Saint-Chartier pour rendre visite à un vielleux de ses amis, il s’était assis au beau milieu de la prairie afin de se reposer un peu de sa longue marche. Des enfants turbulents étaient venus troubler le repos du cornemuseux, en dansant autour de lui une ronde bruyante et en moquant son nez trop grand, ses habits élimés et son antique galure sans forme aux bords mités. En voulant se lever pour chasser les petits opportuns, le gland avait glissé de sa poche. Furieux d’avoir été ainsi dérangé, il était reparti vers le village. Le gland avait germé. Par quel miracle le fragile arbrisseau n’avait-il pas été dévoré par les chèvres gloutonnes du châtelain, on ne le sut jamais. Il avait grandi pour devenir un petit arbre ployant sous les assauts du vent. Puis, au fil des ans, il avait forci, avait élevé ses branches vers le ciel et avait tant musclé son tronc qu’il lui était possible de résister sans broncher à toutes les tempêtes. Enfin il était devenu ce chêne vénérable que l’on venait visiter de loin.

    Le Chêne

    Quant au Maître Sonneur il eut beau fouiller ses poches, son gland avait disparu. Il ne se remit jamais tout à fait de sa perte. Son gland de la forêt magique de Brocéliande, c’était un peu son porte-bonheur, son grigri fétiche. On l’avait vu repartir vers son destin, quitter le village les épaules un peu voûtées, avec au fond des yeux comme une lumière triste. Alors que les dernières maisons du bourg allaient disparaître loin de sa vue, il s’était retourné et avait promis que longtemps encore sa cornemuse résonnerait dans le village. Personne à Saint-Chartier ne l’avait jamais revu.
    Personne ne l’a jamais revu, pourtant, au village, plusieurs ont entendu, les nuits de pleine lune, sonner une cornemuse à l’heure où la lune projette des ombres fantasmagoriques sur la sévère façade du château. Quelques téméraires avaient voulu en avoir le cœur net et s’étaient approchés du grand chêne alors que sonnait la cornemuse. Ils étaient repartis en courant, effrayés par le froid soudain qui les avait envahit. Tous aussi furent longtemps poursuivis par l’étrange mélopée qu’ils avaient entendue cette nuit.
    Les choses auraient pu continuer ainsi durant des siècles. Les Maîtres Sonneurs de se réunir sous le chêne les nuits de la Saint-Jean, les anciens du village de s’asseoir dans sa fraîcheur et les amoureux de s’embrasser sous son feuillage épais. Le pays des sorciers connait bien d’autres mystères, que le vénérable chêne sonne de la cornemuse les nuits de pleine lune n’en était qu’un de plus. Hélas, Saint-Chartier, comme le reste du pays, connut les heures sombres de la révolution française. Des paysans s’élevèrent contre l’autorité du seigneur, des révolutionnaires de la Châtre vinrent leur porter main forte, dévaster l’église et brûler sur la place reliques et ornements. Des troupes envoyées par le bailli eurent tôt fait de mettre un terme aux échauffourées. C’est alors qu’un obscur prévôt crut devoir faire du zèle en faisant pendre haut et court aux solides branches du vénérable chêne quatre paysans considérés comme des meneurs. À la vérité ce n’étaient que quatre pauvres bougres miséreux, suant l’été, grelottant l’hiver, travaillant sans relâche, affamés saisons après saisons par les taxes, impôts et autres gabelles. Sans autre forme de procès le prévôt les envoya à la corde. « Pour l’exemple ! », répétait-il à qui voulait l’entendre. Les corps des quatre malheureux restèrent quatre jours et quatre nuits à se balancer sous le grand chêne. « Une journée pour chacun de ces misérables ! », répétait le prévôt très fier de son trait d’humour. Pour tout le village et tous les alentours, ce furent quatre jours de deuil. Quatre jours sans que l’on entende un seul bourdon de cornemuse, quatre jours sans qu’un seul vielleux ne tourne sa manivelle, quatre jours sans qu’une seule fille se mette à chanter, quatre jours sans qu’un seul enfant ait envie de jouer, quatre jours sans qu’un seul homme ne songe à boire un canon, quatre jours sans qu’un seul oiseau ne pousse une trille. Quatre jours mornes sans que le soleil lui-même ose se montrer. Quatre jours où de sombres nuages semblaient vouloir tenir le village loin de la lumière.
    Quand enfin les corps des malheureux furent rendus à leurs familles, le soleil revint sur le pays de Saint Chartier, le vent chassa les nuages et l’été se réinstalla sur la campagne. Mais le vénérable chêne n’avait pas supporté cette triste histoire. N’avait pas supporté que l’on se serve de ses branches pour perpétrer des crimes. L’on dit même qu’il se mit à pleurer. Alors qu’autour de lui la prairie se desséchait sous les vents chauds de l’été, le chêne pleurait tant, ses larmes avaient tant mouillé le sol à ses pieds qu’on ne pouvait y marcher sans se crotter, sans s’enfoncer dans la boue jusqu’aux chevilles.
    Puis, un beau matin, il cessa de pleurer. Sans doute avait-il épuisé ses larmes. Et il perdit toutes ses feuilles. En quatre jours, pas un de plus, en quatre jours toutes ses feuilles jonchèrent le sol. Pas une ne resta accrochée à ses branches. Dans le village chacun pensait qu’au printemps prochain le vénérable chêne retrouverait son feuillage et oublierait le drame qui s’était joué sous ses branches.
    L’été s’en alla. L’automne déposa sur la campagne ses flamboyances. L’hiver couvrit le vénérable chêne de givre. Le printemps revint. Le vieux chêne ne retrouva pas ses feuilles. Pas un bourgeon n’avait éclot, pas une feuille ne s’était ouverte : le vieux chêne était devenu sec d’avoir tant pleuré. On ne vit plus un amoureux emmener sa belle sous le chêne pour l’embrasser dans le cou et lui raconter mille fariboles. On ne vit plus un seul ancien pousser sa chaise pour deviser et profiter de la fraîcheur du soir sous sa frondaison. Les nuits de Saint-Jean les Maîtres Sonneurs ne choisissaient plus le chêne séculaire pour leurs joutes amicales. Le vieux chêne était seul, il ne recevait plus la visite des humains, pas davantage celle des oiseaux. Les écureuils ne gambadaient plus sur ses branches. Sous lui la terre était devenue si aride, si dure, qu’aucune musaraigne n’aurait pu y creuser son trou.
    Les villageois réunis en conseil décidèrent d’abattre le chêne séculaire. Ses branches mortes qu’il étendait vers le ciel rappelaient trop les heures sombres de la révolution. Un beau matin les plus costauds du bourg armés de scies, de haches, de cognées, de merlins, de coins, se mirent au travail. Derrière eux le village entier assistait à l’événement. Pas un, pas une ne voulait abandonner le chêne dans ses derniers moments. Les Maîtres Sonneurs eux-mêmes étaient là, venus rendre un dernier hommage à celui qui accueillit si longtemps leurs réunions. Et l’on entendit sonner les cornemuses tout le temps que dura l’opération. L’abattage fut long et délicat. Le chêne était haut, son tronc large et noueux, ses plus grosses branches longues et lourdes. Le bois fût donné aux familles les plus nécessiteuses du canton. Elles se chauffèrent avec de nombreux hivers.
    Les amoureux trouvèrent d’autres arbres pour accueillir leurs amours débutantes. Les anciens du village se réunirent sous d’autres ombrages. On aurait pu croire que Saint Chartier allait oublier son chêne séculaire.
    Pourtant, une nuit de pleine lune, on entendit sonner une cornemuse, à l’exact endroit où s’érigeait le chêne. L’Armand, flanqué du Camille, deux garçons qui n’avaient pas froid aux yeux, voulurent voir de quoi il retournait. À peine arrivèrent-ils en lisière du pré où gisait la souche du vieil arbre, qu’un froid glacial les envahit. Le même froid qui avait envahi les téméraires venus voir qui jouait sous le chêne vénérable, à l’époque où ses branches se dressaient fièrement vers le ciel. L’Armand et le Camille étaient repartis en courant, terrifiés, persuadés d’avoir réveillé la vieille légende. Et pendant de longues semaines les notes d’une étrange mélopée résonnèrent à leurs oreilles. Ils ne s’en sont défaits qu’à la pleine lune suivante, alors qu’on pouvait à nouveau entendre sonner une cornemuse. À l’exact endroit où, il y a bien longtemps, un cornemuseux itinérant s’était assis pour se reposer. À l’exact endroit où des enfants avaient troublé son repos. À l’exact endroit où il avait perdu un gland de la forêt magique de Brocéliande. À l’exact endroit où s’érigeait le chêne séculaire…
    L’on tenta de faire brûler la souche en organisant le feu de la Saint-Jean. Toute la nuit un feu de joie brûla sur les restes du vieux chêne. Toute la nuit garçons et filles du village se relayèrent pour sauter par-dessus le feu. Au milieu des cris de joie, au milieu des rires et des chansons, au milieu des interpellations des uns et des autres, au milieu du crépitement du feu, au milieu de tout ce joyeux charivari, alors que les musiciens s’arrêtaient le temps de boire un verre de vin, l’on pouvait percevoir l’étrange mélopée d’une cornemuse. Et le cœur de l’assemblée devenait froid, le feu semblait vouloir mourir. Les musiciens s’empressaient alors de se jeter à nouveau sur leurs instruments pour couvrir la cornemuse solitaire et faire durer la fête jusqu’au lever du soleil.
    Le lendemain, alors qu’on débarrassait les cendres encore chaudes, l’on constata que la souche n’avait pas été entamée par le feu de joie qui avait brûlé en continu sur elle pendant toute la nuit. Elle était comme avant, propre, lisse, imposante. Le feu avait glissé sur elle sans l’attaquer. Depuis, plus aucun feu de Saint-Jean ne fut allumé sur elle. Et l’on n’a jamais vu une chèvre, qui pourtant aiment à escalader tout ce qu’elles trouvent, grimper sur la souche du vieux chêne. Elles se contentent de brouter autour furtivement avant de repartir plus loin dans l’herbage.
    Bien des choses se trament encore autour de cette souche. L’on dit que si une femme stérile pose le plat de sa main gauche sur elle, elle enfantera dans les douze mois suivants. L’on dit aussi que si un couple d’amoureux fait le serment de s’aimer toute la vie en joignant leurs mains au-dessus de la souche, alors leur amour durera toujours.
    L’on dit bien des choses encore sur le chêne séculaire. Une chose est avérée, sans que le doute puisse être permis. Les nuits de pleine lune, le chant d’une cornemuse s’élève, sans que personne n’ait jamais vu celui qui en joue. Et celui qui prendra la peine de regarder la façade du château de Saint-Chartier verra distinctement l’ombre d’un grand chêne frissonner au gré de la musique.
    Et cela je le sais, parce que je l’ai vu.

    © Pierre Mangin 2015

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  • Commentaires

    4
    Jeudi 14 Mai 2015 à 08:32

    Le Berry, pays des sorciers à ce que l'on dit, se prête facilement au jeu d'une histoire comme celle du Chêne et du Cornemuseux...

    Et je crois savoir, Nicole, que toi aussi tu écris de bien beaux textes... En tous cas merci pour ton commentaire et bon week-end à toi aussi.

    3
    Nicole Blanc
    Jeudi 14 Mai 2015 à 06:12

    Je me demande  où Pierre va chercher toutes ces idées pour écrire ses magnifiques nouvelles !!!

    Bon courage pour écrire : le week-end sera gris et pluvieux !

    Bises à vous deux

    2
    Dimanche 5 Avril 2015 à 06:37

    Joyeuses Pâques à toi aussi !

    1
    Pépette
    Samedi 4 Avril 2015 à 22:32
    C'est toujours un vrai bonheur de vous retrouver. Bises à vous 2. Je ne vous oublie pas. Joyeuses pâques.
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