• Le Dernier jour

    Dernier Jour

    Quand la cloche a sonné on s'est tous levés d'un coup. En criant très fort ! Un immense « Hourra ! » qui a fait vibrer les fenêtres de la classe. Et nous sommes sortis dans le couloir en courant, cartable sur l'épaule, en bousculant les chaises. En passant devant l'estrade quelques-uns lançaient : « Bonnes vacances monsieur! » Et notre maître, au lieu de réclamer le silence et le calme, répondait : « Bonnes vacances les enfants, profitez-en bien ! » Mais nous on n'écoutait pas beaucoup. Le but était de traverser la cour le plus vite possible, en faisant de plus en plus de bruit, et d'être dans la rue le plus vite possible. De quitter l'école et de l'oublier pendant deux mois...

    Parce qu’aujourd’hui n'est pas un jour ordinaire. Aujourd'hui c’est le premier jour des grandes vacances. Enfin, très exactement aujourd'hui c’est le dernier jour d'école. C'est presque pareil. Mais pas tout à fait quand même. Pendant l'année les récréations sont très courtes, et la classe très longue. Le dernier jour c'est le contraire. Les récréations sont très longues et les heures de classe très courtes. Un vrai rêve d'écolier !

    En plus on a le droit d'apporter des jeux. Ce matin, en préparant mon cartable, à la place des livres et des cahiers j'ai mis un sac de billes, un jeu des sept familles, des toupies et mon jeu du docteur Maboul. En début de semaine monsieur Guymou nous a fait pousser toutes les tables dans la classe. Pour les mettre par quatre. Ce qui nous fait des grandes tables carrées pour s'installer autour. Et au lieu de travailler, depuis le début de la semaine nous faisons des jeux. Monsieur Guymou est un malin. Il nous a dit : « Cette semaine les contrôles sont terminés, nous allons jouer. » Nous on était contents. Mais en réalité, monsieur Guymou continue de nous faire travailler. Il nous fait réviser, mais on ne s'en rend pas compte. Les jeux qu'il nous propose sont tous en rapport avec le programme de l'année. Un peu comme des quizz. L'équipe qui répond le plus vite aux questions sur l'histoire de France gagne. L'équipe qui trouve le plus vite le résultat du problème gagne. C'est amusant, mais je préfère le dernier jour. Le dernier jour on peut jouer à des jeux où il n'est question ni des rois de France ni des fleuves. Le dernier jour, tout est permis !

    C'est drôle la fin de l'année à l'école. On est à l'école et pourtant c'est déjà un peu les vacances. Il y a une odeur. Une odeur de vacances... Je ne sais pas bien l'expliquer. Parce que bien sûr, les vacances n'ont pas une odeur spéciale. Pour celui qui va à la mer les vacances ont l'odeur de la mer. Et pour celui qui va à la campagne, l'odeur de la campagne. Et pour celui qui ne part pas ? Ethane il ne part pas. Il va chez sa grand-mère. Mais sa grand-mère habite deux rues derrière chez lui. Ce n'est pas vraiment partir. Peut-être que pour lui les vacances ont l'odeur de chez sa grand-mère ? Kader, lui, il va au Maroc. C'est très loin. Il m'a raconté, c'est un très long voyage. Pour lui les vacances doivent avoir l'odeur de là-bas ? L'odeur du Maroc ? Les vacances ont cent odeurs, mille odeurs différentes ! Une odeur pour chaque enfant ! Moi, je trouve ça magique... Pour moi les vacances ont l'odeur de la peau qui chauffe au soleil et aussi celle du sel. Du sel quand on se lèche après s'être baigné dans la mer. Maman rit quand je lui parle des odeurs. Elle dit que je suis mignon mais que les odeurs sont dans ma tête. Ce n'est pas vrai, je les sens ! Surtout le denier jour d'école.

    La dernière semaine c'est un peu la fête. Je trouve que rien n'est comme d'habitude. Même notre maître est changé. Pendant l'année notre maître est sévère. Il ne sourit pas, il rit encore moins. Quand il nous rend les devoirs, je suis toujours un peu malade. Un peu la nausée, comme si j'avais envie de vomir. Surtout quand il nous donne les notes des dictées. Je ne suis pas très fort en dictée. J'hésite toujours pour les accents, aigus ou graves, à droite ou à gauche. J'essaie de les faire au milieu, mais avec monsieur Guymou, ça ne marche pas. Quand la note est bonne, il nous dit juste : « Ça va. » Mais quand elle est mauvaise... Quand elle est mauvaise il a plein de trucs à nous dire. Des trucs pas gentils. Des trucs qu'il nous dit avec sa voix forte, avec sa voix de maître en colère. Et depuis le début de la semaine, notre maître est très gentil. Il ne crie pas, il ne se met pas en colère, même pas après Renaud. Renaud c'est le dernier de la classe. Il se fait toujours fâcher mais il a l'air de s'en moquer. Il n'apprend pas ses leçons, et en classe il fait des dessins en cachette au lieu d'écouter. C'est ce qu'il veut faire plus tard. Des bandes dessinées. Et bien, même après Renaud, le maître ne s'agace pas. Il regarde ses dessins et il sourit. Il lui donne des conseils, pour les ombres ou pour les décors. Et Renaud a l'air heureux. Il montre ses bandes dessinées et il est fier. Du coup il parle avec monsieur Guymou comme s'il ne s'était jamais fait punir. Le dernier jour d'école notre maître est si gentil qu'on oublie qu'il nous a houspillés toute l'année, qu'il nous a punis, qu'il nous a assommés avec des tas de devoirs pas marrants. De voir notre maître ainsi nous rend tous un peu différents. Par exemple, Renaud ne cherche plus à se faire remarquer, il ne cherche plus une bêtise à faire ou à dire. C'est incroyable, non ? Il y a encore plus formidable que ça... Ce matin, monsieur Guymou a sorti de son cartable un sac de billes... Un petit sac en toile, un peu comme une chaussette, avec une ficelle pour le nouer. Un sac rempli de billes ! Il l'a levé bien haut, pour qu'on puisse tous bien le voir, en nous disant : « Avis aux amateurs, à la récréation de dix heures, ceux qui n'ont pas peur de perdre peuvent venir jouer aux billes avec moi. » Dans l'année, jamais monsieur Guymou ne jouerait aux billes avec nous. Jamais ! Il est bien trop sérieux. Et puis il aurait bien trop peur de salir son joli pantalon. C'est ça le dernier jour. Des récréations qui s'allongent, un maître qui joue aux billes, et nous qui rions en classe au lieu de travailler !

    Le dernier jour de classe, c'est la liberté. On le sait, quand la cloche du soir sonne, c'est les vacances, les grandes vacances. Enfin ! Depuis des semaines on en parle. « Et toi, qu'est-ce que tu fais pour les grandes vacances ? » « Ô moi, je vais en camping avec mes parents. Un camping dans une ferme, ça va être super ! » « Moi je vais chez mon grand-père, à la montagne. Il va m'apprendre à traire les vaches ! » Quand on parle entre nous des vacances, je suis toujours un peu triste pour Ethane. Ethane, lui, il va chez sa grand-mère. Mais sa grand-mère habite deux rues derrière chez lui, ça ne fait pas pareil. Il n'ira pas dans au camping dans la ferme. Il n'apprendra pas à traire les vaches. Il ne jouera pas à la plage non plus. Ethane ce qui l'intéresse, c'est de savoir les dates de départ et de retour de chacun d'entre nous. Ce qu'il aime pour les vacances c'est que nous ne soyons pas tous partis en même temps. Pour avoir encore des copains ici. Des copains pour jouer avec lui. Il organise ses vacances avec ceux qui ne sont pas encore partis ou ceux qui sont revenus. Lui c'est facile, il reste. Il est content d'aller chez sa grand-mère, mais il dit souvent les copains c'est bien. Peut-être que pour lui les vacances ont l'odeur d'une bande de copains à vélo dans le parc... Un jour Ethane m'a dit que les grandes vacances lui filaient un peu le bourdon. Il les trouve trop longues ! Moi je les trouve trop courtes ! Pour moi, jamais des vacances ne seront assez longues ! Il m'a dit qu'il aimait bien la rentrée, pas à cause de l'école, mais parce que tous les copains sont là. C'est triste... C'est tellement triste que l'année dernière j'en ai parlé à Papa. « Et si on emmenait Ethane avec nous en vacances ? » Papa était embêté. « C'est délicat fiston, ça pourrait gêner ses parents. Ils se sentiraient obligés de t'emmener à leur tour et... » « Et Ethane ne part pas ! C'est ça qui est gênant Papa ? Mais moi je veux bien aller chez sa grand-mère ! Elle a l'air gentille sa grand-mère, on s'amuserait bien tous les deux. ! » Papa m'a demandé de ne pas insister. Quand Papa dit de ne pas insister, ça veut dire qu'il faut se taire et ne plus poser de questions.

    Dans la rue devant l'école, les parents n'arrivent pas à nous calmer. Ils sont bien obligés de sourire eux aussi, et de ne pas nous gronder pour le chahut et parce que on court partout : il ne faut pas gâcher notre bonheur ! C'est important que les enfants soient heureux ! Même Ethane il est heureux. Il oublie que sa grand-mère habite deux rues derrière chez lui et il crie avec nous, il saute, il court et il crie encore. Il est un peu triste de rester. Mais comme il dit, ne plus avoir de leçons et de devoirs, c'est quand même bien !

    Et puis j’ai une idée. Un secret que j’ai confié à Ethane. Quand je serai grand je l’emmènerai avec moi en vacances. Au bord de la mer. Ethane n’a jamais vu la mer, ça va lui plaire. J’emmènerai sa grand-mère avec nous. C’est vrai, les grands-mères aussi elles sont contentes de voir la mer. Et si Ethane ça le gêne, qu’il veut m’emmener quelque part à son tour, et bien nous irons deux rues derrière chez lui, chez sa grand-mère.

    Et comme je serai grand, Papa ne pourra plus me dire de ne pas insister.

     ©Pierre Mangin 2016

     

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