• Le grand Jour

    Le grand Jour

         (Merci à Matthieu pour la photo)

     

    Aujourd’hui je n’ai pas voulu sortir.

     

    En fait je n’en avais aucune envie. Sortir… On en fait toute une histoire. On en rêve. On se surprend même à attendre ce moment. Le moment de la sortie…Depuis un mois déjà, les copains que je croisais me disaient : « Alors, cette fois c’est pour bientôt ! », avec un sourire entendu. Moi je répondais sur le même ton de connivence : « Tout arrive ! », ou : «  C’est mon tour ! »

     

    Hier soir, en fermant ma cellule, le maton m’a salué d’un : « Demain c’est le grand jour ! » Le grand jour, il paraît que c’est ce qu’on est censé ressentir. Une excitation joyeuse à l’idée de quitter ces murs tristes, les fenêtres barreaudées, les journées rythmées par des horaires millimétrés.

     

    Il y a longtemps, oui, j’étais content. Comme les autres, j’ai compté. Les années d’abord, puis les mois, les semaines et enfin les jours. Je m’imaginais une vie, un avenir, des passions. Je me voyais avec des amis, mangeant des grillades au bord de la rivière, l’été. Je m’inventais une femme amoureuse, une chambre aux persiennes mi closes au grand lit accueillant. Tiens, je m’en inventais même plusieurs des femmes amoureuses. La brune remplaçait la blonde, la fluette laissait la place à la potelée. C’est important l’idée des femmes quand on est ici. Les femmes de papier glacé sont pathétiques. Alors, quitte à me construire un avenir dans ma tête, je le bâtissais foisonnant. De rencontres, de conquêtes, de rires.

     

    C’est quand j’ai commencé à compter les jours que l’angoisse est montée. C’est quand j’ai commencé à compter les jours que j’ai cessé de rêver. C’est quand j’ai commencé à compter les jours que mes yeux se sont ouverts. Il y a bien longtemps que je n’ai plus d’amis. Je n’ai jamais été très fort pour parler aux femmes, alors aujourd’hui, après toutes ces saisons de silence… Je ne suis même pas sûr de savoir encore faire l’amour.

     

    Ce matin quand le maton est passé pour faire son contrôle, il m’a dit : « Bon, je vous laisse la cellule ouverte. Ça va vous permettre de vous préparer tranquillement. C’est le grand jour aujourd’hui ! Pas vrai ? »

     

    C’était plutôt gentil. Le maton pensait me faire une faveur en laissant ma porte ouverte. Mais qu’est ce qu’ils ont tous avec ce grand jour ? Il est revenu me voir pour me dire que le greffe m’attendait à huit heures trente pour ma levée d’écrou. « Soyez prêt pour le quart, ce sera parfait ! », il m'a dit.

     

    Prêt ? Je suis toujours prêt. Ma cellule j’aime la tenir parfaitement propre et rangée. Pas un brin de poussière sur la table ou la chaise, le lit toujours fait, les couvertures soigneusement tirées, le sol lavé à grande eau tous les jours. Parfois deux fois par jour. Une fois un chef m’a félicité en me disant que dans ma cellule on pourrait manger par terre.

     

    Assis sur mon lit j’écoutais les bruits de la coursive par la porte entrouverte. Les types classés aux ateliers qui partaient au taf. Certains ont tiré ma porte pour me saluer une dernière fois : « Allez vieux ! Prends soi de toi ! » ? « Arrose ta quille comme il faut ! », « Et n’oublie pas de nous envoyer une carte postale ! »

     

    Une carte postale… Bien sûr, ce genre de truc, personne n’y croit. Amitié de prison, amitié en carton, tout le monde sait ça, mais on fait semblant.

     

    À huit heures et quart le maton est repassé me voir. Il m’a trouvé comme il m’avait laissé. Assis sur mon lit, à regarder bêtement la télé sans le son. Il a eu l’air un peu surpris de me voir comme ça. « Hé bien ! Pas encore prêt ? Dépêchez-vous, au greffe ils vont vous attendre ! » J’ai eu envie de répondre que moi ça faisait quatorze ans que j’attendais… J’ai préféré dire la vérité. « Chef, j’ai pas envie de sortir. Ma vie elle est ici maintenant. J’ai mes habitudes. Dehors j’ai plus de famille, pas d’amis… Tenez ! Je ne sais même pas où je vais dormir ce soir. »

     

    Le maton a tiqué. Ce que je lui racontais, ce ne devait pas être prévu dans son manuel. Un taulard, ça veut sortir, toujours, c’est un principe. Ils sont même quelques uns à tenter la belle tellement ils sont pressés de sortir. À leurs risques et périls, c’est entendu. Alors, qu’une longue peine lui dise qu’il ne veut pas sortir, ça n’a pas de sens commun. Le maton m’a débité quelques conneries censées m’apaiser, du genre : « Vous verrez, tout ira bien Vous allez reprendre vos marques. Vous pouvez aller au Spip1, ils sont là pour vous aider. Et puis on vous a sûrement donné des coordonnées de gens à contacter, des adresses de foyer... »

     

    Un foyer. Si c’est pour dormir dans un foyer, autant rester ici, j’ai pensé. Pour finir le maton m’a recommandé de me presser, il me donnait cinq minutes, pas une de plus.

     

    Je voyais bien qu’il était contrarié. J’ai entendu la porte de son bureau claquer. Il voulait téléphoner tranquille, sans que personne ne l’entende.

     

    Qu’un détenu refuse de sortir, ça ne s’est jamais vu. Ils allaient me faire sortir de force s’il le fallait. À coups de pieds dans le derche si besoin. Ou pire.

     

    Je savais ce qu’il me restait à faire. J’ai démonté la grille d’aération au-dessus des goguenots. Et j’ai récupéré ma lame. Un morceau de ferraille de dix-sept centimètres de long et trois de large, remonté clandestinement des ateliers, rendu aussi coupant qu’un rasoir par des nuits entières d’affûtage sur les barreaux de la cellule. À une extrémité j’ai enroulé serré des lanières de tissus découpées dans un vieux drap pour bien le tenir en main. Les lanières c’est un pote qui travaille à la buanderie qui me les a filées. Le tout me fait un poignard respectable. Ô, je ne suis pas un bagarreur. On peut même dire que depuis que je suis ici je n’ai pas souvent fait parler de moi. Je ne suis pas un bagarreur mais les cours de promenade ne sont pas toujours sûres. Il vaut mieux prévoir, c’est plus prudent.

     

    J’ai pris mon arme, je me suis assis sur mon lit en la dissimulant derrière ma cuisse.

    Et j’ai attendu.

    Pas longtemps. Le maton est vite revenu.

     

    Dès que j’ai vu sa bobine je me suis levé, je lui ai offert mon plus beau sourire et je lui ai dit : « Ça y est chef ! Je suis prêt ! » Le gars était content, je l’ai vu tout de suite. Il était rassuré, ses copains ne se foutront pas de sa gueule en lui disant : « Alors, ils sont tellement bien avec toi qu’ils ne veulent plus sortir ! »

     

    Oui, le maton était rassuré, je n’allais pas lui pourrir sa journée. J’ai fait un pas vers lui et je lui ai balancé ma ferraille dans le bide. Un grand coup de bas en haut, comme j’ai vu faire à la télé. Dans ses yeux j’ai lu la surprise. Le pauvre gars ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait. Il a eu l’air surpris et il s’est effondré en se tenant le bide à deux mains. Il a juste eu le temps d’appuyer sur son bouton d’alarme.

     

    Moi j’étais un peu triste pour lui. Ce maton, ce n’est pas un mauvais bougre. Je n’en ai pas après lui.

     

    Après tout est allé très vite. Des cris, des cavalcades, des portes fermés brusquement. Des gros bras qui me soulèvent de terre et m’emmènent au pas de course au mitard. Au passage ma tête heurte quelques grilles. En réalité, au passage ma tête heurte toutes les grilles. C’est de bonne guerre, je ne leur en veux pas. J’ai agressé un des leurs, ça les démange de me dérouiller mais ils n’ont pas le droit. Et avec les caméras partout, ils ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent. Alors une grille par ci par là, par accident…

     

    Ils me jettent dans une cellule du mitard, me foutent à poil sans ménagement. Dans la cellule du mitard il n’y a pas de caméras. On me bourre un peu les côtes, comme par inadvertance. Je ne bronche pas, je ne l’ai pas volé.

     

    Tout le monde sort de ma cellule en reculant. Je m’en doute, à partir d’aujourd’hui plus un surveillant ne me tournera le dos. Le bricard referme la première grille, puis la porte.

    Dans la coursive j’entends encore pas mal de bruit. Les matons sont en émoi. Ils s’interpellent, demandent des nouvelles de leur collègue, parlent de moi en jurant. Puis plus rien. Le silence de la cellule de punition.

     

    Je pense au gars que j’ai planté. Le pauvre, je lui ai vraiment pourri sa journée. Je n’ai pas visé le centre de son ventre, j’ai rentré la lame sur le côté, pour éviter les organes vitaux. Mais ça, je ne leur dirai pas…

     

    Je m’assois sur le lit en béton. Pour commencer ils vont me sucrer mes remises de peine de l’année. Avec un peu de chance ils sucreront celles des trois dernières années. Ensuite ce sera la garde à vue. Une nouvelle affaire. Un nouveau jugement, une nouvelle peine.

     

    Je leur avais dit que je ne voulais pas sortir…

     

    ©Pierre Mangin 2017

     

    1SPIP : Service Pénitentiaire d'Insertion et de Probation

     

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  • Commentaires

    1
    nicole blanc
    Il y a 25 min

    Salut Pierre,

    Je viens de lire. Belle histoire toujours bien écrite .... mais pas très gaie pour le pauvre maton .... j'espère qu'il s'en est sorti ?

    Bisous

    Nicole

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