• Le grand Saut

    Le grand Saut

    Toute sa vie l’homme est seul. Il naît seul, meurt seul. Entre les deux il peuple ses journées avec d’autres solitudes. Et se trompe lui-même en fondant un foyer, en ayant des enfants, en invitant des amis pour partager un repas, une balade, des vacances. Pas besoin de beaucoup gratter le vernis pour s’apercevoir que ces artifices n’inversent pas durablement l’intrinsèque solitude de l’être humain.

    Il parait que juste avant sa mort on voit défiler sa vie en accéléré. C’est vrai. J’ai vu la mienne, comme au cinéma. Pas une scène, pas un instant ne manquait. Je me suis revu le jour de ma naissance, sur ce lit d’hôpital, perclus de douleurs. Il faut dire que ma naissance fut laborieuse, angoissante, tourmentée. J’ai revu mes premiers pas. Des petits pas hésitants, parsemés de chutes. Ma vie professionnelle je l’ai vue défiler elle aussi, dans son intégralité. Depuis mon premier jour au sein de la prestigieuse Bibliothèque Nationale de France jusque mon départ par la petite porte un jour d’hiver. Ce premier jour de travail, jamais je ne pourrai l’oublier. Ceux qui allaient devenir mes collègues avaient organisé une petite fête en mon honneur. Il y avait du Champagne, des petits fours venus directement d’une épicerie fine du quartier. L’on m’avait offert des cadeaux, un appareil photo et une bouteille de whisky hors d’âge. Avant même de me connaître, ils savaient ma passion pour la photographie et les vieux whiskys ambrés. C’était délicieux de se sentir ainsi accueilli. Des secrétaires que je connaissais à peine venaient m’embrasser. Le directeur de la bibliothèque en personne s’était fendu d’un petit discours. Un dithyrambe quelque peu ampoulé à ma gloire, à l’issue duquel toute l’assemblée avait applaudi. J’ai revu mes premières années de travail, celles où j’étais particulièrement à l’aise. Je tapais sur l’épaule de mes supérieurs, tutoyais le conservateur. J’ai aussi revu mes dernières années à la bibliothèque. J’arpentais  les longs couloirs, intimidé plus que de raison par le cadre. Les années m’avaient rendus timide, je vouvoyais tout le monde, même mes collègues tant j’étais terrorisé à l’idée de commettre un impair. Pour tout vous dire, le jour où le conservateur m’avait convoqué dans son bureau, j’étais resté enfermé plus d’une heure dans les toilettes, vaincu par des coliques aussi soudaines que sournoises ! J’ai même revu mes toutes dernières semaines, dans les sous-sols de la bibliothèque. Les longues journées aux archives, sous les néons blafards…

    Ma vie privée, je l’ai vue défiler tout pareil. Depuis le jour de mon divorce jusqu’au premier rendez-vous. En passant par le jour de mon mariage et les anniversaires des enfants. Les mots que nous nous jetions dans les mois qui ont suivis notre divorce ont à nouveau résonné dans mes oreilles. Aussi ceux de la tendresse qui les ont suivis. Et enfin ceux de la passion des dernières semaines de notre union.

    Il parait que certaines personnes ont vécu l’expérience de la mort et en sont revenues. Elles parlent d’une porte, d’un long couloir avec une lumière au bout. Je vois bien la porte. Peut-être davantage une ouverture béante qu’une porte d’ailleurs. Mais derrière, pas de lumière. Au contraire, derrière, une nuit profonde. Une nuit sans étoile.

    J’ai peur. J’avale de l’air à grandes goulées pour tenter de repousser l’instant fatidique où il me faudra franchir cette béance. Je pousse un cri terrible pour exorciser ma peur. Rien n’y fait. Des mains anonymes me saisissent par le bassin et par la tête. Elles me poussent vers l’ouverture avide de chair humaine. Je suis fait comme un rat, je n’en réchapperai pas je le sais. Aujourd’hui chacun trouve normal de précipiter le destin en forçant un peu le passage de son prochain vers l’au-delà. Croyez-moi, quand c’est son tour de tirer sa révérence, on n’est pas si pressé… Mais les mains anonymes ne tremblent pas, elles continuent leur funèbre office. Mes hurlements n’y changent rien, la pitié a abandonné ces professionnels de la mort. Du coup je me tais, j’arrête même de respirer. Je me prépare au pire. Et le pire n’est pas loin. Déjà mes pieds se retrouvent propulsés dans l’ouverture béante. C’est humide et chaud. Bientôt je suis enfoui jusqu’à la taille. La porte s’ouvre en grand pour laisser passer mes épaules. Quand c’est au tour de ma tête les mains anonymes n’hésitent pas un instant. Elles me poussent plus fermement encore. Je n’ai plus aucune échappatoire. Me voilà englouti. Derrière moi la porte se referme, coupant toute possibilité de retraite. Ceux qui soi-disant sont revenus de ce voyage ne racontent que des carabistouilles. Ici pas de couloir, pas de lumière. Du noir et de l’eau. Je me sens poisson malmené par une terrible tempête. C’est un grand chambardement. Tout bouge, je suis malmené dans tous les sens. De l’extérieur me parviennent des cris étouffés. Des cris déchirants. C’est au tour de Maman de hurler son désespoir et sa douleur. La chère femme vient d’assister à ma disparition. Comment subsistera t-elle a une cette terrible épreuve ?

    Au fil des heures la tempête s’endort. De temps à autre une vague ou deux surgissent. Leurs vigueurs s’amenuisent d’heure en heure. Les risques de tsunami sont envolés.

    Finalement tout n’est pas si terrifiant que les légendes le racontent. Recroquevillé sur moi-même, je flotte dans un univers apaisant. Quelques sons me parviennent encore de l’autre monde, le monde des vivants. Parfois il me semble même entendre la berceuse que me chantait Maman, dans mes vieux jours, quand j’avais du mal à m’endormir.

    J’ai l’étrange sentiment de devenir de plus en plus petit, de plus en plus insignifiant. À n’en pas douter je finirai microscopique.

    Infinitésimal.

    Moins que ça encore.

    Juste un désir dans le cœur de mes parents.

     

    ©Pierre Mangin 2016

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