• Le Miroir 2

    Le Miroir 2

    C’était une émission idiote, un de ces radio-trottoirs insipides dont j’ai du mal à percevoir l’intérêt. Pouvais-je prévoir qu’écouter ces rasoirs allait m’entraîner dans cette aventure d’un soir ?

    J’avais marché toute la journée, sans jamais me laisser émouvoir par les paysages. Mon hôte, je l’ai rencontré sur le trottoir. Il m’a tenu le crachoir, me vantant les mérites de son auberge. Je l’ai suivi. Une auberge son établissement ? Plutôt un mouroir ! Moyennant des espèces sonnantes et trébuchantes j’ai eu la jouissance d’une chambre glauque. En entrant dans la pièce mon premier réflexe a été de sortir mon mouchoir pour pleurer. Pas de toilette, tout juste un urinoir et une mauvaise chaise pour m’asseoir.

    J’ai voulu revoir mon visage dans le miroir accroché au-dessus d’un lavabo ébréché. Un miroir aussi fatigué que moi. Aucune image dans le miroir, pas même le mur lépreux de la chambre. J’ai réfléchi à ce mystère avant de m’apercevoir qu’il faisait nuit noire dans cet antre. Il ne fallait pas chercher plus loin les raisons du mutisme du miroir. J’allais de déboire en déboire, et ne trouvai aucun bougeoir dans les lieux. J’ai fini par dénicher une vieille bougie tronquée dans un tiroir.

    Je l’ai allumée et me suis dirigé plein d’espoir vers le miroir. Il reflétait bien une image, mais pas celle de ma chambre.

    Je me suis approché, il m’a semblé apercevoir une espèce de promenoir, autour d’un jardin clos. Un peu partout des oiseaux gazouillaient sur des nichoirs. Faisant fi de toute prudence je me suis approché encore et me suis retrouvé dans ce que je reconnus être le cloître d’un couvent. Un Père noir m’a accueilli. À ses côtés deux jeunes enfants de chœur agitaient un encensoir. J’ai suivi le Père noir jusqu’à un parloir désaffecté qui semblait servir de dépotoir à la communauté. J’y reconnu entassé pêle-mêle un égouttoir, un tranchoir, un antique rasoir rouillé, des pièces d’un vieux pressoir et même un étendoir. Un véritable foutoir !

    J’ai dit au Père noir mon désir de rejoindre ce fameux port de pêche dont le badaud avait parlé lors du radio-trottoir imbécile. Il paraît qu’au bout du môle Ouest, si l’on se tient sur le musoir et que l’on regarde le soleil s’enfoncer dans la mer, on peut voir l’avenir. S’il est vrai qu’il se faisait un devoir de m’écouter, le Père noir n’a pas prononcé une parole. D’un geste large il m’a béni, et les deux enfants de chœur m’ont raccompagné. À leur façon de me conduire j’avais l’impression d’être mené à l’abattoir. Ils ont ouvert la porte de chêne aux lourds fermoirs, et m’ont poussé dehors non sans m’avoir réclamé un pourboire au passage.

    La porte du monastère donnait sur le môle Ouest. J’ai marché jusqu’au musoir. Les derniers rayons du soleil se noyaient dans une mer d’huile. La mer étale reflétait les premières étoiles. Je me suis penché, j’ai vu mon visage. C’était moi plus vieux. Moi en vieillard vénérable. Enfin vieillard j’en étais sûr, vénérable, je ne savais pas trop. Je me suis penché plus avant. Le miroir des eaux a englouti mon image et moi avec. Au-dessus de moi j’ai vu s’éloigner le musoir et son feu, puis plus rien. C’était la nuit. La nuit noire.

    ©Pierre Mangin 2017

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