• Le Miroir

     

    Le Miroir

    L’Absinthe, par Edgar Degas (1872, Paris, Musée d’Orsay)

    Le plus cruel d’entre tous trône dans les toilettes du café. Quand vous descendez dans le sous-sol pour rejoindre les commodités après une longue ; trop longue ; soirée arrosée ; trop arrosée ; il ne vous épargne rien. C’est un monarque cruel, jaloux de sa position géostratégique unique. En haut, dans la salle aux murs lambrissés, avachi sur une banquette en moleskine, dans le brouillard des cigarettes que percent avec peine les lumières tamisées, avec en toile de fond une musique vaguement planante, vous étiez bien. Tout était possible. Avec vos copains vous avez refait le monde. Un monde plus juste, un monde plus beau, un monde meilleur. Les filles étaient belles, tout était possible. Vous vous sentiez fort, presque invincible. Tout était possible. Ici, dans les toilettes, sous la lumière blafarde d’un néon hésitant, dans les odeurs d’urine et de désinfectant entrelacées, ce n’est plus la même histoire. Le miroir ne vous épargne rien. Le monarque des toilettes a tous les pouvoirs, il n’a pas pour habitude d’être tendre avec ses sujets. Il ne vous épargne rien. Ni votre teint cadavérique, ni vos yeux cernés. Vous découvrez votre peau luisante, vos cheveux en bataille. Pour un peu le miroir vous révélerait votre haleine un peu fétide. L’haleine de celui qui a trop bu. Car oui, non content de vous renvoyer votre image sans fard, le miroir lit en vous à livre ouvert. Et il vous crie que vous avez trop bu, que la journée qui s’annonce allait être longue ; très longue ; que paracétamol serait votre meilleur ami pour vingt-quatre heures, que là-haut, dans la musique et la lumière douce, ce n’était que balivernes, miroir aux alouettes, mirages… Que les filles sont belles, peut-être, mais que le jour venu elles vous snoberont. Que les copains sont sympas, sans doute, mais que les ennuis survenus ils vous ignoreront. Alors, sous le néon grésillant vous vous regardez. Est-ce bien vous là, à quelques centimètres de votre nez ? Vous appartient-il ce visage hagard, ce visage terne aux traits tirés ? Cette peau grasse, est-ce la vôtre ? Et cette chevelure luisante de sébum ? Alors, péniblement, vous abandonnez votre double. Avant qu’il disparaisse vous l’apercevez mimer vos gestes, pantin informe et sans âme. Vous remontez à l’étage en vous accrochant à la rampe, et tentez de retrouver un peu d’insouciance dans les vapeurs d’alcool et la chaleur du groupe. Mais en bas, devant le miroir cruel, quelque chose s’est rompu. Le cœur n’y est plus. Vous n’êtes plus tout à fait dupe...

     

    ©Pierre Mangin 2017

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