• Le Refuge

    Le Refuge

    J’ai toujours aimé me promener le long de ces falaises. Entre mer et roches, les paysages sont sans cesse renouvelés. De paisible quand la mer est d’huile, ils deviennent furieux les jours de tempête. La mer gronde, le vent hurle, les sternes, les fous de Bassan, les bécasseaux et autres goélands lancent des cris perçants. Ici je suis loin de tout. À marée basse il m’arrive de rencontrer des pêcheurs à pied, mais la plupart du temps je suis seul. Je marche sur le sable, à la limite des premiers rochers. Ce n’est que lorsque la mer monte que je me réfugie à l’aplomb des falaises. La marche est rendue malaisée, les roches y sont glissantes, souvent couvertes de mousse, certains rochers sont acérés. Et, bien sûr, il ne faut pas se faire surprendre par la marée. Car la pleine mer ne laisse d’autres alternative au marcheur que d’escalader l’abrupt tant bien que mal et de se réfugier dans une anfractuosité de la falaise pour attendre que la mer se retire. Cela m’est arrivé une fois. Croyez-moi, je ne me faisais pas fier ! Le soir tombait, la mer montait. Quand j’ai compris que je ne pourrai plus avancer sans me faire prendre par la marée, j’ai regardé avec angoisse la face noire et austère de la falaise. À force de scruter j’ai fini par dénicher un petit surplomb, à quatre ou cinq mètres de hauteur. Je suis parvenu à m’y hisser en m’égratignant les paumes. Et là, inconfortablement assis, j’ai essayé d’appeler à l’aide avec mon portable. J’avais beau le tendre au-dessus de ma tête, à droite, à gauche, pas une once de réseau. J’aurais tant aimé appeler quelqu’un. Dire ma détresse, partager mon inconséquence et qu’ainsi elle pèse un peu moins lourd. Les marins de la SNSM seraient venus avec leur zodiaque me tirer de cette mauvaise passe. Une fois sur le bateau ils m’auraient copieusement engueulé. Ils auraient eu raison. Mais comment appeler à l’aide quand vous êtes coincé sur un bout de roche, que la nuit approche, que votre téléphone est inutilisable et que la mer couvrirait le bruit de vos cris ? Je n’avais rien d’autre à faire que d’attendre.

    Alors j’ai attendu. J’ai regardé la mer monter. Je l’ai vue venir lécher la falaise juste en dessous de moi. Je l’ai vue monter encore, se rapprocher dangereusement de mon abri. J’ignorais jusqu’où elle était susceptible de monter. À chaque vague mon angoisse augmentait. Nous n’étions pas dans une période de grande marée. Seule cette pensée calmait ma frayeur. Un peu. Si peu.

    Grande marée ou pas, la mer n’en finissait pas de monter, et je n’avais aucun moyen de savoir où elle s’arrêterait. Puis la nuit est tombée, une nuit noire, sans Lune. Je n’ai plus vu la masse mouvante des flots. J’étais incapable de surveiller l’avancée de la mer. Je l’entendais, juste sous mes pieds. Sans être tempétueuse, elle était agitée, régulièrement des embruns venaient m’asperger. Bientôt je fus trempé. J’avais froid, j’avais faim. Mais cela n’était rien. J’avais peur…

    Oui, j’avais peur. Une peur totale qui m’habitait tout entier. Du plus petit de mes orteils à la pointe de mes cheveux. Ce n’était pas le froid qui me rendait tremblant. Mais la peur. Une peur contre laquelle j’étais incapable de lutter. Je savais la mer dangereuse pour les marins embarqués qui subissent tempêtes, vagues scélérates, coups de vents délirants. Tout cela je le savais. Mais là, agrippé à mon bout de rocher comme à mon unique bouée, je le vivais. Je le vivais dans mon corps, dans mes tripes, dans chacun de mes organes. La mer était juste en dessous de moi. Elle montait. Peut-être allait-elle m’engloutir. Enfin, après un temps qui me parut durer des heures, la Lune s’est levée. J’ai pu constater que la période d’étal était terminée, que la mer commençait avec lenteur à s’éloigner. J’ai attendu qu’elle se soit éloignée d’une bonne dizaine de mètres de la falaise avant de redescendre de mon abri.

    Et j’ai repris ma marche. Prudemment, lentement. Un pied après l’autre sur les rochers glissants. J’étais épuisé par ma trop longue veille. Le froid avait tétanisé mes muscles, et la peur engourdie l’esprit.

    J’ai marché ainsi comme un automate, maudissant mon imprudence, ma légèreté. Lutant contre le désir morbide de m’allonger sur un rocher plat et de m’endormir dans le froid, la nuit, l’humidité.

    Et puis, sous mes pieds, le sable a remplacé la roche. J’étais parvenu sur la plage. Un peu d’allégresse a égayé mon cœur. J’étais sauvé. Cette fois j’étais sauvé !

    J’ai marché encore une vingtaine de minutes. Une marche plus aisée. Sur la côte j’ai aperçu la masse sombre des premières maisons. Le halot des premiers réverbères.

    Bientôt je fus sur le parking, juste au-dessus du poste de surveillance. Ma voiture était la seule. Comme j’étais heureux de revoir ma petite Titine ! J’ai traversé le parking, je me suis approché d’elle en lui disant des mots aussi doux que ceux que l’on réserve à son amoureuse. J’étais si heureux, si soulagé ! J’ai fouillé mes poches à la recherche de mes clefs. Une poche de mon pantalon était déchirée. Mes clefs n’étaient plus dedans. Très certainement en escaladant la falaise pour rejoindre l’abri qui m’avait servi de refuge cette nuit, je m’étais accroché. La mer avait englouti mes clefs…

    Je me suis assis, à l’abri du vent, et j’ai attendu le lever du soleil.

    En espérant qu’il sèche mes habits et mon accablement.

    ©Pierre Mangin 2018

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