• Le Rendez-vous

    Le Rendez-vous

    Jeudi c’était le jour du rendez-vous. Nous l’avions convenu ensemble. Je n’y suis pas allé. Ou plutôt, j’ai commencé de parcourir le chemin pour m’y rendre et j’ai bifurqué.

    Jeudi j’ai pris le bus 7, j’ai appuyé sur la sonnette juste avant l’arrêt Sainte Hélène, et je suis descendu après l’arrêt complet du véhicule. N’importe qui m’ayant vu à cet instant aurait pensé que je me rendais sagement à un rendez-vous. Sur le trottoir ; indifférent aux terrasses bondées, aux magasins dont les portes grandes ouvertes laissaient s’échapper un flot continu de promotions et d’affaires à ne pas manquer ; sur le trottoir, j’ai commencé de marcher dans la bonne direction. Et puis j’ai bifurqué. Ça m’a pris comme ça, d’un coup. Je n’avais rien prémédité. Rien du tout.

    Je me suis enfui. Je ne courrai pas, personne ne me poursuivait. Mais c’était quand même une fuite.

    Une angoisse soudaine. Mon cœur qui se met à battre un peu trop vite. Mes jambes qui deviennent un peu flageolantes. La peur quoi. Certains diraient que je me suis dégonflé. Je n’aime pas beaucoup cette expression. Son côté péjoratif, vaguement méprisant. Disons que je n’ai pas assumé mes responsabilités. Que j’ai jeté aux orties mon savoir vivre. Mon fair-play.

    En rentrant à la maison j’avais sept messages sur mon répondeur. Le premier un peu inquiet. Le second un peu agacé. Les suivants tous un peu plus injurieux les uns que les autres. J’en avais autant sur la boîte vocale de mon portable. Ils étaient de la même veine. Une veine qui allait de l’incompréhension, de l’inquiétude, à l’injure.

    Elle était furieuse. Vraiment furieuse.

    Je lui avais posé ce que communément on appelle un lapin. Elle n’avait pas apprécié. Pas apprécié au point de m’agonir de phrases définitives, de menaces, d’injures. Il y en avait plein dans la boîte vocale de mon téléphone. Plein aussi sur le répondeur de mon fixe, à la maison. Après avoir bifurqué j’avais mis mon portable en mode avion, pour ne pas subir les sonneries répétées qui n’allaient pas manquer de m’agresser, je m’en doutais un peu.

    Anaïs je l’ai rencontrée il y a un peu plus de deux mois. Brune, grande, le corps sculpté par la pratique du sport, sans outrance cependant ; elle est le genre de femme qui doit laisser peu d’hommes indifférents. Du moins je le suppose. Moi, elle ne m’avait pas laissé indifférent.

    Nous nous sommes rencontrés bêtement. Souvent les rencontres sont bêtes. Entre hasard et chance. Une question de lieu, d’heure, de minutes même. Et de disponibilité. Il faut de la disponibilité dans la tête pour oser aborder une inconnue sur un quai de gare et lui parler. De la disponibilité, de la spontanéité. Peut-être qu’un autre jour je me serais contenté de la regarder à la dérobée. De me faire un petit cinéma intérieur en imaginant ce que nous pourrions vivre ensemble si… Si… Si…

    Il faut croire que ce jour-là j’en avais à revendre. De la disponibilité, de la spontanéité. Notre train avait du retard. Beaucoup de retard. Qu’y a-t-il de plus anonyme qu’un quai de gare où déambule une petite foule tout aussi anonyme, lassée d’attendre ? Elle attendait, assise sur l’un de ces bancs inconfortables mis à la disposition des usagers par la SNCF. Alors que sur tous les autres bancs du quai s’entassaient des voyageurs en souffrance, elle demeurait seule sur le sien. La beauté fait peur. Ou alors ce quelque chose d’indéfinissable qu’elle dégageait.

    Je me suis assis à côté d’elle. Un type sur le quai m’a regardé. Dans ses yeux je pouvais lire « celui-là il ne manque pas de culot ».

    Je me suis assis et nous avons parlé. Des banalités. Des trucs sans intérêt. Des considérations sur la SNCF, les trains toujours en retard mais en même temps les trains qui arrivent à l’heure on n’en parle pas.

    De temps à autre un haut parleur hésitant diffusait une information sur l’avancement du retard de notre train. « Le train numéro 6042 en provenance de Parsi Austerlitz et en direction de Toulouse Matabiau est annoncé avec un retard de… » Vingt, vingt-cinq, vingt-sept, quarante-deux minutes… À croire qu’entre Paris et Orléans notre train s’était perdu dans les immensités planes de la Beauce. Moi qui croyait que c’était tout droit.

    Le retard du train, je m’en foutais. J’étais bien sur ce banc, à côté d’elle. C’est si bon d’être assis sur un banc sans rien d’autre à faire que d’attendre en discutant de tout et de rien avec une belle inconnue.

    Parce que belle, elle l’était. Ça ne m’avait pas échappé. Ça n’avait pas non plus échappé à l’autre type qui lorgnait vers notre banc avec un rictus de vieux chien abandonné.

    Tout arrive. Même le plus lambin des tortillards finit par arriver en gare.

    Dans l’intervalle de temps j’avais appris qu’elle se rendait à Châteauroux. La même destination que moi.

    Quel heureux hasard.

    Nous sommes montés dans la même voiture. Elle s’est installée dans la première place libre qu’elle a trouvée. J’avais une place deux rangs devant elle. J’ai demandé à sa voisine, une femme d’une soixantaine d’années, si elle voulait bien échanger sa place avec la mienne. Pour que je puisse voyager à côté de mon amie, ai-je expliqué. La femme s’est levée, toute contente de pouvoir rendre service.

    À nouveau j’étais assis à côté de l’inconnue du quai d’Orléans. C’était comme sur le quai de gare. En plus confortable. En plus serré aussi. En seconde classe les sièges ne sont pas larges.

    Pour « mon amie », elle n’a rien dit. À peine si elle a esquissé un semblant de sourire.

    Orléans Châteauroux c’est vite fait. Même à bord d’un train qui accumule tous les retards possibles.

    En arrivant à Châteauroux je connaissais son prénom. Anaïs. Ce n’est pas un prénom courant. Quand elle me l’a dit, j’ai pensé à Anaïs Nin, l’écrivaine. Et j’ai pensé à son recueil de contes érotiques, « Vénus Erotica », qui avait bercé mon adolescence de fantasmes fiévreux.

    J’ai su aussi qu’elle se rendait chez ses parents. Et qu’une fois à Châteauroux elle prendrait le car pour la Châtre. Ses parents habitaient par là-bas, une ferme perdue au fin fond du Boischaut.

    De son côté elle savait que j’habitais à Déols, à côté de Châteauroux, que je m’appelais Loïc et que je n’étais pas vraiment un berrichon pur souche.

    À Châteauroux je l’ai accompagnée jusqu’à la gare routière. Juste avant de monter dans son car elle a griffonné quelque chose sur un bout de papier. Elle avait inscrit son prénom.

    Et aussi son numéro de téléphone.

    Sur le marchepied elle m’a glissé en guise d’adieu : « J’aimerais bien te revoir… »

    Pour la première fois elle m’avait tutoyé.

    À travers les vitres un peu crasseuses du car elle m’a fait un petit signe de la main. J’ai eu envie de suivre le car en courant.

    Mais je ne suis pas sportif.

    Le soir même j’ai appelé Anaïs. Elle parlait doucement au téléphone. Ses parents dormaient, elle ne voulait pas les réveiller.

    Elle m’a dit qu’elle était obligée de repartir dès le lendemain sur Orléans. Mais aussi qu’elle reviendrait à La Châtre la semaine suivante. Et que si je voulais…

    Moi je voulais. Je ne voulais que ça.

    Tous les jours de la semaine nous nous sommes téléphonés. Des coups de téléphones rapides dans la journée. Pour s’entendre. Pour être sûr de ne pas avoir rêvé. Des coups de téléphones interminables le soir. Jusque tard dans la nuit. Pour s’entendre. Pour être sûr de ne pas avoir rêvé. Pour apprendre à se connaître. En une semaine elle savait tout de ma vie. Je savais tout de la sienne.

    Et nous parlions de notre rendez-vous. L’heure était fixée. 15h30. Et sans retard, nous ne sommes pas des trains ! Le lieu était fixé. La terrasse du Métropole Café, place de la Mairie.

    J’avais hâte d’y être. Elle aussi. Nous avions hâte d’y être. De nous retrouver. Enfin.

    Nous ne l’avons jamais exprimé. Mais l’un comme l’autre nous le savions. Après le Métropole Café nous allions nous promener. Peut-être les jardins des Cordeliers où alors la vallée verte. L’éco parc, pourquoi pas. La météo prévoyait du beau temps. Après nous irions manger. J’avais promis de lui faire découvrir un restaurant que j’aime. « À la Trompette bouchée », rue Grande, à Châteauroux. Tout cela nous le savions. Nous savions aussi qu’après le restaurant il ferait nuit. Et que nous irions chez moi.

    Finir la soirée.

    Inventer notre première nuit.

    Tout cela nous le savions, nous l’attendions. L’espérions.

    Alors bien sûr, quand je suis parti pour le rendez-vous, j’avais le cœur qui battait un peu vite. La fin de l’attente, la joie des retrouvailles, l’excitation de l’inconnu.

    J’avais le cœur qui battait un peu vite mais j’étais heureux. Très heureux. Impatient aussi. Très impatient.

    En descendant du bus mon impatience est montée d’un cran. Il me restait dix minutes pour me rendre à pied jusqu’au Métropole Café. C’était plus qu’il m’en fallait. Elle m’y attendait déjà, j’en étais certain. Nous allions nous retrouver. Nous serrer dans les bras l’un de l’autre. Peut-être même déposerai-je sur ses lèvres un baiser furtif…

    Nous allions commencer une histoire. Ou plutôt nous allions continuer de dérouler l’histoire que nous avions débuté sur ce banc, sur le quai de la gare d’Orléans.

    C’est beau le début d’une histoire. Emouvant. Plein de mystères.

    J’étais impatient et heureux.

    Elle m’attendait.

    Un train en retard avait fait de moi le plus chanceux des hommes.

    J’étais impatient et heureux.

    Et, alors que j’arrivais place de la mairie, mes pieds ont fait demi-tour.

    Je me suis engouffré dans les rues semi piétonnes. Je me suis enfui. Je suis retourné à pied à Déols.

    Les belles femmes font peur aux hommes dit-on.

    Le bonheur aussi.

    ©Pierre Mangin 2018

    « L'Attaque de la supérette de la rue des Coquelicots
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