• Le Vieux Marcheur

    Le Vieux Marcheur

    Du plus loin que je me souvienne j’ai toujours aimé marcher. Ô, il y eut un temps où la marche me faisait peur. J’étais alors un tout jeune enfant et ne maîtrisais pas encore la station debout, je me contentais de trotter à quatre pattes. Il se peut aussi qu’un jour futur, que j’espère le plus lointain possible, la marche me terrorise à nouveau. Mais alors c’est que j’aurais perdu ce sens de l’équilibre chèrement acquis à l’époque de ma prime jeunesse. Tout comme lorsque j’avais à peine un an la marche m’angoissera. Et pour les mêmes raisons : la peur de la chute. La différence est qu’à un an on est beaucoup plus souple, beaucoup plus mou qu’au vieil âge, et qu’alors une chute pourra se révéler beaucoup plus dangereuse. Je n’en doute pas, la vie se chargera de m’enseigner ces petites subtilités.

    Une chose demeure : entre ces deux temps de mon existence, j’aurais aimé la marche plus que tout autre chose.

    Marcher, c’est l’éloge de la lenteur. C’est faire un avec la nature. Sentir sur sa nuque la chaleur pesante du soleil, sentir sur ses reins la froide humidité d’une pluie d’automne. Marcher, c’est respirer au rythme de ses pas. Languir après un méandre du chemin pour découvrir un nouveau paysage. Marcher, c’est gravir en soufflant un sentier de montagne. Dévaler en riant après avoir atteint le sommet. Marcher, c’est saluer des inconnus. Lier connaissance, partager un verre d’eau ou une pitance offerte avec le cœur. Marcher, c’est succomber à la gourmandise des fruits des bois, des vergers que l’on longe, des eaux pures des torrents. S’asseoir au pied d’un pommier et regarder s’écouler le temps. Marcher, c’est parler avec une vache rencontrée le long d’un pré. Caresser la nuque d’un âne, flatter la croupe d’un cheval. Marcher, c’est avancer à la vitesse de l’escargot, s’émerveiller de voir les paysages défiler avec une majestueuse indolence.  Se laisser surprendre par des vues inoubliables. Marcher, c’est nourrir son corps d’odeurs, de souffles, du chant unique de la nature. Des caresses des herbes folles sur ses mollets. Marcher c’est sentir ses muscles, ses articulations. C’est se coucher le soir, harassé et heureux. C’est tout cela marcher.

    Et bien plus encore.

    Marcher c’est vivre au rythme de la nature. Souffrir aussi parfois. Des brûlures du soleil l’été, des morsures du gel l’hiver. C’est sentir les lanières du sac à dos mordre les épaules. C’est les pieds qui regimbent à aller plus loin, les jambes qui disent leur lassitude, le dos qui réclame un lit.

    Marcher c’est la richesse de s’asseoir sur un banc pour manger. Le dos bien calé, mastiquer en regardant le long défilé des montagnes. Ou en se laissant bercer par l’incessant ressac. Un banc, pour le marcheur, c’est le confort absolu. 

    Vous avez remarqué ? Des bancs, on en trouve partout. En ville, le long des grands boulevards, dans les jardins publics, mais aussi en pleine campagne. L’autre jour je marchais depuis plus d’une heure sur un chemin de montagne quand j’ai rencontré un banc. Un banc massif, conçu avec des traverses de chemin de fer posées sur de lourdes pierres. Qui a eu l’idée de poser un banc ici ? Qui a fait l’effort d’apporter les traverses jusqu’à ce lieu loin de tout ? Qui a participé à sa réalisation ? Qui vient s’y asseoir ? Pour la dernière question j’ai un début de réponse : moi, je m’y suis assis. Réponse bien incomplète, j’en ai conscience. Le banc et le marcheur vivent une histoire d’amour. Après la surprise de la rencontre, ils s’apprivoisent, s’aiment et se quittent. Le marcheur pour un autre banc, le banc pour un autre marcheur. Il arrive parfois que cette histoire d’amour se prolonge dans le temps. Alors le marcheur retourne voir le banc, comme on va voir une ancienne maîtresse pour laquelle on a conservé de l’affection. Et le banc soupire après son marcheur, l’attend, l’espère. Ils s’aiment à nouveau, pour quelques minutes, à l’image d’un coït furtif et passionné, ou pour une heure, voire davantage, à l’image d’une longue  et tendre étreinte. Le marcheur repart ensuite vers sa vie. Le banc demeure, impavide devant le défilement des saisons, insensible, du moins en apparence, aux éléments qui ne manquent pas de s’abattre sur lui. Les outrages du temps finiront par l’atteindre. Peinture écaillée, armature rouillée, bois vermoulu… Les outrages du temps n’épargneront pas le marcheur non plus. Au fil des ans il ira moins loin, il ira plus lentement. Jusqu’au jour où il s’aidera d’une cane pour marcher. Troisième jambe sonore qui annoncera sa venue telle la crécelle du pestiféré au moyen-âge. Dès son plus jeune âge le banc est habitué à rester sur place. La vieillesse venue, le marcheur s’habitue mal à réduire ses ballades jusqu’à la portion congrue. Un jour le seul banc à qui il rendra visite, c’est celui qui trône au pied de sa maison.

    Ou celui de l’hospice où ses enfants bienveillants l’auront installé pour son bien, sa sécurité.

    Le Vieux Marcheur

     

    ©Pierre Mangin 2018

     

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