• Les 7 Capitaux, l'avarice. Un Pot-au-feu d'avaricieux

    Un Pot-au-feu d'avaricieux

     Le menu était alléchant. Pot-au-feu. Aussitôt me revinrent en mémoire les assiettes fumantes que Maman déposait devant chacun de nous certains soirs bénis d’hiver. La cuisine embaumait d’effluves qui nous chatouillaient l’odorat et nous aiguisaient l’appétit. Il fallait voir comment ces assiettes étaient garnies. Une fête pour les yeux. Une pleine louche de légumes ; navets fermes, carottes éclatantes, poireaux fondants sous la langue. Des pommes de terre aussi. Charnues, savoureuses. Elles venaient du jardin. Au milieu de l’assiette un énorme morceau de joue de bœuf nous faisait de l’œil. Sans oublier l’os à moelle. Sur la table trônait un pot de fleur de sel de Guérande et un autre de moutarde de Dijon. Pour accompagner ce repas Papa nous coupait de solides tranches d’un pain de campagne à la mie grise et ferme. Oui, ce pot-au-feu nous aurait permis de tenir trois jours dans la froidure de février.

    Alors, quand j’ai vu que le restaurateur proposait un pot-au-feu, je salivai d’aise.

    Je déchantai vite.

    Le fumet dégagé par mon assiette ne présageait rien de bon. De la vapeur d’eau, tout au plus, pas de quoi réveiller le plus bienveillant des odorats. Pour les yeux elle était un désastre. Trois légumes se battaient en duel. Une carotte souffrant d’un manque flagrant de carotène, une pomme de terre transparente et insipide, du vert de poireau coriace. Vous savez, les premières feuilles, celles que l’on réserve pour le compost. Pas de navet. Deux petits morceaux d’une viande à la couleur indéfinissable surnageaient dans une espèce de bouillon aqueux et gras. Pour accompagner le tout, un pain neurasthénique à la pâleur affligeante. Je réclamais de la moutarde. On m’apporta un pot d’une matière jaune à demie desséchée. En renonçant à la fleur de sel, je réalisai que j’avais en face de moi un pot au feu d’avaricieux…

    De la tradition d’une cuisine familiale et généreuse, le pingre avait réussi à nous concocter un plat sordide fleurant la rapacité. On devrait interdire la cuisine aux racle deniers, l’interdire aux Harpagon de la casserole. La ladrerie en cuisine est aussi coupable que la mesquinerie des sentiments.

    Le vin était à l’image du plat. J’avais commandé un Cotes du Rhône. J’espérais un vin charpenté, puissant, doté d’une bonne longueur en bouche. Je me suis retrouvé avec un petit, tout petit vin, un vin timoré, sans caractère ni classe.

    En allant régler ; oui, il m’a fallu payer pour ce chiche pot-au-feu, et au prix fort encore ; en allant régler je suis tombé sur le patron de l’établissement. Un grippe sous mesquin, un sans envergure, un parcimonieux indélicat.

    Faisant preuve d’un discernement salvateur, il a omis de me poser la traditionnelle question. Vous savez, celle qu’affectionne ces charlatans des fourneaux après avoir revêtu le plus commercial de leur sourire : « Tout c’est bien passé Monsieur ? » Il a bien fait de ne pas demander. Car alors il aurait reçu sur le coin de sa vilaine bobine une avalanche de critiques acerbes et totalement justifiées. Quand on fait preuve d’un tel degré d’impéritie, on change de métier. Imaginez un instant que le maçon qui vous construit votre maison la bâtisse sans avoir auparavant creusé de solides fondations ? Et qu’en guise de ciment pour lier les parpaings entre eux il se contente de sable ? Ne seriez-vous pas furieux à juste titre ? Et bien furieux je l’étais après avoir ingurgité ce pot-au-feu d’avaricieux. Je l’étais après le gâte-sauce indigne de porter le beau titre de cuisinier qui officiait dans cet établissement. Etablissement que je me refuse de nommer restaurant. Je l’étais aussi après son patron indélicat qui n’avait jamais dû goûter un seul des plats sortant de sa cambuse.

    Après avoir réglé ma note (je suis trop honnête parfois…) je me suis fait un petit plaisir, histoire de digérer, si tant est que ce soit possible, l’infâme mixture que l’on m’avait servie. J’ai traité le tenancier de fesse-mathieu. Il m’a regardé avec des yeux de merlan frit. J’ai tourné les talons.

    Je crois qu’il n’a rien compris à ma sortie…

     

    ©Pierre Mangin 2016

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