• Les 7 Capitaux, la colère, La Closerie du Gué

    Les 7 Capitaux, la colère, La Closerie du Gué

    Augustin Trimardier était un homme d’un naturel placide. Trois fois par semaine il se rendait à La Closerie du Gué, une maison de retraite plantée au beau milieu d’un parc verdoyant, pour y visiter son père, un vieil homme acariâtre et aigri. Trois fois par semaine il franchissait le hall de l’établissement, saluait les infirmières qu’il croisait, engageait la conversation avec les résidents qu’il rencontrait au hasard des couloirs, avant de frapper trois petits coups discrets à la porte de la chambre 21, celle-là même où résidait son géniteur. Il pouvait s’écouler de longues minutes avant qu’une voix peu amène lui intime l’ordre de rentrer. Pourtant, Augustin Trimardier ne s’avisait pas de répéter ses coups timides : il savait que cela avait le don d’agacer son père. Il le savait pour l’avoir pratiqué une fois. À cette époque monsieur Trimardier n’habitait la maison de retraite que depuis quelques semaines. N’entendant pas de réponse, Augustin s’était laissé aller à les réitérer. La colère noire dans laquelle rentra son père ce jour-là le dissuada pour toujours de recommencer. Il préférait, et de loin, subir la gêne de se tenir devant la porte close, à soutenir les regards interrogateurs du personnel. Parfois même un voisin de chambre de l’irascible paternel se permettait une réflexion narquoise sur le foutu caractère du père Trimardier comme tous ici l’appelaient. Une fois le précieux sésame obtenu, Augustin subissait sans broncher les jérémiades incessantes de son père, sa mauvaise foi à toute épreuve, ainsi que sa propension à dire du mal de toutes et de tous. À vrai dire, Augustin n’avait d’autre choix que d’écouter les longues litanies fielleuses de l’ancien, ce dernier ne lui laissant guère le temps d’en placer une. Et, trois fois par semaine, Augustin apprenait tout des exploits de son père. Le vieil homme fort revêche et taciturne ne semblait jubiler que lorsqu’il racontait dans le plus grand détail, ses colères qu’il préférait nommer ses exploits. Et ils étaient nombreux ses exploits. Tout le personnel avait reçu un jour ou l’autre ses foudres, et rares étaient les résidents qu’il n’avait pas encore agoni d’injures.

    Pour ne citer que quelques uns des exploits parmi les centaines à mettre à son crédit ; tous ici se souviennent de sa fameuse colère, un dimanche soir, au réfectoire. Ce soir-là il en avait après une aide soignante. Dorothée, puisque c’est d’elle dont il s’agit, venait de lui servir son bol de soupe. La veille, le père Trimardier s’était emporté au prétexte que son bouillon était froid. Des consignes strictes avaient été passées aux cuisines, et c’est un bol fumant que Dorothée avait posé devant l’exécrable résident Le père Trimardier avait bien remarqué que sa soupe était chaude, trop chaude. Mais, ne voulant pas manquer une occasion de se mettre en colère, il s’empressa de se brûler la lippe avec. Son hurlement de fureur réveilla aussitôt quelques vieillards somnolents, et ses vociférations ameutèrent le personnel. Avant que quiconque puisse l’en empêcher, le père Trimardier avait jeté son bol en direction d’une pauvre mamie qui n’y était pour rien mais qui avait eu le tort, l’outrecuidance martelait l’irascible, de le regarder avec compassion. Fort heureusement, atteint d’un début de Parkinson, il rata sa cible et le bol échoua sur le mur dans de grandes éclaboussures de soupe. Eclaboussures qui brûlèrent plusieurs résidents, sans gravité cependant. Si pour certains ce geste d’éclat aurait suffit à faire redescendre la pression colérique, ce serait mal connaître le père Trimardier de croire qu’il allait en rester là. En effet, il prit alors sa cruche d’eau et la jeta à ses pieds ou elle se brisa dans un grand éclat de verre. Oui, Trimardier père a toujours eu la colère briseuse. Le personnel courait, mais le forcené eut encore le temps de renverser sa table, sa chaise, trois autres bols de soupe dérobés à ses voisins, de bombarder une bonne poignée de fourchettes couteaux et cuillers à travers le réfectoire, manquant de peu d’éborgner une femme de quatre-vingt-douze ans et de mutiler une jeunette de soixante-dix-huit ans. Enfin, et, Augustin a honte d’y repenser, il eut encore le temps de catapulter un pauvre homme en fauteuil roulant vers l’infirmière en chef venue en renfort.

    Une autre fois, c’était à la belle saison, le père Trimardier prenait l’air sur un banc, à l’ombre d’un chêne centenaire. Assis, paisible et digne sous l’arbre vénérable, il offrait une belle image de cette sagesse censée nous être apportée par les années. Au point qu’une résidente, oublieuse du caractère emporté du bonhomme, et désireuse de faire une petite pose dans sa marche hésitante, lui demanda si elle pouvait s’asseoir à ses côtés. Qu’avait-elle fait ? Sa demande mis aussitôt le père Trimardier dans une ire sans nom. La pauvre vieille reçue sur son dos de pleines poignées de glands. Oui, Trimardier père a toujours eu la colère lanceuse. Alors que la résidente s’éloignait clopin-clopant sur ses jambes flageolantes, on pouvait entendre Trimardier père de l’autre bout du parc :

    — C’est insensé ! On ne peut-être tranquille nulle part ! Et le droit à l’intimité alors, qu’est-ce que vous en faites ? ! Espèce de gallinacé déplumée ! Mollusque épileptique ! Epouvantail des cours de récré ! Sangsue asséchée !

    Quand elle fut hors de portée de glands, la pauvresse se mit à trembler de tout son corps et, sans l’arrivée salutaire d’un aide soignant, elle se serait écroulée par terre.

    Suite à cet incident, l’enquête mit en lumière que le père Trimardier avait constitué de longue date une réserve de glands. Ainsi, sa colère était préméditée. Il fallut se rendre à l’évidence : chez cet homme la colère ne tenait pas tant du caractère que d’un art de vivre. Il n’était pas soupe au lait comme on le dit parfois de certaines personnes belliqueuses. Sa hargne était permanente, il l’entretenait jalousement, prenant un soin particulier à ce que le feu qui couvait en lui ne s’éteigne jamais.

    Bien sûr, personne à La Closerie du Gué, n’a oublié la fois fameuse où le directeur en personne était venu voir le père Trimardier dans sa chambre pour tenter de lui faire entendre raison. Le directeur, par sa longue pratique du métier, avait l’habitude des récalcitrants, des agressifs, des emportés. Il savait ménager les susceptibilités des uns et des autres et passait pour un homme conciliant, plutôt habile dans les négociations délicates. Hélas, face à l’ébullition hargneuse du père Trimardier, sa science ne lui fut d’aucun secours, et d’aucuns gardent en mémoire la floppée d’injures qui l’accompagna pendant sa retraite précipitée dans les couloirs :

    — Ramasse miettes poussiéreux ! Homme politique !  Symphonie de fausses notes ! Trader ! Dresseur de cheval à bascule !

    Oui, Trimardier père a toujours eu la colère verveuse.

    À de nombreuses reprises l’éviction du père Trimardier fut envisagée par l’administration de la maison de retraite. Le personnel autant que les résidents auraient vu sans déplaisir l’expulsion de l’atrabilaire vers d’autres cieux. Mais l’on ne se débarrasse pas d’un homme de plus de quatre-vingt-cinq ans aussi facilement que ça, fut-il belliqueux. Des notions d’humanité, de charité rentrent en ligne de compte et, malgré son sale caractère, l’octogénaire conservait, saison après saison, sa place à La Closerie du Gué. Il faut dire aussi que si l’homme était impossible, son fils en revanche était d’une composition aimable forçant le respect. Il compensait les dégâts causés par son ancêtre rubis sur l’ongle et se montrait un généreux donateur pour l’établissement. La télévision 165cm ultra haute définition en lieu et place de l’antique tube cathodique qui régnait alors dans la salle commune, c’était lui. L’équipement de la salle de kinésithérapie en matériel moderne et performant, c’était lui. La roseraie de plus de cent vingt variétés au fond du parc, c’était lui. Augustin était aimable, généreux et cela aidait à supporter les humeurs de son redoutable père.

    Jusqu’à ce jour d’automne, c’était un mardi. Comme chaque mardi, à 16h00 précises, Augustin Trimardier, en fils attentionné, venait de frapper les rituels trois petits coups discrets à la porte de la chambre 21, et se préparait à attendre de longues minutes le non moins rituel « Entrez ! » lancé d’une voix mal aimable. Trois petits coups discrets qui restèrent sans réponse. Passé un délai qu’il jugea raisonnable, Augustin osa non sans crainte renouveler les coups. Qui restèrent eux aussi sans réponse. Saisi d’angoisse, Augustin ouvrit la porte, en prenant garde toutefois aux objets qui auraient bien pu voler en sa direction. Rien, ni objets volants, ni porcelaine brisée, ni injures vociférée. Trimardier père était allongé dans son lit, les couvertures bien tirées, le visage barré d’un sourire satisfait. Oui, pour une fois Trimardier père était satisfait. Satisfait du dernier tour qu’il venait de jouer au personnel soignant de la maison de retraite en ingurgitant plus d’un mois de somnifère, comme en témoignait les emballages vides sur sa table de nuit. La Closerie du Gué n’entendrait plus ses chapelets d’injures, les résidents ne subiraient plus ses explosions atrabilaires, le personnel ne combattrait plus ses tempêtes irascibles et violentes.

    Augustin Trimardier, après avoir beaucoup pleuré, est retourné à la Closerie du Gué. Il y revient trois fois par semaine. Pour le plus grand plaisir des résidents. Et quand il toque à une porte, il est aussitôt invité à entrer.

     

    ©Pierre Mangin 2015

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  • Commentaires

    2
    Philippe MANGIN
    Mardi 8 Décembre 2015 à 13:06

    Bien sûr, comme d'habitude j'ai beaucoup de plaisir à te lire, mais... Cette fois quelque chose m'intrigue dans la construction temporelle de l'histoire. Au début, on (tu) nous raconte que le père Trimardier n'habite la maison de retraite que depuis quelques semaines. Bien. Incident de la soupe, OK. Ne soyons pas mesquin et admettons que l'on puisse se nourrir de soupe en toutes saisons.

    Incident dans le parc. Là, on (tu) nous dit "Une autre fois, c'était à la belle saison...". Forcément on imagine que c'était il y a plusieurs mois, ou pour le moins à une saison antérieure, or, manifestement le père Trimardier n'habitait pas encore la maison de retraite. Etait-il de passage ? En visite ? Et comment avait-il constitué sa réserve de glands ?

    J'espère pouvoir évacuer toutes ses interrogations de mon esprit pour retrouver un peu de quiétude.

    Merci pour tes récits qui, toujours, me plaisent bien.

    Philippe

      • Mardi 8 Décembre 2015 à 14:29

        Ah, l'élasticité du temps, l'intemporalité des saisons, la subjectivité des heures... C'est vrai, le texte peut porter à confusion. En réalité Trimardier père a sévi de longs mois à la Closerie du Gué. Plusieurs saisons sans aucun doute, et, on peut le supposer, plusieurs années.

        J'ai rectifié le passage laissant à penser que Trimardier père serait un tout nouveau pensionnaire de la Closerie. J'espère qu'ainsi tu retrouveras toute ta quiétude...

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