• Les 7 Capitaux, la paresse. Un Dîner de Saint-Valentin

    Les 7 Capitaux, la paresse. Un Dîner de Saint-Valentin

    C’était la première fois que nous dînions dans ce restaurant. Il faut dire que l’idée d’aller manger à l’extérieur pour fêter la Saint-Valentin m’était venue au dernier moment. Et je ne m’étais pas préoccupé de réserver une table. Fatale erreur ! Apprenez que si la Saint-Valentin est la fête des amoureux, elle est avant tout celle des restaurateurs qui font salle comble, même si, hasard du calendrier, la Saint-Valentin tombe un soir de semaine. Nous étions lundi soir, jour habituellement calme pour les commerces en général et les restaurateurs en particulier, cependant les rues semi piétonnes du centre ville étaient encombrées de couples marchant main dans la main, et le moindre boui-boui était pris d’assaut. Nous avions donc été poliment mais fermement éconduits de tous les restaurants où nous avions nos habitudes. La soirée s’annonçait sous de sombres augures quand, enfin, un établissement dans lequel nous n’avions jamais mis les pieds auparavant nous ouvrit ses portes et sa table. Par un de ces petits miracles du quotidien un couple venait à l’instant de se décommander, très exactement deux secondes et demie avant que nous nous présentions. Amoureux la veille, peut-être même encore le matin, voire en fin d’après-midi, il est possible que le soir venu ce couple ait jugé superflu de fêter la Saint-Valentin, le début de soirée ayant vu l’arrivée de lourds nuages annonciateurs d’orage, suivi de l’envol de leurs sentiments. C’est possible mais ce n’est pas une certitude, le maître d’hôtel ayant eu la délicatesse de ne pas nous informer des raisons du renoncement du couple. D’ailleurs le savait-il lui-même ? Ma femme ne goûte guère l’imprévu, mais nous étions assis, le cadre était charmant, ses yeux reflétaient la lueur de la bougie posée au centre de la table, et même si la carte paraissait un peu au-dessus de nos moyens, la soirée repartait sur de bons rails.

    Quand la serveuse s’est approchée de nous j’ai senti qu’elle était susceptible de dérailler. La soirée, pas la serveuse.

    Elle avait quelque chose d’unique. Un écrivain friand de lieux communs écrirait qu’un halot de mystère l’auréolait. Pourtant… Pourtant quand je pense à elle je ne trouve aucun terme mieux choisi pour décrire l’impression qui se dégageait d’elle. Et je ne suis pas loin de croire qu’elle laissait un identique sentiment à tous ceux qui la côtoyaient. Comment pourrait-il en être autrement ? Elle s’environnait d’un halot de mystère…

    Alors que ses collègues traversaient la salle au pas de charge, elle s’était avancée jusque notre table d’une démarche chaloupée. Son pas, d’une lenteur déconcertante, détonnait avec sa fonction. En la regardant je m’étais cru l’espace d’un instant au cœur d’un ralenti cinématographique. Belle, elle l’était, sans aucun doute. Une beauté simple, sans artifice, mais que la nonchalance de ses gestes décuplait.

    Arrivée à notre table elle a gardé un long moment les deux cartes qu’elle avait apportées. Elle les tenait serrées contre sa poitrine et nous dévisageait avec un regard bienveillant. Avec mon épouse nous avions cessé notre conversation, par politesse envers elle. Nous attendions qu’elle nous souhaite la bienvenue et qu’elle nous détaille les subtilités de la carte. Mais elle ne semblait pas pressée de rompre le silence. Les bras croisés sur ses menus, elle continuait de nous regarder. Enfin elle s’anima pour nous saluer. La première chose qui me marqua en entendant sa voix, c’est qu’elle détachait chaque syllabe. Sa diction était aussi lente que ses gestes. Ses mots, elle donnait l’impression de les choisir avec soin. Elle ne craignait pas de laisser s’écouler plusieurs secondes entre eux ! Enfin elle nous tendit les cartes. Du moins elle tendit une carte à Corinne. Moi je dus avancer le bras pour attraper la mienne. L’idée de franchir la diagonale de la petite table ronde semblait être au-dessus de ses forces.

    Elle n’avait pas fini de nous surprendre. Elle restait plantée là, sans bouger, attendant que nous ayons effectué notre choix. Je dus lui demander de nous laisser le temps de la réflexion. C’est alors qu’elle a eu cette parole étonnante :

    — Alors il me faudra revenir ?

    J’ai eu du mal à me retenir de rire !

    Quand enfin elle fut partie (après un demi-tour laborieux, une hésitation sur la direction à prendre et un dernier regard vers notre table au cas où nous nous serions décidés) nous avons éclaté de rire.

    — Je crois bien que nous sommes tombés sur une « deux de tens !»

    Vingt-cinq minutes plus tard, nous avions moins envie de rire. Nos assiettes étaient vides, nos ventres gargouillaient, et, pour trinquer, nous n’avions à notre disposition que des verres désespérément vides eux aussi. Je suis injuste. Nous avions une carafe d’eau sur notre table. Elle était là avant notre arrivée. Mais trinquer avec un verre d’eau le soir de la Saint Valentin, vous conviendrez que ça ne présage pas d’une soirée réjouissante. Nous lancions des regards envieux à un couple installé non loin de notre table. Ils étaient arrivés après nous, avaient bu un apéritif, dégusté leur entrée (un carpaccio de saumon) et attaquaient leur plat de bon appétit. Notre serveuse avait disparu. Et nous étions invisibles pour l’armée de serveurs qui courait en tous sens.

    Les 7 Capitaux, la paresse. Un Dîner de Saint-Valentin

    Enfin je réussis à en interpeller un pour lui demander s’il aurait l’amabilité de prendre notre commande. Il jeta un regard rapide vers le petit carton indiquant le numéro de notre table avant de s’excuser :

    — Je suis désolé, la table quatorze, c’est Charline qui s’en occupe. Je vais lui dire que vous l’attendez.

    Son intervention se révéla efficace. Moins d’un quart d’heure plus tard Charline, puisque telle était le nom de notre serveuse, était là, stylo dans une main, calepin dans l’autre, prête à noter nos desideratas alimentaires.

    Sans hésiter nous avons choisi le menu spécial Saint-Valentin concocté par le Chef. Emincé de coquilles Saint Jacques et sa brunoise de mangue sauce acidulée ; suivi d’une souris d’agneau rôtie au basilic. Un verre de Saint Pourçain accompagnait l’entrée, alors qu’un autre de Gigondas venait ensoleiller le plat. Tout me paraissait simplissime. Deux menus identiques, boissons comprises… Aucune difficulté majeure pour une serveuse aguerrie. C’était compter sans son écriture à l’image de sa diction. Engourdie, traînante… Le menu comprenait également le kir royal et ses amuse-bouche en guise d’apéritif. J’osais demander à notre serveuse de nous l’apporter rapidement, histoire d’apaiser nos langues gonflées par la soif.

    La fille ne semblait pas comprendre. Je soupçonnai qu’elle achoppait sur le « rapidement ». J’en conclus que ce mot pourtant banal ne devait pas appartenir à son vocabulaire. Enfin elle repartit avec notre commande, et retraversa la salle de son pas irrésolu.

    Pas irrésolu qui me permit d’admirer son postérieur pendant de longues secondes.

    — C’est parfait ! Au moins tu peux admirer son cul !

    Corinne commençait à trouver la soirée ennuyeuse, et l’ennui chez elle a toujours eu des effets dévastateurs. Je me gardais de répondre à cette réplique provocatrice et un peu agressive.

    — Tu ne trouves pas, demandais-je avec prudence, que cette serveuse à quelque chose d’un peu à part ?

    — C’est une lambine, une mollassonne, une traîne-savate. Tu as vu sa démarche ? À part ça je ne vois pas ce que tu lui trouves !

    Ne nous y trompons pas. Quand Corinne, parlant d’une autre femme, me demande ce que je lui trouve, c’est que la jalousie la consume. Ô, n’allez pas croire, elle ne s’enflamme pas comme ça ma Corinne. Non, c’est plus subtil, le feu couve, sans faire de fumée. Mais attention, un coup de vent et hop ! C’est l’embrasement ! Et alors là, je ne donne pas cher de ma peau. Je suis sur le gril, réduit en cendres avant d’avoir pu commencer à me défendre… Il me fallait éteindre l’incendie qui couvait avant qu’il nous entraîne tous deux dans les affres de l’enfer.

    — Je ne lui trouve rien de particulier. C’est juste qu’elle détonne un peu dans cet endroit. Tous les autres ont l’air si sûr d’eux, si… professionnels.

    — Et elle, elle est comment ? Je vais te le dire comment elle est ! Elle est languide, indolente, un peu vulgaire. Tout ce que tu aimes ! Elle devrait te plaire, non ?

    Quand je vous disais que la soirée était susceptible de dérailler…

    La conversation continua ainsi, Corinne me cherchant des noises à cause d’une serveuse apathique à la lenteur désespérante pendant que je m’efforçais d’aiguiller nos échanges vers un autre sujet. Vingt minutes explosives s’écoulèrent ainsi. Corinne s’agaçait de plus en plus devant son assiette vide. Quant à moi je suppliais qu’on me remplisse mon verre de n’importe quel alcool pour m’aider à passer ce cap délicat.

    Alors que Corinne était prête à partir, non sans auparavant faire un esclandre, elle arriva, les bras chargés d’un grand plateau rond. Nous eûmes tout loisir de l’observer s’approchant de nous. Je vous garantis qu’à son allure elle ne risquait pas de renverser la moindre goutte de liquide. Enfin elle déposa sur notre table, nos deux apéritifs et leurs amuse-bouche mais aussi notre entrée et nos deux verres de Saint-Pourçain. Corinne éclata :

    — Nous attendons depuis bientôt une heure, et vous avez le toupet de nous apporter notre apéritif en même temps que notre entrée ? Et pourquoi pas le plat tant que vous y êtes ?

    La serveuse ne s’offusqua pas. Bien au contraire elle répondit d’une voix posée, comme s’il s’agissait d’une évidence :

    — J’y ai pensé, Madame. Mais le Chef me l’a interdit.

    — Mais comment pouvez-vous avoir de telles idées ?

    — C’est simple, pour m’éviter des trajets, des pas inutiles.

    Pour Corinne c’en était trop. Elle se leva d’un bond et enfila son manteau d’un geste brusque.

    — C’est parfait, cria t-elle à l’intention de notre serveuse. Des pas vous allez en économiser ! Nous partons immédiatement !

    En quittant la salle nous avons offert un spectacle réjouissant aux couples attablés. Corinne était furieuse. Elle jurait que plus jamais elle ne mettrait les pieds ici et hurlait que la serveuse était une attardée mentale, une psychopathe invertébrée, un mollusque décérébré. Dans la rue l’air vif de février nous réveilla de la torpeur d’avoir été trop longtemps assis. Les couples se faisaient rares. Soit ils avaient déniché une table, soit ils été repartis dîner chez eux.

    Ce que nous fîmes. Vous dire que la soirée fut joyeuse, chaleureuse, tendre serait exagéré. Disons que nous ne nous sommes pas écharpés, ce qui somme toute n’était pas si mal. Nous avons soupé d’un reste de Camembert un peu trop fait accompagné d’un quignon de pain rassis le tout arrosé d’un vieux fond de Côtes du Rhône éventé. Avant d’aller dormir à l’hôtel du cul tourné, Corinne me rendant responsable de l’exécrable soirée que nous venions de vivre…

    Je suis retourné par trois fois dans ce restaurant, à l’heure du déjeuner, et sans jamais en avertir Corinne. J’ai évité la table quatorze, la seule en fait dont Charline avait la charge. J’ai pu observer à ma guise ses techniques savantes pour s’économiser. Rapidement j’en suis arrivé à la conclusion que si elle mettait tant de temps à servir c’était pour éviter que la table accueille de nouveau clients. Ainsi, elle était certaine de n’avoir qu’une table à s’occuper pendant son service. Qu’elle n’ait qu’une table attribuée quand ses collègues se partageaient le reste de la salle était un grand mystère. Je finis par en connaître les raisons.

    Charline était fille de la soeur du patron. Sa nièce donc. Et la sœur du patron, divorcée depuis peu, se retrouvait seule à élever trois enfants. Deux adolescents et Charline, jeune adulte peu douée pour les études, peu douée pour le travail... Mais faisant preuve pour la fainéantise, la cagnardise, d’une imagination sans borne. Son énergie elle la dépensait à en faire le moins possible. C’est par charité pure que son oncle l’avait employée. Après un passage éclair aux desserts, il l’avait testée, sans plus de succès, à la plonge. Il avait bien tenté de lui donner la responsabilité de la caisse mais elle s’était endormie devant les clients. En désespoir de cause elle avait rejoint l’équipe des serveurs. Très vite l’équipe avait exigé qu’elle soit responsable non pas d’un secteur de la salle, mais d’une table unique. Enfin, il apparut indispensable que la table soit une petite table. Une table de deux personnes maximum. S’il avait existé des tables pour une personne, c’est celle-là qu’on lui aurait confiée. Mais l’établissement n’en possédait pas…

    Charline était atteinte d’un vice incurable, murmurait-on dans son dos. Elle était née flemmarde. Elle était cossarde et rien n’y pouvait changer.

    Moi je crois qu’elle a élevé la paresse au rang d’une philosophie de vie. Et parfois il m’arrive de rêver de me retrouver au fond d’un lit avec elle. Pour y mélanger nos corps avec indolence. Pour lambiner sans penser à autre chose qu’à l’alanguissement des sens. Pour connaître moi aussi les joies de l’oisiveté, et les langueurs du péché.

    Mais ça, je me garde de la raconter à Corinne.

     

    ©Pierre Mangin 2017

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  • Commentaires

    2
    BAZAN Thierry
    Lundi 13 Février à 16:10

    Je me décide enfin à venir sur votre site. Le problème c'est que nous sommes le lundi 13/02. Je ne crois pas aux rêves prémonitoires ou aux signes du destin, mais je pense que je vais m'économiser une sortie pour trouver un resto. Je vais tout préparer à la maison. cool . On verra en temps et en heure pour les six autres péchés. Amicalement

    Thierry BAZAN 

      • Mercredi 15 Février à 22:44

        Nous sommes le 15/02... Finalement un petit resto en tête à tête le lendemain de la Saint-Valentin, c'est bien... Les restaurateurs sont moins stressés ! Amicalement,

        Pierre

         

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