• Les 7 Capitaux, Le Magasin des péchés

    Le Magasin des Péchés

    L’autre jour dans le journal je suis tombé sur une annonce pour le moins curieuse. Il s’agissait d’une publicité pour une boutique venant d’ouvrir ses portes, rue de la Bamboche. Un magasin d’un genre nouveau. L’annonce disait en substance : « Chez Ribouldingue et Ribaude, fredaines, saturnales et péchés en tous genres, facilités de paiement ». Ma curiosité piquée au vif je décidai d’aller visiter ce commerce toutes affaires cessantes. J’y fus accueilli par une femme charmante qui, après m’avoir souhaité la bienvenue avec chaleur, se proposa de me guider dans les allées étroites de son domaine.

    — Tout d’abord, me demanda t-elle, vers quelle sorte de péché souhaitez-vous vous orienter ?

    Devant ma mine circonspecte, elle continua :

    — Péché mortel, véniel ? Petit péché de jeunesse, péché mignon ? Péché de chair, contre-nature ?

    — Je viens de traverser la moitié de la ville pour venir jusqu’ici. J’aimerais autant acquérir un péché conséquent, quelque chose dont je me souvienne longtemps. Eliminons les péchés de jeunesse et autres peccadilles. Qu’avez-vous de consistant à me proposer ?

    — En général la luxure laisse de bons souvenirs. Le stupre et la fornication sont indémodables, des valeurs sûres. Nous proposons des soirées en compagnie de jeunes et délicieuses hôtesses, ainsi que d’éphèbes non moins charmants, dont vous me direz des nouvelles. Avec vous ils bâtiront tous les scénarios possibles et imaginables. Triolisme, soumission, sado-masochisme… Tout !

    — La luxure… À mon âge vous ne pensez pas que…

    La femme me dévisagea des pieds à la tête avant de laisser tomber un :

    — Oui, vous avez raison.

    Qui me plongea dans un abîme de perplexité... Elle me conduisit alors devant une armoire réfrigérée regorgeant de loukoums, cornes de gazelles, cheese-cakes, cupcakes, cookies, muffins, saint Honoré, millefeuilles, religieuses, calissons, macarons, chocolats fins, pâtes d’amandes et de fruits, petits pains au lait, au chocolat, aux raisins, brioches, meringues, beignets aux pommes, à la framboise, à la banane, de carnaval… Plus loin, dans une autre armoire, se trouvaient de grandes assiettes en terre cuite débordantes de couscous, cassoulet, choucroute garnie, pâtés en croûte, spaghettis bolognaise, gibelottes, viandes en sauces, poulets rôtis, grillades variées…

    — Je vous proposerais bien la gourmandise. Agapes, gloutonnerie, goinfrerie, ivrognerie, bacchanales, ripailles… Vous n’avez que l’embarras du choix. Mais il y a votre âge... Le cholestérol, le diabète…

    J’acquiesçai mollement.

    — Je sais ce qu’il vous faut ! Quelque chose de moderne, d’innovant. Suivez-moi !

    Elle m’entraîna dans une petite pièce chichement éclairée où, sur des étagères recouvertes d’aluminium brossé, s’étalait une collection impressionnante de péchés contemporains. L’acculturation côtoyait le repli sur soi ; le politiquement correct et le principe de précaution se mélangeaient à n’en faire qu’un. Conneries diverses et crétineries absolues alourdissaient tant l’un des rayonnages que ce dernier ployait sous la charge.  Bien en évidence sur un socle de bakélite noir, une superbe figure de la soif de pouvoir semblait trôner sur le reste des péchés tel un despote indéboulonnable. Une vitrine en verre securit munie de solides cadenas, et située juste en-dessous de trois caméras de surveillance attira mon regard. En effet, elle était vide, tout à fait vide… Un tel déluge de précautions pour rien, voilà bien un mystère. Ma guide devina mes pensées :

    — Ici nous exposions nos péchés les plus… disons dangereux. Le sectarisme, l’absolutisme, la dévotion aveugle, le fanatisme, le terrorisme et d’autres bricoles du même acabit.  Le gouvernement en a interdit la vente. Nous avons dû les retirer de notre catalogue.

    Puis, prenant un air de conspirateur :

    — Je ne devrais pas vous le dire mais je vous le dis quand même : si vous êtes intéressé, tous ces articles se trouvent assez facilement sur les marchés de contrebande.

    Je n’étais pas intéressé. Et commençais même à trouver cette accumulation de péchés un peu indigeste. Tout au fond de la pièce une étoile dorée qui scintillait de  mille paillettes retint cependant mon attention. Elle diffusait un halot de lumière autour d’elle, et éclairait à elle seule le fond de la pièce. Ma vendeuse surprit mon regard.

    — Je vois que monsieur est un connaisseur ! Un article de premier choix, nous le vendons très bien. Si vous désirez l’acquérir, décidez-vous vite. C’est le dernier qu’il me reste en magasin. Il faudrait ensuite que je le commande et je ne peux pas vous garantir les délais. C’est une petite entreprise qui nous les fabrique, ils sont un peu débordés par leur succès.

    — Et… Qu’est-ce que c’est exactement ?

    — Le quartdheuregloirisme ! Un succès planétaire, monsieur ! Andy Warhol l’avait prédit, Ribouldingue et Ribaude le met à votre disposition pour une somme modique. Grâce à ce quartdheuregloirisme tout le monde peut accéder à son quart d’heure de gloire mondiale. Je dis bien tout le monde ! Plus besoin d’avoir un quelconque talent, inutile de travailler des dizaines d’années à la découverte d’une avancée majeure dans le domaine médical ! Le plus imbécile y parvient, regardez les émissions de télé réalité pour vous en convaincre. Et puis, rien ne vous empêche d’associer le quartdheuregloirisme avec un autre péché de votre choix. Tenez, j’en connais qui l’ont combiné avec l’un de ces péchés retirés de la vente aujourd’hui. Ils ont vécu des quarts d’heure de gloire, vous n’imaginez pas ! Planétaire, vous dis-je, planétaire ! Au départ ils n’étaient rien, des minables, des ratés. Une bonne dose de fanatisme saupoudrée de quartdheuregloirisme et les voilà propulsés au sommet de la célébrité. Photo en une des journaux du monde entier, reportages sur les télévisions des cinq continents, tous les grands de ce monde qui parlent d’eux !. Avec en prime des interviews téléphoniques diffusées en boucle sur toutes les chaînes. Alors, je vous l’emballe ou c’est pour consommer tout de suite ?

    Je suis parti de la boutique en courant. Au coin de la rue, j’ai vomi.

     

     ©Pierre Mangin 2015

     

    « La Porte du maraisSidération »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :