• Maladresses

    Maladresses

     Ces choses-là n'arrivent qu'à moi. C'est en tout cas ce que pense Francine. Quand je lui raconte mes déboires, en rien elle ne me montre de la compassion. Ou de l'intérêt. Un peu d'intérêt me ferait du bien. Non, elle se contente de m'écouter d'une oreille distraite et de lâcher entre ses dents : « Ces choses-là n'arrivent qu'à toi. » Elle se trompe. Ces choses-là arrivent à des tas d'autres gens. Des types comme moi qui n'ont pas de chance. Des femmes aussi. Des femmes qui ont la poisse. Francine ne veut pas l'entendre. Elle est catégorique. Qu'à moi... Quand elle a dit ça, elle a tout dit. Et quand bien même ces choses-là n'arriveraient qu'à moi (ce qui est faux), en quoi cela rendrait mes déboires indignes d'intérêt ?

    Il y a quelques années, quand je racontais à Francine mes journées parsemées d'embûches, elle riait. Elle me disait que j'étais un inadapté chronique ! Et elle éclatait de rire en me regardant de son regard d'amoureuse. J'aimais l'entendre rire. La regarder aussi. Ses lèvres qui s'ouvraient, ses dents blanches et toute la bonne humeur qui s'échappait de sa bouche. C'était au début. Nous étions ce qu'on appelle de jeunes mariés. Aujourd'hui Francine ne rit plus. Quoique ce soit exagéré de dire cela. Parfois ça lui arrive encore. Le soir, devant la télévision. Jamais en me regardant avec des yeux brillants de malice. Des yeux complices. Aujourd'hui, quand je me prends les pieds dans le tapis du salon et que je me rétablis de justesse au prix d'une chorégraphie risible, Francine ne s'inquiète plus de savoir si je me suis fait mal. Elle soupire. Et je sens bien que ma maladresse l'agace.

    Ma maladresse... Je peux affirmer qu'elle a eu le mérite de séduire Francine. Quand je l'ai connue nous étions au lycée tous les deux. Elle en première littéraire, moi en terminale scientifique. Et ma maladresse était célèbre dans tout l’établissement, surtout depuis que j'avais manqué de faire exploser la salle de physique chimie à la suite d'une manipulation hasardeuse. À compter de ce jour je n’ai plus jamais eu le droit de participer aux travaux pratiques. Le professeur me tolérait dans ses séances à la condition que je ne fasse que regarder mes camarades dans leurs œuvres. Pourtant je crois bien que la gaucherie dont je suis affligé depuis mon enfance a joué en ma faveur. Francine la trouvait, je m'en souviens très bien, charmante. Alors que des types aux biceps saillants et aux pectoraux bien développés lui tournaient autour, elle préférait ma compagnie. Elle s'amusait de mes petites gaffes quotidiennes, de mes étourderies sans conséquence, de mes bêtises sans gravité. Comme ce jour où, à la cantine, j'avais confondu le sel et le sucre pour sucrer mon yaourt. Bien des années plus tard, Francine me racontait que c'est en voyant ma grimace dégoûtée qu'elle était tombée amoureuse de moi. Je ne sais pas si elle se souvient encore de cette anecdote qui nous faisait tant rire quand nous nous la remémorions. Je ne sais pas non plus si Francine est toujours amoureuse de moi. Je suppose que oui, sinon elle m'aurait quitté. Je sais que je n'ai aucune envie de quitter Francine.

    Je ne suis pas doué pour le bricolage. Je ne suis pas doué de mes mains en général et pour le bricolage en particulier. La première fois que j'ai voulu réparer un évier bouché, c'était au tout début de notre installation. Nous habitions alors un petit appartement de la banlieue Ouest. Je m'étais penché sous l'évier et j'avais jugé que l'affaire était à ma portée. Trois heures plus tard j'avais bien démonté le siphon mais j'étais incapable de le remonter. J'avais cassé une pièce en dévissant dans le mauvais sens. C'était un samedi soir, tous les magasins étaient fermés et nous avions passé le reste du week-end sans pouvoir nous servir de l'évier de cuisine ! Francine s'amusait en lavant la vaisselle dans une bassine et en allant ensuite vider la bassine dans les toilettes. Elle disait que ça lui rappelait chez sa grand-mère, dans le Poitou. Elle avait un évier en pierre, l'eau partait dans un seau qu'il fallait ensuite jeter dans le jardin. Je crois qu'elle s'en servait pour arroser les fleurs. Aujourd'hui quand un évier est bouché, Francine me dit de ne surtout pas y toucher. Surtout pas. Et elle n'a pas l'air de rire en le disant. Elle téléphone à son père et c'est lui qui vient réparer. Au début il voulait que je fasse avec lui. Il voulait me montrer. M'expliquer. M'entourer. Me donner des conseils. M'aider à avoir confiance en moi. C'est ce qu'il disait : « Vous manquez de confiance en vous ! Ayez confiance en vous et tout ira bien ! » La confiance, je ne pense pas en manquer. Je suis maladroit, c'est tout. Aujourd'hui mon beau-père évite avec moi les discussions autour du travail manuel. Il a abandonné l'idée de m'initier aux joies du bricolage.

    Quelque chose a changé. Entre Francine et moi. C'est drôle, les choses changent sans que l'on s'en rende compte. J'imagine que ça c'est fait doucement. Un peu comme quand la mer monte. Ou descend. Si vous regardez la mer trente secondes, vous ne pouvez pas savoir si elle monte. Ou si elle descend. Pour le savoir il faut regarder la mer dix minutes, quinze minutes. Ou tracer une ligne sur le sable et regarder si la ligne s'efface ou si au contraire la mer s'éloigne de la ligne. Avec Francine les choses ont changé un petit peu chaque jour. Si peu ! Et puis, après quelques années, on regarde en arrière et on s'aperçoit que plus rien n'est comme avant. Quand je rate une marche dans un escalier, Francine ne se précipite plus pour se saisir de mon bras avec un grand sourire affectueux. Elle continue de monter l'escalier sans s'occuper de moi. Ou de le descendre. Et je dois courir pour la rattraper.

    Benjamin n'est pas comme moi. Benjamin est sportif. Il pratique le hand-ball, l'aviron et la natation. Et il sait tout faire. Plomberie, électricité, menuiserie, maçonnerie... Il saurait construire une maison tout seul ! Du coup il vient assez souvent nous voir. Quand Francine ne veut pas appeler son père elle demande à Benjamin. Par exemple c'est lui qui nous a posé le carrelage de la terrasse. Moi je l'aidais en lui passant les carreaux. Quand j'en ai eu cassé sept ou huit il m'a dit de laisser tomber. Qu'il allait se débrouiller. Benjamin c'est un vieux pote du lycée. À l'époque nous partions souvent tous les trois, avec Francine, pour de longues virées à bicyclette. De retour de nos escapades cyclopédiques il n'était pas rare que nous passions la soirée ensemble. Nous aimions bien aller au bowling. Pendant que je jetais mes boules les unes après les autres dans la rigole, Benjamin enchaînait les strikes. Et tous les trois nous riions de ma maladresse. Dès que Benjamin avait le dos tourné, Francine me donnait de petits baisers rapides sur la bouche. Ces petits gestes de complicité nous soudaient l'un à l'autre. Aujourd'hui Francine ne me donne plus de baisers sur la bouche. Elle ne me donne plus trop de baisers d'ailleurs. Pour le nouvel an. Ou pour mon anniversaire. Quand je cherche à l'embrasser sur la bouche elle détourne la tête et je pose mes lèvres sur sa joue. Je n'insiste pas. Depuis que Benjamin est tout seul il vient plus souvent à la maison. Même s'il n'y a pas de bricolage à faire. Sa femme l'a quitté. Elle a rencontré un autre homme et elle est partie. Benjamin n'est pas malhabile comme moi. Mais Francine n'est pas partie. Alors je me dis que dans la vie je me débrouille mieux que Benjamin. Avec Francine il parle beaucoup. Je vois bien que Francine s'intéresse à ce qu'il lui raconte. Qu'elle l'écoute. Francine ne m'écoute plus quand je lui parle.

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    Avec Francine la première fois que nous avons fait l'amour, je m'en souviens comme si c'était hier. J'étais intimidé. Très intimidé. Je m'étais blessé en claquant une porte sur mes doigts. Du coup ma main droite était enrubannée d'une large bande. Je ne sais pas comment cela s'est fait, mais je me suis retrouvé à déshabiller Francine. Du moins à essayer. Rien ne se déroulait comme je l'imaginais. Tout était beaucoup plus compliqué. En m'escrimant à vouloir le dégrafer de mon unique main valide, j'avais cassé les fermetures de son soutien-gorge. Francine avait dû repartir sans. J'étais vraiment embarrassé, très gêné de lui imposer de rentrer jusque chez elle ainsi. Francine riait. Elle me disait que j'étais un amant extraordinaire. Je me doutais bien qu'elle mentait un peu. C'est le bonheur qui lui inspirait ces mots extravagants. Aujourd'hui Francine ne me dit plus de telles paroles. Et nous faisons rarement l'amour. Au nouvel an. Ou à mon anniversaire. C'est gentil. C'est comme un cadeau qu'elle me fait. Mais elle ne rit plus. Et elle ne veut plus que je la déshabille. Nous faisons l'amour et c'est tout. Après nous nous tournons chacun de notre côté pour dormir.

    Je ne sais pas pourquoi notre vie a évolué ainsi pour devenir ce qu'elle est devenue. Peut-être à cause des années qui ont passé. Peut-être aussi que ce qu'elle trouvait séduisant chez moi l'insupporte désormais. Moi, rien de ce qu'elle était au début ne m'insupporte.

    Je voudrais juste l'entendre rire. Regarder encore une fois la bonne humeur éclater entre ses dents blanches.

     ©Pierre Mangin 2016

     

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