• Marche Nocturne

    Marche Nocturne

    J’étais contrarié. Après avoir marché pendant une bonne quinzaine de kilomètres  dans le seul but de rendre visite à des amis, ayant trouvé porte close je n’avais d’autre solution que de faire demi-tour et d’effectuer dans l’autre sens ma longue vadrouille solitaire. Ce qui en soi n’était rien. J’étais jeune, possédais de solides jambes ainsi qu’une constitution à toute épreuve.

    Seulement voilà… Le jour déclinait. Les ombres s’allongeaient. Dans un ultime baroud d’honneur le soleil luttait ferme pour continuer d’émettre de chauds rayons. Efforts voués à l’échec, hélas. Au fur à mesure de l’avancement de l’heure, de chauds ses rayons devenaient tièdes avant de s’éteindre pour de bon À chaque instant il concédait du terrain que l’ombre, sans tambour ni trompette, investissait. Bientôt la nuit serait là, froide, humide. Déjà elle s’insinuait au fond de la vallée. Elle ne tarderait pas à pénétrer en moi par tous les pores de ma peau. Des frissons commençaient de parcourir mon échine. Etaient-ils de froid, étaient-ils d’appréhension… Je ne saurais le dire avec certitude. Sur le versant opposé de  la vallée on pouvait voir les ténèbres gagner du terrain de minute en minute. Enfin un denier rai de lumière rasa les sommets. La nuit pour ce soir encore avait gagné. Elle recouvrait tout le paysage. Tout juste si là-haut, bien loin en direction de l’Ouest, subsistait une pâle lueur qui allait s’amenuisant. La nuit s’installait. Une nuit noire, sans Lune. Seules quelques étoiles timides osaient la défier au firmament. La nuit prenait ses quartiers sans se soucier du marcheur fatigué. Sans se soucier de moi. Sans se soucier davantage des animaux apeurés, terrés au fond de leurs trous. L’obscurité réveillait une autre vie. Une vie bruissante, inquiétante, dont je ne possédais pas les codes.

    Une sourde inquiétude me gagnait. Il me faudrait marcher plusieurs heures avant de retrouver le village et sa petite place pittoresque. La marche ne me faisait pas peur. Mais la nuit… Il le fallait pourtant, aussi, oubliant mes alarmes je m’engageai d’un pas que j’aurais aimé décidé sur le petit sentier s’enfonçant dans la montagne.

    Là-bas, loin vers l’Ouest, les dernières clartés du jour s’étaient évaporées. Curieusement il me semblait y voir mieux maintenant que la nuit avait pris toutes ses aises. Je n’aurais jamais cru que l’on puisse distinguer un sentier au milieu d’une encre aussi profonde, et pourtant celui sur lequel je cheminais m’apparaissait, fragile fil d’Ariane qui me reliait au monde civilisé. Car autour de moi, le monde qui m’environnait me semblait tout, sauf civilisé. Des battements d’aile soudain me faisaient sursauter sans que je puisse voir l’oiseau que mes pas avaient troublé. Quelque chat-huant peut-être. Tapis dans l’ombre des animaux se carapataient à mon passage. Dans le silence de la nuit leur fuite bruyante ; feuilles séchées qui craquent, branchages malmenés par le fuyard ; prenait des proportions angoissantes. Alors que je longeais une paroi rocheuse, une nuée de petits oiseaux semblaient vouloir m’agresser. Ils se précipitaient sur moi, ne changeant leur trajectoire qu’au dernier instant, comme pour me faire peur. Ils y parvenaient, mon cœur battait la chamade. Je n’en menais pas large jusqu’à ce que je reconnaisse le vol saccadé des chauves-souris. Encore deux heures de marche me disais-je, peut-être trois, et je rejoindrais la route goudronnée. Et au bout de la route, le village, ses maisons, sa petite place devant l’église, ses platanes autour de sa fontaine. Et ses lampadaires…

    Curieusement, de la même façon que mes yeux s’étaient habitués à l’obscurité, mes oreilles s’habituaient elles aussi à la nuit. Fini les gazouillis, les chants d’oiseaux de la pleine journée. Ce n’était que frôlements, chuintements, frémissements, murmures. Toute cette vie nocturne qui m’environnait avait cessé de m’inquiéter. La nuit me recevait, m’acceptait en son sein. Mieux encore je sentais confusément que la nuit me protégeait. Mais de quoi donc ? De la folie des hommes, sans aucun doute…

    À pleins poumons je respirais l’odeur de la nuit. Car oui, la nuit possédait son odeur. Une odeur qui ne ressemblait ni de près ni de loin à celle du jour. Dans la chaleur du jour les effluves s’estompent. Le soleil gomme leurs particularités. La nuit la nature embaume de ses parfums les plus subtils. Des senteurs d’humus, de rosée nocturne, de nature secrète.

    Dois-je l’avouer ? Je prenais goût à cette marche. Je l’avais débutée à contrecœur, contraint par les événements. Je la continuais léger, insouciant, enchanté de cette expérience unique. Après deux heures de marche, la lune s’est levée. Elle peuplait la nuit d’ombres fantasmagoriques. Le spectacle était merveilleux, une beauté insensée à vous couper le souffle. Je n’étais plus seul, je cheminais avec mon ombre qui tantôt se dressait à l’assaut d’un chêne et d’autres fois ouvrait la marche en s’allongeant loin devant moi. De temps à autre je la saluais d’un geste de la main : nous étions bien tous les deux sur ce sentier perdu dans la nuit.

    En arrivant sur la route, mes pieds regimbèrent à marcher sur le macadam. Alors qu’au début de la nuit j’espérais après lui, je le trouvais froid, dur, inerte. Alors que j’espérais après lui, il indisposait mes sens. Je décidais de continuer sur le bas-côté, manière de retrouver le moelleux de la terre.

    J’arrivais enfin au village. Me retrouver sur cette petite place pittoresque vantée par tant de guides touristiques aurait dû me remplir de joie. Ma marche était achevée, la nuit ne m’avait pas gardé dans ses griffes… Oui, j’aurais dû me réjouir d’être enfin arrivé. Au contraire, la tristesse m’envahissait sans que je puisse bien en définir la raison.

    Au-dessus de ma tête, sur les globes des puissants lampadaires éclairant la placette, des myriades de papillons éblouis venaient se brûler les ailes.

     

    ©Pierre Mangin 2016

     

     

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