• Mon bien cher Jules

    Mon bien cher Jules

    Mon bien cher Jules,

     

    Je t'écris d'un endroit que n’auraient pas renié les plus magnifiques de tes personnages. Les Joam Garral, les Nemmo, les Lidenbrock et autres capitaines Hatteras. Figures-toi que j'ai posé mon balluchon au bout du monde. Je vois déjà un petit sourire narquois que dissimule à peine ton épaisse barbe blanche orner ton visage. Par pitié, épargne-moi tes doctes explications ! Malgré l'indigence de mes connaissances scientifiques je ne suis pas sans ignorer que depuis Galilée chacun sait que la terre est ronde et que, par conséquent elle ne possède ni bout, ni fin ! Je t'invite à prendre mon expression « bout du monde » au sens figuré et non au pied de la lettre.

    Je crois que cet endroit je l'ai cherché toute ma vie. Mes voyages successifs n'avaient d'autre but que de fouler enfin ce site merveilleux, de m'étourdir de la vue somptueuse dont je jouis sans retenue et, ultime but, d'accéder à la pleine conscience de mon infinie petitesse face à l'immensité où la terre et les eaux se mélangent en une palette chatoyante de couleurs, d'ombres, de soleil et de vent. À y réfléchir, il me semble que ce n'est pas un voyage qui m'a mené ici. Mais plutôt une quête inconsciente qui m'habite depuis ma naissance. Tes « Voyages Extraordinaires » sont de la même trempe, qu'il s'agisse pour tes héros d'atteindre le Centre de la Terre, de s'envoler jusqu'à la Lune, d'explorer les abysses ou de glisser dans les étendues glacées du Grand Nord. Leurs efforts trouvent une juste rétribution le jour où ils parviennent au terme de leur voyage. Leur courage et leur abnégation sont récompensés par la splendeur de leurs découvertes.

    Je suis loin d'avoir ton talent de narrateur. Je vais cependant tenter de te décrire ce que je viens de découvrir. Bien entendu je compte sur ton indulgence pour ne pas juger trop sévèrement mes lourdeurs de style ainsi que l'indigence de mes descriptions.

    D'abord, laisse-moi te raconter comment j'ai découvert cet endroit dont je désire t'entretenir. Ma journée avait été fatigante. Je roulais depuis le matin dans des conditions d'inconfort assez pénibles. Le soir, je décidai de m'arrêter dans un petit hôtel qui ne payait pas de mine. Aucune étoile dans les guides, en revanche j'en voyais une multitude depuis mon lit, à travers l'unique vasistas de la chambre qui ne permettait pas à la chaleur accumulée dans la journée de s'évacuer. Je n'en avais cure. En choisissant un couchage aussi spartiate, j'espérais économiser ma bourse qui se réduisait en peau de chagrin. Alors que je dînais (un ragoût insipide servie par une vieille femme revêche) un original est venu à ma table. Il m'a débité un salmigondis d'où il ressortait qu'il avait vu en moi un homme méritant, une espèce de juste à qui l'on pouvait confier les secrets les mieux gardés. J'en étais fort aise. Vu la carrure de ses épaules, son cou de taureau et son front butté d'australopithèque, j'aimais autant ne pas lui déplaire. Au moment du dessert (une tarte aux pommes et aux noix dans laquelle je dénichai force coques de noix et épluchures de pomme) il me quitta après m'avoir confié l'existence d'un chemin. Un chemin creux qui prenait son départ derrière le petit cimetière entourant l'église de granit. L'original m'assurait qu'en suivant ce sentier j'atteindrais un lieu extraordinaire connu de rares élus. Après ma nuit de repos (Ah la joie de ces vieux sommiers défoncés grinçant à chaque mouvement...) je décidai n'avoir rien à perdre et, après avoir avalé une tasse de thé sans saveur je me rendis derrière le cimetière. Le bougre ne m'avait pas menti. Il y avait bien un sentier.

    Je l'empruntai, le cœur battant d'être à l'orée, peut-être, d'une nouvelle aventure. Dans un premier temps le sentier longeait des petits murets en pierre délimitant des prairies minuscules où paissent de paisibles moutons. Puis il se rétrécissait et s'enfonçait dans un sous-bois épais. De chemin il devenait passage de plus en plus étroit. Des branches me fouettaient le visage, des ronces me griffaient et je n'étais pas loin de penser que le bougre de l'hôtel s'était payé ma tête. L'original m'avait parlé d'une heure de marche. Pendant plus de trois heures je me bagarrais avec une nature sauvage. Je n'étais même pas sûr de retrouver mon chemin. Tu me connais. Ce n'est pas pour rien si le surnom de Kéraban me colle à la peau. Surnom dont je suis fier. Jamais je ne me fatiguerai d'être comparé à l'un des personnages de l'auteur qui a enchanté mon enfance et mon adolescence. Et qui m'a transmis le virus de parcourir le monde par tous les moyens de transports possibles et inimaginables. Tu sais combien j'admire ton œuvre mon cher Jules, et combien aussi je trouve injuste la place ingrate dans laquelle te cantonnent les savants ouvrages traitant de la littérature du XIXème siècle. Crois-moi, si les Jocrisse pouvaient un jour envisager le nombre de vocations que tes « Histoires Extraordinaires » ont engendré, nul doute qu'ils réviseraient leurs positions. Vocations de marin au long cours, de spationaute, d'explorateur ou, plus modestement, d'écrivain et de lecteur. Oui, je ne le répéterai jamais assez. Nombre de jeunes ayant le goût de la lecture le doivent davantage à un Verne qu'à un Zola, un Hugo ou à un assommant Balzac. Si nos chères têtes blondes planchaient sur ton œuvre plutôt que sur celle de nos monstres sacrés nationaux, on somnolerait moins dans les cours de français, je te prie de me croire. Mais je ne suis pas là pour faire ton élégie.

    Je te disais donc qu'après trois heures d'une marche rendue difficile par l'abondance d'une végétation luxuriante, je croyais avoir abandonné pour toujours toute forme de civilisation. Victime innocente d'une mauvaise farce je m'apprêtais à errer sans fin dans une forêt quasi vierge. Et puis, sans prévenir, j'ai été propulsé au bout du monde. Oui, j'y reviens ! Sans crier gare, le sentier sortit des fourrés, pour débouler sur un promontoire rocheux. Alors que depuis plus de trois heures ma vision était réduite à quelques malheureux mètres, je n'avais plus que la ligne d'horizon pour arrêter ma vue. Le soleil faisait miroiter la mer de mille feux. L'azur des eaux était rompu par la présence d'innombrables îles. De simples bouts de rochers sans végétation à de petits îlots où il devait faire bon vivre. À perte de vue ce n’était que criques, ports naturels, envolées criardes de goélands ou de fous de Bassan, passes étroites, isthmes incertains, rochers à fleur d'eau, falaises blanchies par le guano, nuages aux formes fantasmagoriques se reflétant dans les eaux turquoises. La nature semblait avoir été façonnée par quelque artiste prolifique qui aurait jeté toutes ses couleurs, utilisé toutes ses techniques, torturé son imagination pour créer une œuvre à nulle autre pareille.

    Depuis que j'ai découvert ce lieu, j'y reviens chaque jour. Les six heures de marche aller-retour ne sont rien comparées au bonheur que j'ai à me trouver là, de plain-pied avec les éléments, entre ciel, mer et terre. Le paysage change chaque heure, il n'est jamais le même. Si à marée basse des milliers d'îles semblent vouloir danser sous mes yeux, elles ne sont plus que quelques centaines à marée haute. Je me plais à imaginer des détrousseurs de bateaux, allumant des feux sur la côte pour tromper les marins. Bernés par les feux pernicieux, les valeureux capitaines ne peuvent faire autrement que d'échouer leurs navires sur les récifs sans pitié. Ne reste aux équipages qu'à défendre chèrement leurs peaux face aux pilleurs d'épaves. Et une fois encore je me surprends à rêver. Les images me propulsent des années en arrière, au temps de mon enfance heureuse où tes romans, mon cher Jules, étaient mes compagnons de solitude.

    Ah ! Je me sens si bien ici que je compte y rester jusqu'à l'épuisement de mes ressources. Heureusement, mes repas et mon coucher ne me coûtent pas cher. Il faut dire que je mange mal et ne dors pas mieux ! Qu'importe ! Le bonheur de venir ici mérite tous les sacrifices ! Et puis, mon aubergiste n'est pas un mauvais homme. Il m'a prêté une bonne paire de jumelles. Jour après jour, le dos bien calé contre la roche chauffée par le soleil, je visite chaque île sans bouger de mon promontoire. Une sorte de voyage immobile que j'affectionne.

    Tu l'auras compris, mon cher Jules, je ne suis pas encore de retour. Il me faudra du courage pour m'arracher de mon bout du monde. Un jour viendra où je devrais en faire mon deuil. En attendant, je profite. Pour atténuer la douleur et le chagrin de quitter mon paradis, il n'est pas impossible que je passe par Nantes, te faire une affectueuse visite. Ce sera pour moi l'occasion de te conter par le détail mes aventures. Qui sait, peut-être t'inspireront-elles une nouvelle « Histoire Extraordinaire ? »

     À très bientôt,

    Ton dévoué,

    Philéas       

     

    ©Pierre Mangin 2016

    (Cette nouvelle a été publiée une première fois dans L'Agenda 2015, chez Jacques Flament Éditions)

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