• Mortelle Envolée Episode 10

    Mortelle Envolée Episode 10

    Grande nef des Cordeliers, Samedi, 15h00

     

    Depuis une heure, Antoine Levorgne enchaîne les signatures. Le permissionnaire attire sur lui l’attention des badauds. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut voir en face un détenu de la célèbre centrale. Il se plie avec un plaisir non dissimulé à l’exercice, et ne manque pas une occasion de rendre grâce à Dieu pour ce qu’il est devenu :

    — J’étais un bandit de grand chemin. Un menteur, un voleur, un idolâtre, un sans foi ni loi. Jésus a pardonné mes péchés, il a fait de moi un homme nouveau.

    Parmi les curieux un homme se tient en retrait et observe Antoine à la dérobée. Maurice est à la fois intimidé et ému de se retrouver devant le géant. La veille, dans le hall de la mairie, il ne l’avait aperçu que de loin et ne s’était pas rendu compte à tel point Levorgne est une véritable force de la nature. L’approcher de si près lui fait perdre ses moyens. Quand le petit groupe qui se tient devant le stand du permissionnaire s'éloigne, Maurice ose enfin faire un pas en avant. Sans attendre, Antoine interpelle le nouveau venu et lui met un livre entre les mains :

    — J'étais prisonnier de mes passions, Jésus a fait de moi un homme libre. De l'Ombre à la Lumière, c'est l'histoire de ma vie, l'histoire d'un homme perdu, sauvé par la foi, l'histoire d'un taulard qui retrouve la liberté dans sa cellule. Ça pourrait être l'histoire de votre vie...

    Antoine plante son regard au fond des yeux de Maurice. Il lui reprend le livre des mains en lui demandant son prénom. Et, sans hésiter, écrit d'une écriture ferme sur la page de garde :

    Pour Maurice, ces quelques pages en témoignage de Celui qui peut tout pour nous.

    Maurice n'a pas le temps de comprendre, il se retrouve avec un exemplaire dédicacé. Un peu embarrassé il tente de s'expliquer :

    — Je... Je... J'ai déjà lu votre livre. J'ai adoré, vraiment. Votre témoignage est bouleversant. Mon nom c'est Champlain. Maurice Champlain, je suis le mari d'Alice.

    — Bon sang, Maurice ! Tu pouvais pas le dire plus tôt ?

    — C'est que... Je n'ai pas eu le temps !

    — Je suis content de te rencontrer, Maurice. Si tu savais tout ce qu'Alice a fait pour moi. Si ce livre existe, elle y est pour beaucoup.

    — Je suis vraiment content moi aussi. Alice m'a tellement parlé de vous ! Elle m'a raconté votre histoire, votre... passé, votre quotidien là-bas, à la centrale de Saint-Maur, tout ce que vous endurez semaine après semaine. C'est bien simple, j'ai l'impression que vous faites partie de la famille.

    — Et c'est vrai ! Nous appartenons à la grande famille de Dieu ! Mais dis donc, Maurice, pas de vous entre nous. Après tout, nous sommes frères. Et des frangins qui se donnent du vous... Très peu pour moi ! Au fait j'y pense, qu'est-ce que tu vas faire du livre ?

    Maurice farfouille dans ses poches et en retire un billet de vingt euros qu'il s'empresse de tendre au géant.

    — Le livre ce n'est rien ! Ce sera le mien. Mais s'il vous plaît, n'en dites rien à Alice... Elle n'aimerait pas savoir que je dépense ainsi, sans faire attention. Elle me moquerait d’avoir acheté un livre que nous avons déjà en trois exemplaires à la maison ! Elle aurait raison : ce n’est pas très raisonnable…

    — C'est d'accord vieux frère ! Motus et bouche cousue. La fermer, ça me connaît.

    Voulant marquer son amitié, Antoine donne à Maurice une virile tape sur l'épaule. Sous le choc, ce dernier manque de s'étaler par terre. Il ne s'en formalise pas, bien au contraire. Il est plutôt fier de cette marque d'affection spontanée. Maurice serait bien resté plus longtemps en compagnie d'Antoine, mais il aperçoit au loin Alice qui se dirige vers eux. Il dissimule son livre sous sa veste et file vers l'autre bout du salon.

    Maurice parti, Antoine continue, inlassable, d'interpeller le chaland :

    — Madame ! N’ayez pas peur d’approcher. C’est un livre sur l’amour.

    — Monsieur, j’aimerais vous parler d’une révolution. Une révolution intérieure !

    De l’Ombre à la Lumière, messieurs dames : où comment j’ai découvert la vraie vie au fond de ma cellule.

    Catherine Sauseck s’amuse à observer le cinéma de son voisin.

    — Un véritable bonimenteur de foire, confie t-elle à Ludovic Coissard qui est venu la rejoindre à sa table. Ce gars-là pourrait tout aussi bien vendre des couteaux multi usages sur les marchés ou des moules frites à la grande braderie de Lille.

    Catherine est obligée de constater que la tchatche fonctionne plutôt bien puisque son voisin a vendu une bonne douzaine de livres alors que seuls trois Poussières d’Enfances sont partis. Il faut dire qu’elle se refuse d’aller ainsi à la pêche au client. Pour elle, venir dans un salon, c’est être là, disponible, attentive, à l’écoute. Elle ne veut en aucun cas forcer la main à qui que ce soit. C’est une idéaliste qui préfère vendre six livres à six lecteurs convaincus, que vingt-cinq en poussant à la consommation. Ecrire est une passion qu’elle aime faire partager. Que ce soit en participant à des salons ou en animant des ateliers d’écriture au sein de son lycée ou dans les maisons de retraites du département. Elle déteste les auteurs qui pètent plus haut qu’ils n’ont le cul. Elle fait partie de celles et ceux qui ont snobé Gâtefin lors de l’inauguration. L’aventure l’amuse encore et son rire résonne à nouveau dans la nef. À Ludovic Coissard qui lui demande ce qui l’amuse tant, elle répond :

    — C’est la tête que fait Ambroise Gâtefin derrière ses piles de bouquins. Regarde ! On dirait qu’il a avalé un porte-parapluie !

    Et les deux écrivains de jeter un œil sur le stand de Gâtefin avant de partir dans un nouvel éclat de rire. Ludovic aime bien cette complicité naissante avec Catherine. S’il a un faible pour ses lectrices, il ne dédaigne pas tisser à l’occasion des rapports privilégiés avec certaines de ses collègues écrivaines. Il le fait d’autant plus volontiers que l’écrivaine est jolie. Or, Catherine Sauseck est plus que jolie, elle est belle. La quarantaine épanouie, le visage rayonnant de bonne humeur, une longue chevelure blonde indisciplinée qui retombe sur ses épaules en vagues mouvantes, elle arbore un décolleté qui fait tourner le regard des hommes. En vérité peu y résistent, et peu arrivent à lui parler en la regardant au fond des yeux. Catherine le sait et s’en amuse. Pour elle, la pudeur ne réside pas dans les habits mais dans les actes qu’on pose. C’est pour ça aussi que sa jupe plissée s’arrête bien au-dessus des genoux et ne cache pas grand-chose de ses jambes. Professeur de français au lycée Pierre et Marie Curie, Poussières d’Enfances est son troisième recueil de nouvelles publiée aux Editions Destran. C’est une battante Catherine Sauseck, une militante. Après avoir publié deux recueils dans des maisons traditionnelles, elle est partie en guerre contre les grands trusts de l’édition, les éditeurs capitalistes affameurs d’auteurs, et s’est lancée dans l’auto édition. Les éditions Destran, c’est elle. Et elle compte bien faire des émules, pourquoi pas convaincre une grande plume de s’auto éditer.

     

    © Pierre Mangin 2018

     

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