• Mortelle Envolée Episode 11

    Mortelle Envolée Episode 11

    Grande nef des Cordeliers, Samedi 15h20

     

    Ludovic Coissard aimerait bien échanger sa place, pour passer la journée à côté de Catherine. Seulement voilà, son voisin n’a pas l’air commode. La veille au soir, au bar de la Vieille Echelle, il est allé le trouver. Pour lui proposer de se joindre au petit mouvement de contestation. En quelques phrases sèches, Antoine Levorgne lui a fait comprendre qu’il avait d’autres chats à fouetter qu’à jouer à de tels enfantillages. Ludovic avait eu assez des sbires de Gâtefin et n’avait aucune envie de se coltiner avec un détenu en permission. D’autant plus qu’à côté de Levorgne, les deux costauds en cravate font figure de mauviettes ! Du coup il se contente d’abandonner sa place à intervalles réguliers pour retrouver Catherine. Tous les prétextes sont bons. Lui offrir un café, se moquer de Gâtefin, évoquer ses projets, et surtout, faire le pitre. L’amuser et écouter son rire.

     

    Dans la même allée, un petit peu plus vers le chœur de la nef, Eric Musardière ne peut s’empêcher d’être satisfait. Il a eu le nez fin. La nouvelle du suicide de Rosaldine Duval a fait le tour de la ville. Le drame est dans toutes les bouches, toutes les têtes. Des organisateurs aux simples promeneurs en passant par les écrivains, les libraires et les éditeurs. Le public est nombreux à s’arrêter devant le portrait de Rosaldine, pour un hommage silencieux et discret. Et beaucoup poussent plus avant leur témoignage en achetant le livre de la défunte. C’est une chose étrange de voir le public plébisciter le seul ouvrage dont l’auteur serait bien en peine de leur offrir la moindre dédicace. La mort de Rosaldine provoque une empathie qu’Eric Musardière ne s’explique pas. Mais c’est une réalité : les piles de bouquins fondent comme neige au soleil au point que l’éditeur se demande s’il n’aurait pas dû charger plus encore sa voiture qu’il ne l’a fait, quitte à mettre des cartons sur les sièges passagers.

     

    Livrant une guerre obstinée à la morosité et à la tristesse, un homme fait le spectacle dans les allées. Vêtu de sa biaude noire et de ses éternels sabots de bois, Paul Moulinier déambule en interpellant écrivains et badauds dans un français mâtiné de patois berrichon. Ceux qui le connaissent s’amusent à l’avance de ses interventions iconoclastes. Les autres le découvrent avec surprise. On le dirait tout droit venu d’un autre temps. Il semble indifférent aux regards intrigués ou amusés posés sur lui. En vérité il les cherche, les provoque, et son jeu est le fruit de plusieurs années de pratique. Il s’arrête aux tables, tutoie les auteurs, leur adresse la parole en patois. Quand il ne parle que le berrichon, seuls les initiés le comprennent. Le plus souvent il se contente d’intégrer quelques expressions afin de réjouir le plus grand nombre de ses anecdotes cocasses et de ses réflexions déjantées. C’est ainsi qu’il est allé trouver Gâtefin, pour lui dire en lui montrant les deux portes grandes ouvertes du couvent :

    — Dis-donc mon gars, faudrait p’têt ben voir à fermer le barriau, que les chieuvres pourraient s’barrer ‘core une fois… Queque t’en dis ?

    Gâtefin n’a pas pour habitude qu’on l’appelle « mon gars ». Autour de lui quelques-uns s’esclaffent. Le maître est si surpris que sa vivacité d’esprit habituelle met du temps à se mettre en branle. Il veut, d’une répartie cinglante, remettre Moulinier à sa place. C’est trop tard. Les sabots résonnent devant le stand des éditions Bouzanne. Là, il s’arrête devant ses propres livres, et en saisit un pour se brocarder lui-même :

    — Et çui-là. Qu’a t’y donc écrit, çui-là ? Jeanne une berrichonne dans la tourmente de la grande guerre. Ben y s’en fait pas lui, l’est même pas là pour le vendre son bouquin !

    Paul Moulinier peut faire le pitre. Pour sa Jeanne, il le sait déjà, le gros des ventes se fera sur le dimanche. En effet, c’est dimanche qu’il doit recevoir le Grand Prix de la Ville de Châteauroux des mains du président de l’Envolée. L’information est tenue secrète, mais des fuites ont eu lieu. L’auteur a été prévenu, son éditeur aussi. Les bandeaux rouges attendent bien sagement au fond de leurs cartons. Dès l’annonce officielle lui décernant le prix, ils seront enfilés sur les couvertures de Jeanne… En attendant Paul Moulinier fait le clown ! Il adore ça…

     

    Peu après quinze heures Laurent Malouin fait irruption dans le salon. Il n’a pas un regard pour Ambroise Gâtefin qui siège à une place d’honneur, entouré de quelques courtisans. Il traverse les allées au pas de charge et fond sur Antoine Levorgne.

    — Antoine ! Ça fait plaisir de te voir !

    — Laurent !

    Antoine Levorgne se tourne vers Alice Champlain :

    — C’est Laurent Malouin. Mon éditeur.

    Puis, désignant sa visiteuse :

    — Elle c’est Alice Champlain. Mon amie, ma sœur, ma mère. Elle est un peu tout ça à la fois. Je t’ai déjà parlé d’elle. C’est sympa que tu sois là.

    Les deux hommes s’étreignent longuement.

    — On est quand même mieux ici qu’au parloir, s’exclame Laurent. Il y faisait une chaleur là-dedans !

    Laurent Malouin, le fantasque patron des Editions de la Malouine est en retard. Très en retard puisqu’il est près de quinze heures quand il pénètre enfin dans le salon. Il se trouve que parmi les nombreuses incapacités chroniques dont l’éditeur est accablé, il y a celle de ne jamais être à l’heure. Il n’a donc pas assisté à l’incident du matin et c’est dommage : ça lui aurait plu. Nul doute qu’il se serait jeté dans la mêlée en apportant sa pierre à la contestation. Dans le monde de l’édition, Malouin est un découvreur. Il erre sur la Toile, visite les blogs d’auteurs amateurs, déniche de temps à autre la perle rare. Une plume. Un homme, une femme qui a quelque chose à dire et l’écrit bien. Il a ainsi tiré une bonne trentaine d’illustres inconnus de l’anonymat. Et il a piqué une bonne trentaine de fureurs noires quand ces mêmes inconnus, après leurs premiers balbutiements suivis de leurs premiers et timides succès, ont quitté le Bateau Pirate et son capitaine Corsaire pour aller signer dans des maisons d’édition plus importantes que la sienne. Le Bateau Pirate… C’est le surnom affectueux qu’ont trouvé ses auteurs pour désigner l’appartement limougeaud abritant le siège des Editons de la Malouine.

    Quand il a reçu le manuscrit De l’Ombre à la Lumière, il a hésité. Il sentait un souffle dans ces pages. Impossible de les publier en l’état cependant. Il restait du travail à fournir. Après avoir rencontré Antoine au parloir de la Maison Centrale, Laurent s’était décidé, et tous deux avaient correspondu pendant plus de six mois. Antoine Levorgne est un têtu, un dur à cuire qui ne s’en laisse pas compter, et, c’était sur ce point que le bât blessait : il n’avait pas l’intention de se soumettre aux contraintes éditoriales. Pour Laurent qui place le contact humain au-dessus de tout, travailler le tapuscrit sans jamais avoir Antoine en face de lui a été une expérience déroutante. Quant aux trois ou quatre fois où il s’était rendu au parloir, le poids du béton, des grilles et des horizons bouchés, l’avaient empêché de vivre la rencontre dans sa plénitude. Le résultat est là cependant, et le livre est bien parti. Le mystère entourant les prisons et les hommes qui y sont retenus est un créneau porteur. L’intérêt est immédiat. De plus Levorgne possède une trogne. L’archétype du vieux taulard façonné par les années de cellule et les heures de musculation. Il ne faut pas longtemps à Laurent Malouin pour s’apercevoir que sur le salon Antoine fait fureur. En l’observant, il se dit qu’il faut lui obtenir des permissions pour Lire à Limoges et la Foire du Livre de Brive. Découvrir de jeunes auteurs c’est bon pour la satisfaction morale et intellectuelle, avoir de temps en temps un titre qui « marche », c’est bon pour l’équilibre financier de l’entreprise. Et il se pourrait que cette année De l’Ombre à la Lumière soit ce titre un peu miraculeux qui permet à l’éditeur de passer l’hiver au chaud.

     

     

     © Pierre Mangin 2018

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