• Mortelle Envolée Episode 12

    Jardin des Cordeliers, Samedi, 15h40

     

    Dans le milieu de l’après-midi un soleil radieux baigne les jardins des Cordeliers. Au pied de l’imposante bâtisse médiévale règne une animation quasi estivale. Sur le petit bassin une nuée de canards affamés piaillent devant deux gamins qui leur lancent du pain dur coupé en petits morceaux. Les canards se jettent sous cette manne tombée des quatre petites mains innocentes. Ils se bousculent, se poursuivent, se chipent les précieuses denrées dans des gerbes d’éclaboussures, pour la plus grande joie des enfants. C’est à celui qui cancanera le plus fort pour intimider les autres. Cruelle représentation du monde des hommes : pour espérer manger, les plus timorés doivent attendre que les plus voraces soient rassasiés. Dans l’espace réservé aux enfants, des parents assis à l’ombre des frondaisons surveillent leurs rejetons. Ils s’en donnent à cœur joie, les marmots. Toboggan, balançoire ou tape-cul, ils n’en ont jamais assez. Ils courent, crient, sautent et roulent. De temps à autre des pleurs s’élèvent. Un bobo vite soigné à coups de baisers maternels, et la cavalcade peut reprendre. Sur un bateau de bois planté au milieu du sable ils sont découvreurs de contrées inhospitalières peuplées de chimères effrayantes. Les Christoph Colomb en culottes courtes ne sont jamais las de traverser mers et océans.

    Assis sur un banc un peu à l’écart de l’agitation familiale, Simon Dargelois réfléchit. Il n’a pas fermé l’œil de la nuit. Il a rendez-vous avec Laurent Malouin. Le journaliste et l’éditeur se connaissent de longue date. Dès le commencement Simon s’est intéressé aux Editions de la Malouine. Il trouve novatrice la démarche éditoriale de Laurent, éditeur en province, exigeant et entier. Les deux hommes se sont découverts de nombreux points communs. Ils ne manquent pas une occasion de se rencontrer. Ils se sont donné rendez-vous en tout début d’après-midi. Simon est donc venu s’installer sur le banc à trois heures et demie, en espérant n’avoir pas trop longtemps à attendre.

    Laurent descend quatre à quatre les marches menant à la partie basse des jardins. Du plus loin que Simon aperçoit son ami, il sait que ce dernier est agité. Sa démarche est saccadée, ses changements de direction brusques. Il balance les bras de droite à gauche, fait parfois un moulinet sans raison apparente, manque de bousculer un petiot en équilibre instable sur son vélo, se penche pour parler au garçonnet, se relève, évite de justesse un landau poussé par une jeune maman antillaise. Cette agitation exubérante est chez Laurent le signe d’une grande contrariété ou d’une intense concentration. Preuve en est, il passe devant le banc où est assis Simon sans même l’apercevoir…

    — Ce bon vieux corsaire de Laurent ! l’interpelle Dargelois. On ne salue plus ses amis ?

    — Ah, Simon, je te trouve enfin. Je viens de faire un tour dans le salon. J’ai passé un moment avec Antoine Levorgne.

    — Et c’est ton auteur qui te met dans cet état ?

    — Non, non. En le quittant pour te rejoindre, je suis tombé sur la photo de cette jeune femme.

    — Rosaldine Duval…

    — Oui, c’est ça. Quelle horreur. J’ai entendu la nouvelle aux infos, en venant ici. Mais de voir sa photo, si jeune, si belle… Ça m’a fait je ne sais pas quoi.

    — J’étais le long des voies hier. Avec la commissaire Orion. Depuis je cohabite avec un fantôme. Enfin… Avec un fantôme de plus. Tu sais ce qui me chagrine le plus ?

    — Non.

    — Cette fille ne s’est pas suicidée. Impossible ! Elle n’a pas pu s’allonger sur la voie en attendant qu’un train la découpe.

    — Qu’est-ce que tu crois ?

    — Qu’on l’a tuée. On ne se suicide pas quand on a vingt-trois ans, qu’on est belle comme le jour qu’on s’appelle Rosaldine et que son premier roman vient de sortir.

    — Il y a des précédents. Tristan Elgof s’est suicidé juste avant la sortie de Kornwolf.

    — Ne confond pas le destin d’Elgof qui a grandi dans une Amérique qu’il a autant aimée que haïe, avec celui d’une Rosaldine Duval, petite fille modèle issue de la bourgeoisie de Saint Germain en Laye, brillante étudiante a qui tout réussi, jeune romancière promise à un grand avenir et, de plus, à la veille de vivre son premier salon du livre… En plus Kornwolf n’était pas son premier roman. Auparavant il avait publié Le Seigneur des porcheries, et aussi Jupons et Violons.

    — D’accord monsieur le journaliste d’investigation. Mais alors qui peut en vouloir à cette jeune auteure promise à un destin sublime comme tu le dis, au point de commettre un meurtre ?

    — J’en sais rien. C’est bien là que je butte. J’ai beau tourner et retourner la question en tous sens, je ne trouve rien. Rien de rien. Pas le début d’un commencement de motif. Personne dans son entourage, d’après ce que j’en sais, n’a de raison de lui en vouloir. J’ai parlé avec son éditeur ce matin. Il me confirme que Rosaldine est saine, équilibrée, qu’elle n’a aucun ennemi. Il m’assure qu’elle n’a rien d’une dépressive… Ses parents doivent être arrivés à Châteauroux. Je vais essayer de leur parler.

    — Vas-y mollo avec eux.

    — Je sais. Orion n’arrête pas de me le répéter.

    Simon se tait. Sombre et silencieux il se lève, pour proposer à son ami Laurent d’aller marcher :

    — Dis, si on faisait le tour du grand lac ? Et on en profite pour parler d’autre chose.

    — C’est parti !

    Les deux hommes abandonnent le banc et se dirigent à pas lent vers le grand bassin.

    — Dis donc, demande Simon, j’ai aperçu ton poulain… Antoine Levorgne… Tu donnes dans le catho maintenant ?

    — Tais-toi ! Tu dis n’importe quoi. Ce type a une voix, ne t’en déplaise. Il a du style, ses mots frappent, percutent.

    — Mouais… Il a du style, je ne dis pas. Mais pour le fond…

    — C’est bien toi ça ! Merde ! Il faut abandonner ton habit d’anticlérical primaire. C’est fini le temps où il y avait d’un côté les mauvais curetons, tous vendus à l’ordre établi, et de l’autre les bouffeurs de curés. Don Camillo et Peppone, c’est dépassé. Faut évoluer ! Que tu sois d’accord ou pas avec ce qu’il dit, qu’est-ce que ça change ? L’important est qu’il puisse le dire. L’important est qu’il trouve un espace ou s’exprimer. Et la vocation première des Editions de la Malouine, c’est d’accueillir de nouvelles voix. En elle-même son aventure interpelle. Un voyou, fiché au grand banditisme, un caïd qui se met à parler d’amour, de non-violence, on devrait le faire taire ? Et pour quelles raisons ? Aujourd’hui je publie Antoine Levorgne qui raconte sa découverte de la foi dans un cul de basse fosse. Si demain tu m’écris un bouquin sur tes convictions anarchistes, je le publierai aussi. Où est le problème ?

    — Le problème est que ton Levorgne il fait un peu zinzin tout de même. Je me demande si ses années de cabane ne lui ont pas un peu bouffé le cerveau. Dieu est grand, louanges et gloire à lui, j’étais un méchant je suis un bon car Jésus m’a sauvé, c’est pas un petit peu court tout ça ?

    Laurent Malouin fait semblant de ne pas avoir entendu. Ça lui évite d’avoir à répondre et d’argumenter sur un point où il n’est sûr de rien. Les deux hommes s’engagent sur un petit pont enjambant un bras de l’Indre. Un gros courrier surgit derrière les arbres, à très basse altitude. Ses moteurs vrombissent de toute la puissance de leurs chevaux.

    © Pierre Mangin 2018

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