• Mortelle Envolée Episode 23

    Les Cordeliers, Dimanche, 10h20

     

    En l’abordant, Simon constate immédiatement que Laetitia a la tête des mauvais jours. Visage fermé, traits tirés, elle a abandonné ses talons aiguilles et son jean moulant pour une paire de baskets spéciales macadam et un pantalon de toile genre safari. Pour le haut elle a revêtu un polo neutre qui dissimule jusqu’aux formes de sa poitrine. Simon se garde d’émettre un avis sur sa tenue vestimentaire.

    — Je vous offre un café ?

    — Bonne idée. Mais pas ici, j’en ai soupé des écrivains.

    — D’accord, je vous emmène. Je connais un troquet sympa pas très loin d’ici.

    — Attention Simon ! Pas un de ces bouisbouis infâmes que vous affectionnez.

    — Vous ne pensez tout de même pas que je vais fréquenter ces cafétérias insipides qui fleurissent dans nos centres commerciaux !

    Laetitia détend un peu le col de son polo et tourne la tête vers un micro dissimulé à l’intérieur.

    — Lauzerte, je m’absente. Je serai hors zone. S’il y a quoi que ce soit vous m’appelez au téléphone. Je suis de retour dans un quart d’heure.

     

    Chez Germaine, Dimanche,10h25

    Mortelle Envolée Episode 23

    Rue des Anciennes Ecuries, Simon pousse la porte d’un bistrot aux allures 1900, Chez Germaine.

    — Ici nous pénétrons dans un lieu préservé de la modernisation…

    Simon et Laetitia s’installent au comptoir. À une table quatre vieux jouent à la belote en faisant claquer leurs cartes. Les joueurs n’échangent pas une parole, hormis celles indispensables au bon déroulement de la partie. À côté des cartes, quatre ballons de rouge à moitié vides. Derrière le comptoir de cuivre étincelant, sous les étagères remplies de verres et de bouteilles, quelques photos encadrées de personnalités venues un jour se désaltérer chez Germaine. On y reconnaît pêle-mêle, un ministre de François Mitterrand, deux ou trois vedettes de la chanson française à leurs débuts, un coureur automobile et, bien sûr, l’incontournable Gérard Depardieu. La photo date de l’époque où il portait une longue chevelure blonde. Il tient la patronne par l’épaule, de sa main libre il lève bien haut un verre de vin rouge et sourit à l’objectif de toutes ses dents.

    Simon commande deux cafés.

    — Alors, Laetitia, vous en êtes où avec Levorgne ?

    Laetitia répond à voix basse :

    — Pour l’instant il a daigné répondre à nos questions concernant son identité. C’est tout. Il a exigé un avocat qu’il a congédié après cinq minutes d’entretien. Depuis c’est silence radio.

    — Antoine Levorgne ne vous dira rien.

    — Sa garde à vue ne fait que commencer.

    — Vous pouvez le garder vingt-quatre, quarante-huit ou soixante-douze heures, ce type ne bronchera pas. Il a des années de centrale derrière lui. C’est un dur. Se taire, il sait faire. Pour lui une garde à vue ce n’est rien. Une formalité de quelques heures. Une broutille.

    — Nous verrons.

    Le patron dépose les deux cafés et retourne à l’autre bout du comptoir.

    — C’est tout vu, Laetitia. Ce type ne dira rien. Pour deux raisons. Une parce que c’est un dur. Deux parce qu’il n’a rien à dire. Pourquoi s’acharner sur lui ?

    — Ah non Simon ! Pas vous ! Ne m’emmerdez pas avec Levorgne. Mais qu’est-ce qu’il vous a fait à tous ? Ma parole, il vous a aveuglé !

    — Antoine Levorgne n’a aucun intérêt à la mort de Ludovic Coissard.

    — Qu’est-ce que vous en savez, monsieur je sais tout ? Antoine Levorgne est un détenu particulièrement signalé ; fiché au grand banditisme, condamné à une lourde peine pour des faits gravissimes. Foutez-moi la paix avec vos grands discours sur la réinsertion. Levorgne est potentiellement dangereux. Et ne m’emmerdez plus avec ça Dargelois ! On est d’accord ?

    Laetitia jette à Simon un regard noir. Un des beloteurs laisse sa carte en suspens et tourne la tête vers le comptoir. La commissaire continue, d’un ton adouci :

    — C'est vrai, Simon, un commissaire de police ne parle pas ainsi. Un commissaire de police est censé garder son calme en toutes circonstances. Maître de soi, voilà le credo du commissaire de police bien noté de ses supérieurs. Je vous ai choqué ? Je m'en fous ! Vous l’avez bien cherché. Je vais vous dire, votre Levorgne ne m’impressionne pas. Il a écrit un livre en prison ? La belle affaire ! Enfermez-moi dans une cellule pendant dix ans, nourrie logée blanchie et je vous ponds les Rougon-Macquart ! Levorgne et consorts c’est la bonne conscience d’une politique de réinsertion en pleine faillite.

    Simon s’est habitué aux coups de gueule de Laetitia. Il n’est pas choqué. Juste déçu de la voir s’obstiner. Il veut répondre quand le téléphone de Laetitia se met à sonner. C’est Lauzerte qui l’appelle :

    — Commissaire, venez vite ! On a un problème…

    — Putain !

    Laetitia rempoche son portable et quitte le café dans la précipitation. Quand Simon se retrouve sur le trottoir après avoir réglé les consommations, elle a déjà remonté toute la rue des Anciennes Ecuries. Simon n’a que le temps de la voir disparaître place Bertrand.

     

     

    © Pierre Mangin 2018

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