• Mortelle Envolée Episode 24

     

    Couvent des Cordeliers, Dimanche, 10h50

    Mortelle Envolée Episode 24

    Le vielleux et le cornemuseux rangent leurs instruments dans leurs housses. Nicoli est venu leur annoncer qu’il était inutile d’attendre. Vu les circonstances il était préférable d’oublier la musique. Et il était probable qu’on oublierait aussi la remise du prix. Mais qu’en revanche la municipalité n’oublierait pas d’honorer leur cachet comme convenu.

    Le cornemuseux, un grand échalas vêtu d’une veste de cuir sans manche sur une chemise blanche, achève de ranger sa trois pouces dans son étui. Un vulgaire tuyau de PVC de 120 constellé d’autocollants, fermé à un bout et muni d’un bouchon à vis de l’autre côté. Quand Nicoli s’éloigne il glisse à son collègue d’un ton fataliste :

    — Pour leur Envolée, ce n’est pas une vielle et une cornemuse dont ils ont besoin. Ils devraient aller chercher un clairon au 517ième, pour la sonnerie aux morts…

    — Tu sais bien que le 517 n’existe plus ! lui répond son collègue en rigolant.

    — Ah oui, j’avais oublié. Qu’ils aillent chercher l’harmonium de Saint André en ce cas. Pour jouer le Te Deum !

     

    Maison du Chêne rouillé, Dimanche, 11h05

     

    — Que se passe t-il commissaire ? Il me semble que nous nous rencontrons souvent depuis deux jours. Ce qui n’est pas pour me déplaire notez.

    Hervé Saintonge, nœud papillon parme sur une chemisette turquoise, a chaussé ses lunettes d’écaille. Il enfile une paire de gants en latex et s’apprête à examiner le corps sans vie de Paul Moulinier.

    Il n’a pas fallu longtemps à Laetitia pour sauter dans une voiture accompagnée de deux hommes, et se rendre jusqu’à l’ancienne maison forestière. La Maison du Chêne rouillé est située en lisière de forêt, sur la commune de Clavière. Quand elle est dans le feu de l’action, Laetitia aime s’installer au volant. À ses côtés le lieutenant Bagneux n’en menait pas large. Ils avaient traversé Châteauroux à plus de cent kilomètres heures, slalomant entre les véhicules, évitant de justesse vélos et piétons, ralentissant à peine pour franchir feux rouges et stops. Avenue de la Châtre, un camping car avait eu la mauvaise idée de se déporter sur la voie de gauche alors qu’un 4X4 tractant un van arrivait en face. Le lieutenant Maurice, installé à l’arrière, jure qu’on n’aurait pas mis un petit doigt entre sa portière et le côté du camping car. Arrivés à la Maison du chêne rouillé, la commissaire Orion et ses deux lieutenants comprirent aussitôt qu’ils arrivaient trop tard. Paul Moulinier ne recevrait jamais son prix, il n’assisterait pas à sa propre consécration : il gisait sur son perron dans une mare de sang…

    — Alors Saintonge ? Vos premières impressions ?

    Hervé Saintonge se relève avec lenteur. Il retire ses gants de latex et prend le temps de ranger ses lunettes d’écaille dans leur étui en cuir avant de répondre à la commissaire.

    — Du beau travail. C’est net, précis, efficace. Une seule blessure à première vue. Une large entaille. Huit centimètres de long environ, deux centimètres et demi, trois centimètres au plus profond. La carotide sectionnée. À moins de recevoir des soins de premières urgences, la victime n’avait aucune chance de s’en sortir. Et il est peu fréquent de voir des agresseurs porter secours à leurs victimes.

    — Vous avez une idée de l’heure du crime ?

    Hervé Saintonge jette un coup d’œil rapide à sa montre. Une Breitling massive, avec trois cadrans.

    — À première vue le décès remonte à trois heures environ. Soit ce matin entre huit heures et quart et neuf heures moins le quart. Selon l’expression consacrée, des examens complémentaires s’avèrent nécessaires pour affiner tout ça. La salle d’autopsie sera prête dans une heure. Dès que vos hommes en ont terminé, on peut commencer. Après un tête-à-tête avec ce garçon je serais en mesure de vous en dire davantage madame la commissaire. Pas avant.

    Sans attendre un instant, Laetitia sort son portable de son étui et demande à Dubus de signifier à Levorgne la fin de sa garde à vue.

    Elle a juste le temps de passer une communication rapide qu’une voiture blanche se gare derrière l’ambulance des pompiers. Sylvain Doutremont en sort et se dirige d’un pas rapide vers la scène de crime.

    — Je crois que nous avons de la visite, confie Saintonge à la commissaire.

    — Oui. Et je crois que je vais prendre un savon, répond Laetitia à voix basse.

    À la vue de Moulinier baignant dans son sang, le procureur ne peut réprimer un haut-le-cœur. Il se saisit d’un mouchoir parfumé et s’en tamponne la bouche et nez avant de se planter devant la commissaire Orion.

    — Sait-on à quelle heure remonte de décès ? demande t-il sans prendre le temps de saluer.

    — D’après le légiste, ce matin entre huit heures quinze et huit heures quarante-cinq.

    — Parfait ! C’est parfait ! Je vous félicite commissaire ! Vous avez fait du bon boulot. Vous allez me faire le plaisir de lever la garde à vue de cet Antoine Levorgne. Immédiatement !

    — J’ai déjà passé des consignes dans ce sens, monsieur le procureur.

    — Et je compte sur vous pour lui présenter des excuses !

    Laetitia Orion ne répond pas. Elle regarde Sylvain Doutremont tenter une nouvelle fois de s’approcher de la scène de crime, son mouchoir dans la main droite.

    Mortelle Envolée Episode 24

     

    Rue George Sand, Dimanche, 11h15

     

    La petite Twingo est garée juste devant le commissariat. C’est interdit. Alice Champlain le sait. Alice Champlain s’en moque. Quand il s’agit de s’occuper d’Antoine, elle qui a toujours traversé dans les clous se sent l’âme rebelle. Dès qu’elle a reçu le coup de fil d’Antoine pour lui annoncer la fin de sa garde à vue, elle a abandonné le salon pour venir le chercher. En sortant elle a croisé un des organisateurs dans l’allée centrale. Celui-là même qui voulait ôter les livres d’Antoine. Elle s’est offert un petit plaisir gratuit en l’interpellant :

    — Monsieur Levorgne revient ! Vous auriez eu bonne mine en l’effaçant des programmes !

    Et maintenant personne ne l’empêcherait de stationner où bon lui semble.

    Enfin, les quelques formalités administratives accomplies, Antoine Levorgne sort du commissariat. Il descend les marches, traverse la cour et se présente à la porte piéton. Un fonctionnaire en actionne l’ouverture. Antoine est si grand, si massif, que la porte semble trop petite pour lui. Alice se précipite hors de sa voiture pour courir vers son protégé et se jeter dans ses bras.

    — Antoine !

    Antoine rit de bon cœur et soulève sa visiteuse. Dans ses bras puissants, elle ne pèse pas plus lourd qu’un fétu de paille.

    — Allez ! Descend-moi ! Tu as déjà perdu assez de temps ce matin. Retournons vite au salon, monte dans la voiture !

    Alice Champlain démarre en regardant Antoine en coin. Elle est inquiète. Bien sûr, Antoine est une force de la nature dotée d’une force de caractère incomparable. Bien sûr il a Jésus dans sa vie. Mais tout de même. Se retrouver en garde à vue, quel traumatisme ! Obligé de passer son dimanche matin au commissariat quand on bénéficie de sa première permission de sortir, c’est une sacrée déveine.

    — Ils ne t’ont pas fait trop de misères ?

    — Ils m’ont posé des questions. J’ai rien à leur dire.

    — Comment peuvent-ils imaginer que tu peux y être pour quoi que ce soit dans ces affreuses histoires ?

    — C’est la faute à cette bonne femme. La commissaire Orion. Elle m’aime pas.

    — Pourquoi dis-tu ça ?

    — Elle est venue me parler vendredi soir. À la mairie. Et j’ai senti qu’elle m’aimait pas. Ces choses-là se sentent. Je crois même qu’elle me déteste. C’est pour ça qu’elle m’a collé en garde à vue. Pour pourrir ma permission.

    — Si tu veux on porte plainte contre elle.

    Antoine Levorgne tourne la tête vers la droite. La petite Twingo vient de s’engager dans la rue de la Poste et le palais de justice défile sous ses yeux.

    — Laisse tomber, Alice. J’en ai soupé des juges et des tribunaux. D’ailleurs je n’ai aucune chance. Et puis, ce n’est pas très grave.

    Arrivée à proximité des Cordeliers, Alice se met à râler.

    — Bien sûr, à cette heure-ci il n’y a plus une place de libre…

    Elle stoppe la voiture en allumant ses feux de détresse.

    — Descend ici Antoine ! Je vais me garer et je te rejoins.

    Dans la voiture qui suit celle d’Alice, le conducteur, irrité par l'arrêt intempestif de la petite cylindrée, s’apprête à klaxonner. Quand il voit Antoine s’extraire de la voiture et dérouler son corps de géant, il se ravise et laisse son geste en suspens. Soulagée, la Twingo se relève d’une bonne quarantaine de centimètres. Antoine la regarde s’éloigner avant de traverser à pas lents la place Saint Hélène pour rejoindre les Cordeliers.

     

    Couvent des Cordeliers, Dimanche, 11h45

     

    Le retour d’Antoine ne passe pas inaperçu. Les écrivains sont des gens comme les autres. Il y a les partisans de l’ordre à tout prix. Ceux-là ont le regard fuyant, ils font semblant de ne pas voir Antoine. Sa garde à vue ne dérange pas leurs consciences, sa levée est un mystère. Un détenu qui profite d’une permission pour faire un mauvais coup, ça c’est déjà vu. Il n’est donc pas impossible que le phénomène se reproduise. Il y a aussi quelques antis tout qui l’accueillent avec des vivats auxquels Antoine répond par de timides coups de tête. Ce n’est pas tant la joie de voir Antoine revenir au salon qui les réjouit que de constater une fois encore la déconfiture d’une police toute entière vouée aux intérêts d’une caste dirigeante et bien pensante. Eux seront toujours du côté des incarcérés, des inculpés et autres mis en examen. Enfin il y a la masse qui ne manifeste pas de réaction marquée. On attend de voir, on analyse, on essaie de se garder loin des passions réductrices.

    Catherine Sauseck s’apprête à partir. Avec Ludovic ils avaient prévu de pique-niquer sur un banc dans les jardins. Elle ne supporte pas la perspective d’aller manger au réfectoire du lycée Jean Giraudoux, avec tous les autres. Elle préfère rentrer chez elle. Christian l’attend et les enfants sont ravis. En passant devant elle pour rejoindre sa place, Antoine ignore sa voisine de salon. Catherine l’observe un instant repositionner ses piles de livres et se préparer pour la suite de la journée.

    — Je suis contente que tu sois revenu, Antoine. Ludovic Coissard était mon ami. Je n’aimais pas l’idée d’avoir peut-être passé toute la journée de samedi à côté de son assassin.

    Antoine cesse de tapoter ses bouquins.

    — Merci… Moi je n’ai pas aimé voir ce type comme je l’ai vu ce matin. C’était un mec courageux qu’avait pas froid aux yeux. Il l’a montré vendredi soir et aussi hier matin.

    Un pâle sourire éclaire le visage de Catherine l’espace d’une seconde.

    — C’est sûr qu’avec lui, Gâtefin n’était pas à la noce.

    Malgré elle, le souvenir de la mine déconfite d’Ambroise Gâtefin amène un rire à ses lèvres. Un rire vite couvert par celui, bruyant, d’Antoine.

    — Ce Gâtefin, c’est quand même un drôle de gonze. Du genre à ne pas se prendre pour les trois quarts d’une mandarine. Tu le connais ?

    — Pas très bien, avoue Catherine. Je l’étudie avec mes élèves de première. C’est bien suffisant.

    — Tu es prof ?

    — Oui. Ici, au lycée Pierre et Marie Curie.

    — Les gosses ils ont de la chance d’avoir un prof comme toi. Si je t’avais eue comme prof, j’aurais bossé comme un malade. Pour te plaire.

    Un homme vient interrompre la conversation. Il tient Poussières d’Enfances entre ses mains et paraît très intéressé.

    — Il s’agit d’un recueil de nouvelles sur les résonnances que peuvent avoir certains souvenirs d’enfance – parfois insignifiants – à l’âge adulte.

    — J’en ai lu quelques extraits. J’aime bien… Vous pouvez me le dédicacer ? Pour François.

    Catherine s’exécute, souffle sur les quelques lignes qu’elle vient d’écrire pour en faire sécher l’encre, et tend le livre à François. Elle salue ensuite Antoine :

    — Je vais manger. À tout à l’heure.

    — À tout à l’heure.

     

    © Pierre Mangin 2018

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