• Mortelle Envolée Episode 25

    Mortelle Envolée Episode 25

    Cabinet de la juge d'instruction Poussin, Dimanche, 12h30

     

    Les longs couloirs du palais de justice sont vides. Derrière les portes closes des différentes salles, le silence est roi. On est loin du brouhaha habituel de la semaine. Aujourd'hui la ruche semble endormie. Au premier étage, seule une pièce est occupée. Celle ou officie madame la juge d'instruction Poussin.

    Sur son bureau, rien ne traîne. Quelques dossiers empilés, tranches soigneusement alignées. Devant elle un large sous-main en cuir, un pot à crayon recouvert de la même matière, un téléphone, une lampe qui se reflète sur l'acajou du bureau. Pas plus de souvenir de vacances ensoleillées que de bibelot. Tout ici est conçu pour l'efficacité, à l'entier service du travail, et rien ne vient distraire l'esprit. Sur le côté de la pièce le bureau de la greffière est tout aussi ordonné. La juge Poussin est assez stricte en ce domaine. Différence notable, un ordinateur trône, à l'abri de la poussière sous sa housse de protection.

    — Vous savez pourquoi je vous ai convoquée je suppose ?

    La juge Poussin arbore son air revêche. Les deux femmes ne s'apprécient guère. La rigueur administrative toute tatillonne de la juge exaspère Laetitia. La jeunesse fougueuse de Laetitia indispose la juge. De plus elle déteste être de permanence.

    — Vous vouliez me parler de la garde à vue d'Antoine Levorgne, peut-être ?

    — Il s'agit bien de ça ! Mais c'est vrai, je ne comprends pas pourquoi vous vous êtes ainsi acharnée sur cet homme. Un modèle de réinsertion, c'est incompréhensible !

    — Les modèle de réinsertion sont comme le bon vin : c'est quand ils vieillissent qu'on les reconnaît. Pour Antoine Levorgne vous me permettrez de penser qu'il est encore tôt pour s'en persuader. Laissons passer les mois et les années et nous aviserons du succès ou de l'échec de sa supposée réinsertion.

    — Votre scepticisme ne vous autorise pas à vous acharner sur lui comme vous l'avez fait !

    — Sa garde à vue était justifiée. Je pense que n'importe quel collègue aurait pris la même décision que moi, au vu de sa présence sur la scène de crime.

    — Il n'empêche que c'est vous qui l'avez prise. Et je viens de me faire enguirlander par le directeur de cabinet du Garde des Sceaux.

    — J'assume pleinement ma manière de conduire l'enquête. J'en assumerai également les conséquences, madame le juge.

    — Passons... Je ne vous ai pas fait venir pour vous parler de monsieur Levorgne. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce lamentable épisode plus tard. Je vous ai convoquée pour une toute autre raison. Concernant l'affaire qui nous intéresse, j'ai décidé de confier l'enquête au SRPJ d'Orléans. Courcelles arrive d'ici une heure. Je compte sur vous pour lui faciliter la tâche. Le procureur tient à ce que la sécurité du salon soit exemplaire. Ça tombe bien, avec vos hommes vous allez pouvoir vous concentrer sur votre tâche. Des questions commissaire ?

    Laetitia accuse le coup. Elle prend garde de ne rien laisser paraître : la juge Poussin serait trop contente.

    — Tout me paraît clair. J'ai justement une réunion à la préfecture, si vous me permettez...

    — En ce cas, vous pouvez disposer. Ah, j'oubliais. Si Courcelles a besoin, il va de soi que vous êtes à sa disposition.

    — Ça va de soi, madame la juge.

    Laetitia Orion se lève, salue la juge Poussin de façon un peu protocolaire, et quitte le bureau. Quand la porte est refermée, le visage de la juge s'éclaire d'un large sourire de satisfaction.

     

     

    Préfecture, réunion de crise, Dimanche, 13h15

     

    — Le remettre ! Vous en avez de bonnes vous…

    — Ne pas le remettre c’est donner raison à celui qui a fait ça.

    — Et qu’est-ce que je vais pouvoir dire, moi ? Un mort chasse l’autre. Samedi c’était l’hommage à Rosaldine Duval, ce matin c’était le tour de Ludovic Coissard. Et maintenant il faudrait que je remette le Prix de la Ville de Châteauroux à titre posthume à un pauvre gars qui vient de se faire assassiner ! Si vous croyez que c’est facile ! Avec en prime ces journalistes qui sont partout, qui s’immiscent dans tous les coins prêts à faire choux gras de nos malheurs… Ce prix il faut l’annuler pour cette année. Quitte à avoir deux lauréats l’an prochain.

    Impassible le préfet assiste en silence à la joute verbale entre le maire et Julie Cautarel.

    Assis devant lui Jacques Garisseau s’agite en tous sens. À côté du maire est assis son adjoint à la culture, Stéphane Nicoli. Puis viennent Luc Bourdon le responsable de Bouzanne Editions et deux membres du comité organisateur de la treizième Envolée des Livres, Julie Cautarel et Philippe Roulier. Enfin, à l’autre bout de la table, Laetitia Orion, accompagnée du commandant Dubus. La situation est grave et c’est le préfet en personne qui a initié cette réunion de crise. Deux crimes dans la journée, trois morts violentes en deux jours, Châteauroux est devenu le point de mire de la France entière. Les journalistes investissent la paisible préfecture, ils seront bientôt plus nombreux aux Cordeliers que les écrivains. L’image qu’ils donnent à voir de la ville est plus que détestable, il est grand temps de rétablir la sécurité.

    Julie Cautarel relève d’un mouvement de tête en arrière une mèche imaginaire. Depuis sa chimiothérapie où elle a fait le deuil de sa magnifique chevelure, il y a six ans, elle opte pour une coupe courte, à la garçonne. Etait-ce la rémission suivie d’une guérison complète, était-ce son nouveau look ? De timide et presque effacée, elle est devenue une fonceuse jamais prise au dépourvue. Elle est membre du jury du Prix de la Ville de Châteauroux, et si Paul Moulinier a été élu, c’est en partie grâce à sa conviction. Elle a su rallier les indécis à son suffrage. Ce prix elle y tient presque autant que Moulinier lui-même y tenait. Ce qui vient d’arriver est effroyable, mais, au contraire de monsieur le maire, Julie est persuadée que le Prix doit vivre. Qu’il doit être remis, coûte que coûte.

    — Monsieur le maire, reprend t-elle d’une voix ferme et douce à la fois. Nous sommes tous sous le choc. Je sais qu’il est difficile, voire illusoire de se mettre à la place de quelqu’un qui n’est plus là. Il me semble pourtant que je connaissais bien Paul, qu’il était devenu mon ami. Sous son côté exubérant, toujours à la recherche d’une bonne blague à faire, il dissimulait une âme sensible. Ses livres étaient toute sa vie. Le priver de son prix c’est le tuer une seconde fois. Ce que je vais dire est stupide, j’en ai bien conscience. Vous avez offert à Rosaldine Duval et Ludovic Coissard des hommages d’une sobriété et d’une profondeur rares. Vous avez su en quelque sorte les rendre présents, vivants avec nous. Le public a été touché par vos propos et je pense que les familles des victimes ont apprécié votre geste. Paul Moulinier doit être traité de la même manière. Et l’hommage que vous lui rendrez se doit d’être associé à la remise de son prix. Paul Moulinier aimait la vie. Il aimait s’amuser, rire et faire rire. J’ignore pourquoi l’assassin a commis une telle horreur mais je n’ai aucune envie de lui faire le plaisir d’annuler un prix auquel Paul tenait tant et qu’il a largement mérité.

    — Monsieur le maire, appuie le préfet, je pense que madame Cautarel est dans le vrai. Nous devons refuser de céder à la panique et montrer que face au danger la République se montre unie, courageuse. Les citoyens doivent pouvoir compter sur elle. Il nous faut affronter la situation et ne pas céder à la panique en annulant le prix. Je crois moi aussi que ce serait un bel hommage de le remettre à titre posthume. Bel hommage pour le récipiendaire lâchement assassiné, mais bel hommage également pour les deux autres disparus. Refuser de donner le prix c’est donner raison, excusez ma vulgarité, c’est donner raison aux salauds qui ont fait ça. Je m’y refuse !

    Jacques Garisseau demeure pensif quelques minutes qui semblent interminables. Une grande lassitude l’envahit. Il se tourne enfin vers son adjoint à la culture :

    — Nicoli, vous pourriez me torcher un petit quelque chose pour quatorze heures ?

    L’adjoint à la culture acquiesce.

    — Merci Nicoli. Je vous revaudrai ça.

    — Bien, conclut le préfet, ce point étant réglé, madame la commissaire, comment comptez-vous assurer la sécurité du salon ? Pour ce qui est de l’enquête madame la juge d’instruction m’a fait part de la venue du SRPJ d’Orléans. La protection de nos concitoyens repose entièrement sur vos épaules. Nous devons garder à l’esprit que la survenue d’un autre drame serait inacceptable. Je vous écoute.

    Laetitia Orion s’éclaircit la voix et expose avec précision son plan de protection et de sécurisation de la treizième Envolée des Livres.

     

    © Pierre Mangin 2018

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