• Mortelle Envolée Episode 26

    Les Cordeliers, Dimanche, 13h20

     

    Des bribes de cours reviennent à l’esprit de la commissaire Orion. « Quand vous serez en situation, considérez le cadavre comme un des éléments constituant la scène de crime. Au même titre que tous les autres indices matériels. Prenez du recul. Ne vous identifiez pas. Forcez tout votre être à l’insensibilité : dans votre métier c’est la clef de la réussite. » C’est Bourdier, un divisionnaire à la retraite, qui leur martelait ça à l’école. Il semble à Laetitia entendre encore sa voix aigrelette résonner dans l’amphithéâtre : « Si vous voulez survivre, prenez du recul ! » Bourdier avait raison, Laetitia le sait bien. Mais voilà, dans son cerveau en ébullition, tout va trop vite. Rosaldine, Ludovic, Paul… Trois prénoms occupent son esprit. Trois prénoms pour redonner un peu d’humanité aux corps déchiquetés, noyés, saignés. Trois prénoms pour ne pas oublier que la vie est éphémère et qu’il faut la préserver. Trois prénoms pour se souvenir qu’elle est en quelque sorte la gardienne de cette vie éphémère. Une gardienne qui a failli dans sa mission. Qui n’a rien vu venir et qui n’a pas su empêcher les deux meurtres qui ont suivi celui de Rosaldine. Car il est fort probable que Rosaldine Duval soit la première d’une longue série. Laetitia n’en laisse rien paraître mais un profond sentiment de culpabilité l’accable. Le pire pour elle c’est d’être là, bien vivante, d’assister impuissante à des drames intolérables et de se dire, qui ? Qui sera le suivant ? Quel prénom va se rajouter à la funeste liste ? Car au fond d’elle Laetitia en a la terrible intuition : il y aura d’autres victimes. Le cinglé qui a fait ça n’est pas prêt de s’arrêter.

    La circulation autour des Cordeliers est devenue impossible. D’encombrée, elle est désormais bouchée. Des véhicules de régie sont garés n’importe où, n’importe comment, dans un capharnaüm sans nom. Laetitia abandonne son véhicule et parcourt à pieds les quelques centaines de mètres qui lui restent. Devant l’entrée du salon, une meute de journalistes l’attend, bien décidée à l’assaillir de questions. Laetitia veut faire demi-tour, mais c’est trop tard. Ils sont nombreux à l’avoir vue et à la solliciter, elle ne peut les éviter sans s’attirer leurs foudres.

    — Madame la commissaire, pouvez-vous nous dire quelques mots sur les trois crimes qui viennent d’endeuiller le salon ?

    La commissaire adopte l’attitude de circonstance, sourire grave, droite et sûre d’elle, sans arrogance.

    — Permettez-moi de vous faire remarquer que concernant Rosaldine Duval la thèse du suicide reste privilégiée. À ce stade de l’enquête rien n’indique que son décès ait un rapport avec les deux meurtres qui eux ne font aucun doute.

    — Trois écrivains en trois jours. Un serial killer est-il en train de sévir dans le salon ?

    — Il est beaucoup trop tôt pour parler de tueur en série. Les deux modes opératoires sont totalement différents, rien n’indique à l’heure actuelle que ce soit l’œuvre d’un seul et même individu. Il se peut aussi qu’il s’agisse d’une sinistre coïncidence. L’enquête risque d’être longue et difficile mais je peux vous assurer que tout est mis en place pour retrouver le ou les agresseurs le plus rapidement possible. Nous n’écartons aucune piste. Nos équipes travaillent en étroite collaboration avec le bureau du procureur de la République. Le procureur a nommé une juge d’instruction et croyez bien que tous les moyens nécessaires sont diligentés. L’enquête a été confiée au SRPJ d’Orléans. Son directeur en personne, monsieur Courcelles, accompagné d’une équipe de spécialistes, est en train d’étudier toutes les pièces du dossier. Maintenant veuillez m’excuser. J’ai beaucoup de travail, il nous faut assurer la sécurité du salon.

    La commissaire Orion continue sa route, sourde aux questions qui continuent de fuser. « Pour un autre point presse », pense t-elle en hâtant le pas.

     

    Commissariat, bureau de la commissaire Orion, Dimanche, 13h25

     

    Bien calé dans le fauteuil de la commissaire, le dos aussi droit qu’une planche de chêne, le directeur de la SRPJ en impose. La quarantaine, des cheveux blonds frisottants, Courcelles n’a pas la réputation d’être un tendre. Il aime plus que tout mettre les gens qu’il interroge mal à l’aise. Péremptoire il assène à qui veut l’entendre que de ce malaise sort la vérité. Quand les défenses tombent et que l’intelligence s’embrouille. Bien noté de ses supérieurs, il a gravi tous les échelons de la police avec méthode et pugnacité. Ses bons et loyaux services lui ont valu d’être propulsé directeur de la SRPJ d’Orléans. Il compte bien ne pas s’arrêter là.

    Pour l’instant il a posé ses deux mains bien à plat sur le bureau. Des mains larges, épaisses, couvertes de duvet blond sur leurs revers. Et il regarde monsieur le maire de ses yeux bleus presque transparents.

    Face à lui, Jacques Garisseau est encore sous le choc. Pour la première fois depuis sa convocation à l’oral de rattrapage du baccalauréat, il y a plus de quarante ans, il se ronge les ongles. L’index et le majeur de sa main gauche sont en sang. Et sa main droite n’est pas en meilleur état.

    Il raconte d’une voix monocorde à Courcelles :

    — À onze heures précises j’étais prêt. J’avais réussi à traîner avec moi Gâtefin sur la petite estrade. Il revient au président de décerner le Grand Prix de la Ville de Châteauroux au lauréat. Une fois là-haut je me suis mis à guetter l’entrée des Cordeliers. Je me demandais quelle arrivée spectaculaire Moulinier nous avait concoctée. À onze heures dix, ne voyant pas le lauréat arriver, Gâtefin s’est levé. Il m’a dit qu’il ne pouvait pas remettre un prix sans lauréat et qu’il retournait voir ses lecteurs. Ah, il m’a aussi prié de ne plus le déranger : « J’ai eu la courtoisie d’être à l’heure. À la différence de votre plumitif. » Vous savez, Gâtefin n’est pas toujours facile. Avant de descendre les trois marches de l’estrade, il a rajouté entre ses dents : « À moins que lui aussi ne soit mort… Décidément monsieur le maire, vous devriez prendre davantage soin de vos invités. » Paul Moulinier est capable de tout. De toutes les pitreries, de toutes les excentricités possibles et inimaginables. Mais ce prix il y tenait. Il aurait dû être là…

    Jacques Garisseau sent encore sur lui le courant d’air glacé qui l’a traversé quand il a compris.

    — Le reste vous le savez déjà. Je suis allé trouver le capitaine Lauzerte pour lui faire part de mes inquiétudes. La commissaire est arrivée. Elle est repartie aussitôt. Elle avait compris…

    — Monsieur le maire…

    Courcelles fronce les sourcils, preuve chez lui d’une intense concentration.

    — Monsieur le maire, reprend-il, pourquoi dites-vous que Gâtefin n’est pas toujours facile ?

    — Ô, c’est une longue histoire. Le président n’a pas un caractère conciliant. Il est imbu de sa personne. Avec les autres écrivains le courant passe mal.

    — Êtes-vous en train de me dire qu’Ambroise Gâtefin aurait pu se débarrasser de quelques concurrents ?

    — Non ! Bien sûr que non. Pourquoi croyez-vous ça ?

    — Je ne crois rien. C’est vous qui parlez. Je vous écoute, j’essaie de dénouer les fils. C’est tout. Mais je vous en prie, continuez ! Tenez, parlez-moi de Paul Moulinier.

    — Paul Moulinier est une personnalité locale. Tout le monde le connaît ici.

    — Je me suis laissé dire qu’il vous avez tourné en dérision, à l’occasion de réunions publiques. Par trois fois au moins. C’est vrai cela ?

    — Paul Moulinier se moquait de tout et de tous. C’était un amuseur, il aimait brocarder.

    — C’est donc vrai ?

    — Bien sûr. Je ne suis pas le seul dans ce cas. Il raillait toutes nos petites huiles de province si vous voyez ce que je veux dire. Mais il n’était jamais méchant.

    — Jamais méchant… En êtes-vous si sûr ?

    En sentant sur lui le regard insistant de Courcelles, Garisseau mange un ongle de plus. Son annulaire gauche se met à saigner à son tour.

    — Jamais méchant, reprend Courcelles en regardant par la fenêtre. Pourtant quelqu’un lui en voulait au point de l’assassiner. Peut-être quelqu’un dont il s’est moqué.

    Puis, se tournant vers Garisseau :

    — Ne soyez pas inquiet, monsieur le maire. Je me renseigne, je cherche à comprendre. C’est tout. Je vous remercie. Vous pouvez disposer.

    Courcelles ne se lève pas pour raccompagner le maire. Il se contente de suivre des yeux sa démarche hésitante.

     Rue Montaboulin, Dimanche, 13h30

     

    Depuis bientôt deux heures, Simon Dargelois s’use les yeux sur un écran d’ordinateur. Une intuition subite, de celles qui parfois se révèlent payantes. Il a sonné chez son ami Berthounoux, rue Montaboulin, pour lui emprunter son ordinateur.

    — C’est pour une urgence !

    — Ecoute, j’attends mes beaux-parents d’une minute à l’autre, mais vas-y, mon bureau est à toi.

    Il n’a eu aucune difficulté à trouver le forum Ecritures Libres, administré par Ludovic Coissard. Un énorme bandeau annonçant sa mort, signé d’un des modérateurs du forum, occupe la totalité de l’écran. Un sous-forum est d’ailleurs ouvert pour recueillir les condoléances. Les posts commencent d’y affluer. Après avoir survolé les messages de soutien à la famille et aux amis, Simon épluche le reste du forum à la recherche d’indices qui pourraient l’aider à comprendre. De nombreux sujets concernent d’obscurs concours de nouvelles organisés un peu partout en France, et qui semblent déchaîner la passion d’une poignée d’initiés. Dans une rubrique consacrée à l’actualité des auteurs du forum et intitulé « Actu de nos stars », l’administrateur a ouvert un fil sur la treizième Envolée des Livres. Il y annonce sa participation pour y dédicacer son dernier recueil de nouvelles, « Un banc au soleil ». Une dizaine de membres lui souhaite bonne chance. Une certaine « Hurricane » promet de passer samedi en fin d’après-midi. Hurricane se réjouit à l’avance de rencontrer Ludovic « pour de vrai » et semble avoir lié avec lui une relation virtuelle privilégiée. Est-elle passée, n’est-elle pas passée ? Comment le savoir ? Et comment savoir si l’information est importante ?

    Quand il réfléchit aux événements qui se sont déroulés depuis vendredi, un point obscur obnubile les pensées de Simon : quelles lignes invisibles relient Rosaldine Duval, Ludovic Coissard et Paul Moulinier ? Car Simon n’a pas eu besoin d’attendre l’annonce officielle de son décès pour comprendre qu’on ne reverrait plus jamais la célèbre biaude de Moulinier. Que c’était lui la troisième victime de ce funeste salon. Simon a beau se triturer les méninges dans tous les sens, il ne voit aucune connexion entre la jeune auteure timide et surdouée, le nouvelliste irrévérencieux coureur de jupon, et le berrichon pur souche amuseur public et célébrité locale. Il éteint l’ordinateur de son ami Berthounoux en jurant, dépité de n’être pas beaucoup plus avancé qu’avant.

    — Merde ! Si on trouvait, on trouverait aussi le tueur !

    Simon repousse le fauteuil pour se lever. Il s’arrête, une main toujours posée sur le bureau et regarde le plafond. Une idée germe dans son cerveau. Pas une révélation, non. Tout juste l’amorce d’une connexion plausible entre les trois écrivains. Pas de quoi pavaner mais c’est une piste à creuser, il en est sûr.

    En traversant le salon il salue les beaux-parents de son ami qui sont quelque peu surpris de le voir débouler par le couloir, et prend congé sans plus de cérémonie.

     

    © Pierre Mangin 2018

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