• Mortelle Envolée Episode 27

    Mortelle Envolée Episode 27

    Bureau du conservateur, Dimanche, 13h35

     

    Le conservateur des Cordeliers a prêté son bureau à la commissaire Orion. Elle y convoque son équipe pour un briefing rapide. Elle est brève, directe, précise. Il n’y a pas une minute à perdre en bavardages stériles.

    — Je ne vous apprends rien en vous disant qu’officiellement nous ne sommes plus en charge de l’enquête. Nous sommes à la disposition du SRPJ d’Orléans, de Courcelles, et devons tout faire pour lui faciliter la tâche. Officiellement nous avons la responsabilité de la sécurité du salon. Officieusement, profitez d’être ici. Fouinez partout, observez tout. Et laissez traîner vos oreilles. Je veux être avertie en temps réel de tout incident, même mineur. Des questions ?

    — Petit conflit d’intérêt avec le directeur de la SRPJ, commissaire ?

    — Absolument pas Lauzerte ! Nous occupons le terrain et sommes donc en capacité de recueillir des informations qui échapperaient à Courcelles et ses hommes. C’est tout. Pas de querelles de personne. D’autres questions ?

    Puisqu’il n’y en a plus, Laetitia clôture le briefing. La quinzaine d’hommes en civil se répartit dans les allées du salon.

    Lauzerte reste seul avec la commissaire. C’est elle qui, d’un signe de tête lui a demandé d’attendre.

    — Nous n’avons pas le droit à l’erreur, capitaine. Parmi tous les écrivains réunis dans ce lieu cet après-midi, il y a une victime désignée. Il nous faut trouver l’identité de cette victime potentielle pour la protéger. Je compte sur vous capitaine.

    Lauzerte veut répondre. Il en est empêché par la sonnerie du portable de la commissaire.

    — Oui ?

    — Laetitia ? J’ai besoin de vous voir.

    — Je n’ai pas beaucoup de temps, Simon. Disons dans dix minutes. Au Métropole Café.

    — Dans dix minutes au Métropole ! Je n’y serai jamais !

    — Et bien courrez, Simon, ça vous fera le plus grand bien !

    Laetitia s’apprête à partir. Le capitaine Lauzerte la retient.

    — Commissaire, pardonnez mon indiscrétion. C’était Simon Dargelois, le journaliste ?

    — Pourquoi me posez-vous cette question ? Qu’est-ce que ça peut vous faire ?

    — Je voulais vous dire de vous méfier de cet homme. Aux SCRT[1] ils ont un dossier sur lui.

    — Ne m’emmerdez pas avec vos conneries Lauzerte ! Ils ont un dossier sur lui aux SCRT ? Et alors ! Dites-moi plutôt sur qui ils n’ont pas de dossier, ça ira plus vite ! Je vais vous raconter quelque chose Lauzerte. Quand j’ai passé le concours, mon dossier a failli être refusé. Vous savez pourquoi ? À cause de mon adresse. Je suppose que pour les technocrates qui vivent bien planqués dans leurs bureaux, la Cité des Musiciens, ce n’est pas assez classieux. Résultat des courses, je suis sortie major de promo. Simon Dargelois est infréquentable ? Possible. Il n’empêche que samedi à trois heures du matin, Simon Dargelois avait compris que Rosaldine Duval ne s’était pas suicidée, mais qu’on l’avait probablement poussée sous le train. Si j’avais été capable de l’écouter nous n’en serions peut-être pas là, avec trois cadavres sur les bras. Simon Dargelois l’infréquentable a plus de jugeote que nous. Et je vais être claire avec vous, Lauzerte. Pour cette fois je ferme les yeux. Mais ne vous avisez plus jamais de me dire qui je dois ou qui je ne dois pas fréquenter. Vous m’entendez ? Plus jamais !

    Le capitaine Lauzerte accuse le coup sans broncher. Plusieurs déjà lui avaient fait part des colères redoutables de la nouvelle patronne. Et aussi qu’elle ne mâchait pas ses mots dans ces moments là. Il n’avait pas eu encore l’occasion de le tester par lui-même. C’est chose faite.

     

    Grande nef des Cordeliers, Dimanche, 13h40

     

    Dans la nef une autre contrariété attend Laetitia. Du plus loin qu’il l’aperçoit, Antoine Levorgne l’interpelle :

    — Cette chère commissaire Orion ! Quelle bonne surprise !

    Laetitia Orion s’attendait à une confrontation avec Levorgne. De ce genre d’individu on peut s’attendre à tout. Leur longue pratique de la justice et de la police les rend très à l’aise, impertinents voire arrogants. De plus, par principe, les gardés à vue ne la portent pas dans leur cœur. Quitte à devoir remettre en place l’individu, autant que ce soit maintenant se dit Laetitia, ce sera fait.

    — C’est la commissaire Orion, continue Levorgne d’une voix forte afin qu’un maximum de gens puissent l’entendre. Elle m’a collé en garde à vue ce matin. Comme ça, pour rien. À mon avis elle ne supporte pas qu’un détenu modèle puisse bénéficier d’une permission. Alors elle a fait du zèle, pour bien montrer qu’elle n’était pas contente.

    Laetitia veut répondre. Antoine Levorgne ne lui en laisse pas le temps :

    — Et ils font comment, les détenus, pour montrer des preuves de leur sociabilité si on ne leur laisse pas une chance ?

    — Attention, Levorgne, ne dépassez pas les bornes !

    Tous les regards se tournent vers Antoine et la commissaire. Content de son effet, le permissionnaire continue à la seule adresse de Laetitia.

    — Pourquoi vous me détestez comme ça ? Qu’est-ce que je vous ai fait ?

    — Vous vous trompez, monsieur Levorgne, je n’ai absolument rien contre vous.

    — Vous rigolez ! Dites-moi au moins que vous rigolez. Vous êtes toujours après moi. Ça vous déplaît que je sorte en permission, c’est ça ? Pour vous un taulard doit rester en taule et jamais en sortir. Vous regrettez la peine de mort, j’en suis sûr.

    — Vous vous trompez de débat et mes opinions sur ce sujet ne vous concernent en rien. Je vous rappelle qu’une garde à vue ne présume en rien de la culpabilité du gardé à vue. Il s’agit d’une procédure strictement encadrée, une procédure utile au bon déroulement de l’enquête. De plus vous n’êtes resté dans nos locaux que quelques heures.

    — Quelques heures… Parce que, pendant que vous vous acharniez sur moi un pauvre gonze s’est fait dessouder. C’est à Moulinier que je dois la levée de ma garde à vue. Pas à vous ! Vous devez être heureuse ? Vous avez bien pourri ma perm. C’est à cause de gens comme vous que tout va si mal. Douze années que j’avais pas vu le dehors. Ça vous emmerde tant que ça de voir un type s’en sortir ? Faut que vous le foutiez dans une de vos cellules pourries du commissariat.

    — Monsieur Levorgne votre garde à vue était nécessaire. Elle a permis d’établir avec certitude votre innocence, vous en êtes sorti entièrement blanchi. Vous devriez vous réjouir.

    — Me réjouir ! Mais je rêve ! Vous me foutez au gnouf sans raison et je devrais me réjouir. Ce qui me réjouit, je vais vous le dire. Vous n’êtes qu’un petit fonctionnaire et vous ne pouvez rien contre moi, ça, ça me réjouit.

    — Pardon ?

    — Non, vous ne pouvez rien. Je suis une vitrine de la pénitentiaire, l’exemple d'une réinsertion réussie. Avec moi la pénitentiaire peut dire que la prison est utile : des gangsters y entrent, des écrivains en sortent. La prison change, commissaire. Et je suis la preuve vivante de ce changement. Un exemple je vous dis, un exemple ! Vos efforts sont ridicules. D’ailleurs, c’est vous qui êtes stupide. Vous ne pouvez rien contre moi. Vous voulez me casser ! Ma pauvre petite, c’est vous qui allez être cassée.

    — Je vous en prie, Levorgne, pas de familiarité entre nous !

    — Je vous appelle comme je veux, vous ne pouvez rien contre moi. Je suis la bonne conscience de la pénitentiaire. Elle a besoin de moi. Je vous l’ai dit, je suis l’exemple même d’une réinsertion réussie.  Alors votre petite garde à vue, c’est petit, minable, mesquin. Elle est la preuve de votre incompétence, c’est tout.

    — Nous avons même pensé porter plainte contre vous, intervient Alice Champlain.

    — Mais ne vous gênez pas, madame. Comme je suppose que vous n’auriez pas confiance de venir porter plainte au commissariat, rien ne vous empêche de saisir directement le procureur de la république.

    — Je l’ai suggéré à Antoine. Il ne veut pas.

    — Faites comme vous voulez. Une dernière chose, monsieur Levorgne. Surveillez votre langage. Exemple de réinsertion ou pas, l’outrage à personne dépositaire de l’ordre public, ça fonctionne toujours.

     

    © Pierre Mangin 2018

     



    [1] SCRT : Service Central du Renseignement Territorial

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