• Mortelle Envolée Episode 28

    Métropole Café, place de la République, Dimanche, 13h45

     

    — Vous abusez Laetitia ! Vous n’avez aucun respect pour ma corpulence…

    Laetitia s’amuse de voir Simon essoufflé, les joues rouges, le front luisant de sueur.

    — Vous devriez courir plus souvent Simon. Je vous assure. Ce serait bon pour votre santé. Si vous voulez je vous emmène. On commencerait en douceur, par trois petits tours de Belle Ile.

    Simon prend une moue dégoûtée.

    — Foutez-moi la paix avec votre course à pied. C’est contraire à ma philosophie de vie. Je suis un incorrigible flemmard doublé d’un inconditionnel de la lenteur. Je préfère traverser la vie en marchant plutôt qu’en courant. Qu’est-ce que vous buvez ?

    — Je suis en service. Un jus de fruit.

    — Je n’aurai jamais pu exercer un métier avec de telles contraintes. Pour moi ce sera une bière pression. Dans mon métier c’est permis.

    Deux minutes plus tard les consommations arrivent sur la table. Simon commence sans plus de préambule :

    — Votre enquête avance, Laetitia ?

    — Au point mort. Mais elle va avancer très vite, je n’en doute pas. J’ai été dessaisie. Au profit de Courcelles. Le directeur de la SRPJ d’Orléans.

    — Houlà… Ce n’est pas le meilleur cheval de la grande maison. Pas celui sur lequel je miserais en tous cas. Vous laissez tomber ?

    Simon lance à Laetitia un sourire qu’elle lui rend aussitôt.

    — Ça tombe bien. J’ai à vous parler de choses qui ne regardent pas Courcelles.

    — Dites toujours.

    — Quelque chose me chagrine dans cette affaire…

    — La personnalité des victimes ?

    — Oui, ça cloche.

    — À priori aucun lien entre eux. Ludovic Coissard tenait un forum sur Internet. Un forum consacré à la littérature. Un de nos spécialistes est en train de disséquer tous les messages.

    — Inutile ! Un seul est intéressant.

    Devant l’air perplexe de Laetitia, Simon continue.

    — Je viens de passer deux heures à tout éplucher. Un forum fréquenté par des fondus de la nouvelle qui s’enflamment pour des concours organisés dans des bleds paumés. À chaque succès d’un membre on se congratule, on se félicite ou on soupçonne le jury d’avoir des goûts de chiotte en matière de littérature. Un seul message se détache du lot. Celui d’une certaine Hurricane, qui est peut-être passée voir Coissard hier en fin d’après-midi. Si votre spécialiste en informatique peut trouver qui se cache derrière ce pseudo, ça peut être intéressant.

    — Simon, vous me surprendrez toujours. Attendez, je vais donner des instructions en ce sens.

    En quelques mots Laetitia demande au spécialiste de se concentrer sur les messages d’Hurricane, de récupérer l’adresse IP de l’ordinateur et de le localiser.

    — Tout ça ne nous dit pas quels liens unissent Rosaldine, Ludovic et Paul, reprend Laetitia. Hormis leur passion commune de l’écriture. Mais ils sont près de cent cinquante rassemblés là-bas, comme un troupeau bien docile. Prêts pour l’abattoir.

    Concentré, Simon termine sa chope de bière. Sa course lui a donné soif.

    — J’ai tourné et retourné le problème en tous sens. J’ai peut-être une piste…

    — Ne me faites pas languir, Simon. Expliquez-vous !

    — Et bien voilà… Rosaldine Duval est une espèce d’ovni qui débarque en littérature à vingt-trois ans sans prévenir. Elle est douée, très douée. Son livre n’a pas fini de susciter des critiques élogieuses, des attaques également. On va parler de lui, beaucoup. De plus, son jeune âge interpelle. Il n’est pas impossible que Les Oiseaux perdus décrochent un prix cet automne. Paul Moulinier, lui, occupe l’espace. Samedi tout le monde a pu le voir faire le pitre et raconter ses histoires en berrichon. Il décroche le Prix de la Ville de Châteauroux. Au niveau national c’est peut-être peu. Au niveau local c’est énorme.

    — Et Ludovic Coissard là-dedans ?

    — Ludovic Coissard c’est un peu différent. Il se définit lui-même comme un modeste tâcheron de l’écriture. Il avait peu de chances d’égaler la popularité d’un Moulinier, de même qu’il n’aurait jamais eu le talent d’une Duval. Mais il est celui qui a osé. Osé tenir tête à l’icône des Nouveaux Littérateurs, maître incontesté d’une certaine idée du roman. En entraînant près de la moitié des auteurs présents avec lui, il est devenu une sorte de héros des temps modernes. Sur le forum Ecritures Libres, son exploit est en passe de devenir une odyssée digne des légendes mythologiques. Pour toutes ces raisons ces trois auteurs attirent sur eux micros et caméras. Ce avant même leur fin tragique. Et si le point commun qui les reliait c’était ça ? Leur capacité à capter l’attention des médias ?

    — Et quel autre auteur attire les médias comme l’aimant la limaille ? Ambroise Gâtefin ! Bon sang, il faut protéger Gâtefin !

    — Peut-être pas… J’ai pensé à lui moi aussi. Mais ça ne tient pas la route. Etudions la chronologie. Rosaldine est tuée avant l’ouverture du salon. Sur le blog de l’Envolée des Livres sa photo figure en bonne place. Elle est présentée comme la révélation littéraire de l’année. La Nouvelle République a consacré une pleine page sur elle dans son édition de vendredi. Ludovic Coissard arrive ici quasi incognito. Pas d’articles, pas de photos, une bio à minima sur le blog du salon. Il est tué après son coup d’éclat avec Gâtefin. Et Paul Moulinier est tué quelques heures avant de recevoir son prix. Un prix qui l’aurait propulsé sous le feu des médias. Ces trois-là ont eu le tort de faire de l’ombre… Mais à qui ?

    — Gâtefin a une attitude détestable. J’ai fait vérifier son emploi du temps. Il n’a quitté son hôtel que pour venir au salon. Tout le personnel de l’hôtel peut en témoigner. Idem pour les deux sbires de Sécur’Person.

    — Je ne dis pas qu’avec Gâtefin nous tenons notre homme. C’est peut-être un de ses admirateurs. Il paraît qu’il en reste encore. Un fou furieux qui ne supporte pas qu’on occulte la lumière de son dieu. La prose de Gâtefin est obscure, ses livres tournent autour de la mort, le surnaturel y côtoie le plus sombre. De quoi faire naître des vocations morbides plus tortueuses encore que son œuvre.

    Le garçon vient encaisser les consommations en s’excusant :

    — C’est le changement de service.

    Absorbée dans ses pensées, Laetitia laisse Simon régler. Soudain elle tape la table de sa main, faisant tressauter les verres.

    — Après Rosaldine, Ludovic et Paul, celui qui attire l’œil des médias, c’est Levorgne. Une longue peine qui se range des voitures pour écrire ses soi-disant illuminations mystiques fait nécessairement recette. De plus sa garde à vue l’auréole d’un statut de persécuté. À quinze heures il participe à une table ronde organisée par Hector Blainville, sur le thème « La littérature, un chemin de liberté ». Bon sang ! Il faut protéger Levorgne ! J’y vais. D’ailleurs je tiens à être présente quand le maire lira l’hommage à Paul Moulinier.

    Simon regarde sa montre.

    — D’après ce que je sais la cérémonie est prévue à quatorze heures. Il est dix. Vous allez être en retard Laetitia.

    — Et le quart d’heure berrichon, Simon, vous en faites quoi du quart d’heure berrichon ? Il n’y a pas une minute à perdre, filons !

    Simon n’a pas le temps de réagir que Laetitia est déjà dehors.

    — Ah non ! maugrée t-il en rassemblant ses affaires. Cette fois vous ne me ferez pas courir !

    © Pierre Mangin 2018

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