• Mortelle Envolée Episode 29

    Mortelle Envolée Episode 29

    Couvent des Cordeliers, estrade centrale, Dimanche,14h15

     

    — Avant de remettre à titre posthume le Grand Prix de la Ville de Châteauroux à Paul Moulinier, j’aimerais vous inviter à observer une minute de silence à sa mémoire, ainsi qu’à celles de Rosaldine Duval et de Ludovic Coissard.

    L’espace d’une minute la grande nef des Cordeliers renoue avec sa vocation première : le silence et le recueillement. Il semble que sur les pièces d’eau du jardin les canards eux-mêmes se taisent.

    — Merci…

    Le maire sort quelques feuillets de sa poche. Les déplie. Sa main droite tremble un peu, un bruit de feuilles que l’on froisse se répercute dans les haut-parleurs.

    — Paul Moulinier, ce prix j’aurais tant aimé te le remettre en mains propres. Et tant pis si, sur cette estrade, j’avais été la cible de tes farces. Car je le sais bien, tu n’aurais pas manqué de me brocarder pour le plus grand plaisir de tous. Tu m’aurais interpellé dans ton cher patois berrichon, tout en sachant que j’allais être bien en peine de te répondre. D’ailleurs, m’aurais-tu seulement laissé lire le petit mot que je t’avais préparé ? M’en aurais-tu laissé le temps ? Le Grand Prix de la Ville de Châteauroux, c’est un jury unanime qui te l’offre. Un jury conquis par ta Jeanne. Et c’est un maire bien décidé à ne pas se laisser impressionner par celui ou ceux qui veulent gâcher la fête. Ecrire c’est être libre ! De tous temps la littérature a provoqué la folie des ennemis de la liberté. Ils ne nous bâillonneront pas ! C’est pour cette raison que je suis heureux, oui, heureux, je n’ai pas peur des mots, de te remettre ce prix. Pour que ta Jeanne continue de crier à toutes et à tous sa soif de vie.

    Tout en découvrant, en même temps qu’il le lit à haute voix, l’hommage composé par Nicoli, le maire se félicite de l’excellent travail effectué par son adjoint. Un type formidable à qui l’on peut confier des responsabilités. Tout y est. Profondeur, émotion, fermeté vis-à-vis des assassins. Et même un peu d’humour pour célébrer la bonne humeur communicative de Moulinier.

    — Puisque tu n’es plus là, Paul, je vais confier ton prix à ton éditeur, Luc Bourdon. Luc, si vous voulez bien me rejoindre sur l’estrade.

    Luc Bourdon s’empresse de monter les marches pour venir se placer à côté du maire. Cravate chocolat sur chemisette marron clair, le responsable de Bouzanne Editions a les traits marqués par un mélange de douleur, de chagrin, d’incompréhension. Quand le maire lui tend le micro, il a la voix cassée par l’émotion :

    — Comme Paul, je me réjouissais de ce prix. Pour lui c’était une consécration. Le couronnement d’années de travail sur nos traditions locales, pour que continue de vivre notre passé. Pour la maison que je représente, c’était un honneur. Nous avions prévu une grande fête, dans nos locaux. Je n’ai pas besoin de préciser que le cœur n’est plus à la fête. Je veux juste dire que je suis fier de recevoir ce prix pour toi, Paul. Et aussi que tu nous manques déjà.

    Quelques applaudissements retentissent. Timides dans un premier temps. Puis c’est un tonnerre qui enfle. Une longue ovation pour un ultime au-revoir…

    Un seul homme ne daigne pas applaudir. Ambroise Gâtefin, assis sur sa chaise les jambes légèrement allongées, demeure insensible à tout ce qui se passe autour de lui. Au maire qui lui avait demandé de venir avec lui sur l’estrade il avait donné cette réponse surréaliste :

    — Mon contrat stipule que je dois remettre le Prix de la Ville de Châteauroux à son lauréat. Il n’est question nulle part de prix à titre posthume. Je ne vous accompagne pas.

    Jacques Garisseau n’avait pas insisté, plutôt soulagé de ne pas avoir à traîner Gâtefin avec lui. Sourd au tonnerre d’applaudissements, le président continue de feuilleter un exemplaire d’Itinéraire. Deux femmes l’observent à la dérobée. Alice Champlain trouve que le président est un être sans compassion et qu’il aurait besoin de prier pour le salut de son âme. Laetitia Orion, elle, pense qu’il est vraiment temps qu’elle ait une conversation sérieuse avec le maître des Nouveaux Littérateurs.

     

    Couvent des Cordeliers, bureau du conservateur, Dimanche, 14h30

     

    — Monsieur Gâtefin, le conservateur met son bureau à ma disposition, vous voulez bien me suivre ?

    — C’est une convocation ?

    — Bien sûr que non ! Une invitation, rien de plus. Je vous l’ai déjà dit. Le jour où je vous convoquerai, deux agents en uniforme viendront vous chercher. Si vous préférez, je peux vous convoquer. Le temps de téléphoner au juge pour obtenir une commission rogatoire et mes agents sont là d’ici une demi-heure.

    La commissaire Orion bluffe. La juge Poussin l’a dessaisie de l’affaire. Laetitia Orion a fait part tout à l’heure de ses soupçons à Courcelles. Le directeur de la SRPJ l’a remercié poliment avant de lui ordonner de laisser Gâtefin en dehors de cette histoire. Laetitia en avait conclu que la redoutable réputation des avocats des Editions Caillenote et Boutinus n’était pas usurpée. Le bluff fonctionne cependant. Gâtefin n’imagine que trop la joie de tous les plumitifs de le voir partir encadré par deux uniformes. Il se refuse de leur offrir ce plaisir et préfère se lever pour suivre la commissaire dans le bureau du conservateur situé tout à côté du dortoir des moines.

    Une fois dans le bureau, Laetitia Orion propose une chaise à son interlocuteur, avant de s’installer dans le fauteuil du conservateur.

    — Nous avons un problème, dit-elle en guise de préambule.

    Digne et raide sur sa chaise, Gâtefin admire ses ongles à la manucure parfaite.

    — Trois personnes ont trouvé la mort de façon violente depuis l’ouverture du salon. D’après les éléments dont nous disposons, ces trois personnes ont deux points communs. Le premier saute aux yeux : ils sont tous les trois écrivains.

    Le président Gâtefin cesse de contempler ses ongles.

    — Ecrivains… Votre raccourci est osé, madame la commissaire.

    — Oui, je sais. Pour vous il ne s’agit que de plumitifs ne méritant même pas le mépris dont vous les honorez. Qu’importe, écrivains, plumitifs, auteurs… Appelez-les comme vous voudrez. Je me garderai d’entrer dans ce débat avec vous. Bon gré mal gré, ils publient de ces objets que l’on nomme livres, et sont ici pour les vendre, les dédicacer. Le deuxième point commun entre les trois victimes va, j’en suis sûre, vous intéresser davantage.

    — J’en doute, commissaire, j’en doute…

    — Ecoutez tout de même. Directement ou indirectement, mademoiselle Duval, monsieur Coissard et monsieur Mouliner vous ont porté ombrage.

    — Ombrage ! À moi ?

    — C’est ce que nous croyons. Chacun à leur manière. Rosaldine Duval était promise à un grand avenir. Le succès prévisible de son livre associé à un des prestigieux prix d’automne, ferait passer votre Goncourt, prévisible lui aussi, à un second plan. Samedi, l’exubérant Paul Moulinier vous vole la vedette. Alors que vous êtes en tête de liste des auteurs invités, le public ne regarde que lui. Nul doute qu’après la remise de son prix, sa popularité serait allée croissante. Quant à Ludovic Coissard son affront fait de lui votre ennemi naturel. Il vous a tourné en dérision, par sa faute votre autorité a été conspuée, votre prestige égratigné. Avouez que ça fait beaucoup ?

    Ambroise Gâtefin daigne enfin relever la tête et regarder la commissaire en face :

    — Êtes-vous en train de me dire que je suis suspect ?

    — Non. Il est notoire que vous ne portiez pas les victimes en haute estime. Ça ne fait pas de vous un assassin. En revanche nous pensons qu’un de vos admirateurs, choqué de ne pas vous voir occuper la première place en permanence, a pu décider de partir en croisade. Vous êtes inatteignable, indéboulonnable, mais il ne le sait pas. Et il élimine tous les écrivains qu’il juge susceptible de vous nuire ou de ternir votre réputation. Pour lui vous êtes et vous devez rester immaculé.

    — La vie est une folie, commence Gâtefin avec lenteur. Pourquoi nous acharner à la conserver alors que, depuis le jour de notre naissance, nous en connaissons l’inéluctable issue ? Pourtant nous nous battons. Nous avons fait de la mort notre ennemie et nous nous épuisons dans un combat perdu d’avance. La littérature est elle aussi une folie. Elle est une vie qui tend à l’immortalité. Qui en a parfois l’apparence. Pourtant un jour vient où tout disparaît. Même les plus grands. Que mon œuvre ait inspiré un déséquilibré, pourquoi pas. Une tentative désespérée de protéger le maître des souillures du commun.

    Après un instant il rajoute :

    — Désespérée et répréhensible.

    — Je suis heureuse de vous l’entendre dire.

    Seul le tic-tac d’une horloge napoléonienne vient troubler le silence régnant dans le bureau du conservateur. Ambroise Gâtefin réfléchit longuement et Laetitia attend sans interrompre le fil de ses pensées.

    Ambroise esquisse un sourire rapide.

    — Je ne suis pas celui que vous imaginez, madame la commissaire. Je n’avais aucune affinité avec les trois personnes qui nous occupent, je n’en fais pas secret. Mais je ne souhaite la mort de personne. À quoi cela rimerait-il ? Il n’est pas besoin de souhaiter la mort pour qu’elle vienne et fasse son office. Je ne le sais que trop.

    — Monsieur Gâtefin, depuis l’ouverture du salon, avez-vous vu à votre table quelqu’un qui avait un comportement étrange ou qui vous a tenu des propos incohérents ?

    Le président se concentre. Les images des hommes et des femmes venus se faire dédicacer Itinéraire défilent dans sa mémoire.

    — Non. Je n’ai rien remarqué de particulier. Vous savez, mes lecteurs sont en majorité des personnes posées, calmes. Presque introverties. Elles montrent peu leurs sentiments.

    — Si un comportement vous interroge, je peux compter sur vous ?

    — Vous pouvez compter sur moi, madame la commissaire. Je vous préviendrai immédiatement.

    — Merci pour votre aide, président.

     

    © Pierre Mangin 2018

     

     

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