• Mortelle Envolée Episode 30

    Mortelle Envolée Episode 30

     Grande nef des Cordeliers, Dimanche, 14h45

     

     C’est la foule des grands jours qui se presse dans les allées étroites du salon du livre. Difficile de savoir la proportion d’amoureux des belles lettres au sein de cette cohue indisciplinée. Dans les médias on ne cesse de parler du tueur fou de Châteauroux, et plusieurs radios à audience nationale ont interrompu leurs émissions pour rendre compte de la disparition tragique de Paul Moulinier. Paul Moulinier… Un inconnu du grand public devenu le temps d’une journée la star des ondes. Avec Rosaldine Duval et Ludovic Coissard, ils forment le trio vedette de la treizième Envolée des Livres. On vient en famille voir les chaises vides, on se photographie devant le portrait voilé de noir ou devant les piles de livres ornées du bandeau rouge portant la mention « Grand Prix de la Ville de Châteauroux », à moins que l’on préfère prendre la pose devant le stand de Ludovic Coissard. Des sacs fourre-tout sortent aliments et boissons divers et variés. Paquets de popcorn, barres céréalières, sodas, thermos de café. On aperçoit même un sandwich thon tomate mayonnaise et un autre jambon salade fromage, quelques paquets de chips et une demi-douzaine de canettes de bière. Des mains grasses tripotent les livres, des livres disparaissent au fond des fourre-tout délestés de leurs réserves de nourriture. Des emballages vides gisent sur les tables aux côtés des derniers romans, des papiers gras jonchent le sol. Les auteurs ne dédicacent plus : ils mobilisent leur énergie à limiter la fauche. Les libraires, aguerris aux situations de crise, étalent sur leurs livres des bâches plastiques transparentes censées décourager les mains baladeuses. Ce n’est plus un salon du livre, c’est une foire, un barnum insensé aux antipodes de l’ambiance un peu feutrée habituelle des salons littéraires. Les auteurs sont défaits malgré eux de leur statut de veilleurs conteurs d’histoires. Ils ne sont plus qu’une attraction comme une autre, une curiosité que l’on photographie pour montrer à ses amis. On se croirait revenu au temps des jeux romains, où une foule assoiffée de sang venait assister au spectacle de ceux qui allaient mourir. Dans la foule toujours plus dense on crie, on se congratule, on rit fort, on s’interpelle. Un jeu de piste impromptu s’organise. C’est à celui qui, le premier, trouvera les trois stands fétiches, les stands des disparus. Pour gagner, tous les coups sont permis. On se bouscule, on se tire par les vêtements, on passe derrière les tables pour emprunter des raccourcis aléatoires. On questionne les écrivains, non pas sur leurs livres, mais pour trouver plus vite son chemin. On n’a pas peur de demander comment se rendre au stand du noyé ou à celui du saigné à blanc. À moins qu’on ne cherche à rejoindre le Paris-Toulouse. C’est par ce raccourci pour le moins hâtif que plusieurs ont surnommé Rosaldine Duval. Avoir écrit le sublime Les Oiseaux Perdus pour se voir affublé post mortem d’une métaphore ferroviaire, quelle ironie !

     

    La police est sur les dents. Les fonctionnaires ont beau ouvrir grands leurs oreilles, ils ne perçoivent plus rien, hors la cacophonie grandissante d’un troupeau dévastateur. À 14h50 la commissaire Orion ordonne d’annuler la table ronde qui devait accueillir, entre autres, Antoine Levorgne. Philippe Roulier proteste pour la forme : le lieu où devait se dérouler le débat est inaccessible, investi par une meute de pique-niqueurs acharnés. Saucissons, pâtés, rillettes, fromages, bouteilles de rosé et gobelets en plastique ; les provisions s’étalent sur le beau velours vert recouvrant la table. On y voit même une jeune maman changer son bébé. Une couche nauséabonde trône à côté d’un camembert trop fait et on ne sait pas si c’est de l’un ou de l’autre que provient la détestable odeur. Les belles étiquettes aux couleurs de l’Envolée marquées au nom des participants ont disparu. Subtilisées en tant que souvenir ou trophées. Dans ces conditions, Hector Blainville lui-même a perdu de son enthousiasme pour animer le débat.

     

    Dans un souci de préserver sa susceptibilité, Philippe Roulier se fraie un passage jusqu’au stand de Levorgne. Antoine, debout derrière ses livres, est au spectacle. Ce remue-ménage n’est pas sans lui rappeler une mutinerie qu’il a connue à Saint-Maur. Les détenus avaient investi les lieux au grand désespoir des matons impuissants à endiguer cette marée humaine déchaînée. Quelques heures de liesse et d’ivresse avant l’arrivée massive des forces de l’ordre et le retour en cellule. Depuis longtemps il a repéré les policiers en civil, et il s’amuse de les voir débordés, dépassés par les événements. Sur sa table, pas de fauche. Son seul regard suffit à faire retourner les mains baladeuses au fond des poches. À côté de lui Alice Champlain, silencieuse, prie. Pour elle cet afflux de public est une bénédiction de Dieu, une manne céleste adressée à Antoine. Car son Levorgne, elle ne le voit plus désormais autrement qu’en pêcheur d’hommes, au même titre que les apôtres. Pas une seconde elle ne peut imaginer que ces gens ne sont pas venus voir la vie mais qu’au contraire ils sont venus se repaître du spectacle de la mort.

      Le pompier responsable de la sécurité du salon vient trouver la commissaire. Il est furieux :

     — Je ne réponds plus de rien ! Le public est au moins deux fois trop nombreux. Je ne suis même pas certain que le plancher du dortoir des moines résiste. Ils sont à touche touche là-dedans !

     Laetitia Orion le sait. L’annulation de la table ronde ne suffit pas. Elle consulte rapidement Lauzerte et prend la décision de faire évacuer.

     — Ensuite vous me postez cinq agents à chaque accès. Ou plutôt vous me condamnez les entrées, hormis la principale. On s’efforce de faire circuler le public dans le même sens. Ils ressortiront au niveau inférieur, à la porte C qui donne sur l’ancien cloître. Une seule entrée, une sortie unique, ça nous facilitera la tâche pour comptabiliser le public. Je résume : on filtre les entrées, on fait ouvrir les sacs. Le tralalala habituel, comme à Gaston Petit1   : pas de bouteilles de verre, bouteilles plastiques tolérées sans leur bouchon. Au moindre comportement suspect, pas d’hésitation : au fourgon. Contrôle d’identité, fouille réglementaire, la totale. Et on limite le nombre de visiteurs à cinq cents, pas un de plus. Tant pis si on est impopulaire. Je préviens le maire et on lance l’opération.

     Le maire introuvable, Laetitia Orion le joint sur son portable. C’est un Garisseau stressé qui décroche.

     — Je suis coincé dans l’escalier B. En cinq minutes j’ai descendu trois marches. C’est l’enfer !

     La commissaire n’a aucun mal à le convaincre d’évacuer.

     — Allez-y. Et faites vite, on manque d’air ici.

     D’un commun accord avec les organisateurs, c’est Laetitia qui se charge de l’annonce. On a pensé qu’une voix féminine adoucirait le choc psychologique de l’évacuation.

     — Mesdames et messieurs, pour des raisons de sécurité nous vous invitons à rejoindre la sortie la plus proche. Ne courrez pas, ne bousculez pas, contentez-vous de rejoindre calmement les sorties et de vous regrouper à l’extérieur. Des agents vous attendent pour vous guider.

     L’annonce prononcée à haute et intelligible voix produit un effet apaisant sur la foule. Comme par magie ses mouvements désordonnés ralentissent, se métamorphosent en un balancement lent et hésitant. Les cris cessent, le brouhaha va decrescendo. Bientôt on peut se parler entre voisins sans presque hausser le ton. Du haut de l’estrade, Laetitia Orion se félicite. La horde n’est pas loin d’être domptée. Elle va sortir en bon ordre et la loi reprendra l’avantage pour la sécurité de tous.

     Soudain les cris reprennent de plus belle.

     

     © Pierre Mangin 2018

     

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