• Mortelle Envolée Episode 5

    Mortelle Envolée Episode 5

    Hall de la mairie, Vendredi, 19h50

     

    Sur les tables dressées à gauche de la vaste salle, les petits fours refroidissent, les bouteilles de Vouvray s’attiédissent et les jeunes apprentis du CFA de la rue John Kennedy se désespèrent. Ils étaient pourtant fin prêts, en symbiose complète avec le timing dispensé par un cadre des services municipaux. Et les voilà contraints à l’attente, à l’immobilisme. Ils aimeraient faire sauter les bouchons des premières bouteilles, servir les premières coupes, distribuer les premiers petits fours. Ils aimeraient montrer ce qu’ils ont été capables d’élaborer : feuilletés d’escargots aux tomates séchées, moelleux aux deux saumons, verrines d’agrumes confits à la crème d’avocat. Sans oublier les minis crumbles framboise kiwi, les mille feuilles lilliputiens et autres mignardises propres à régaler les palais les plus difficiles. Bref, ils aimeraient attaquer ce foutu service et en finir au plus vite. Quand on a entre seize et vingt ans on a d’autres choses à faire un vendredi soir que de poireauter en compagnie d’une bande d’écrivains bizarres flanqués de leurs aficionados. Car si tous se sont portés volontaires pour l’extra, tous aussi sont volontaires pour finir la soirée loin des adultes et des obligations.

    Hélas, sur l’estrade le sourire de Garisseau s’est figé en un rictus de douleur et d’inquiétude. Quarante-cinq minutes ! Depuis quarante-cinq minutes Ambroise Gâtefin monopolise la parole. Depuis quarante-cinq minutes il déclame une ode lyrique à la gloire du Roman avec un R triple majuscule. Depuis quarante-cinq minutes il tire à boulets rouges sur tous les pseudos romanciers dont le talent n’égale pas celui d’un obscur gratte-papier de la fonction publique. Par trois fois, à la faveur d’une respiration un peu plus longue que les précédentes, le maire a tenté de récupérer le micro. Vaines tentatives vouées à l’échec. Ambroise Gâtefin s’accroche à lui et ne le lâche pas. À croire que sa survie en dépend. Dans la salle c’est la consternation. Les jambes sont lourdes, les dos douloureux, les ventres affligés. Plus de la moitié des auteurs ont quitté la salle, ulcérés par les propos du pape des Nouveaux Littérateurs. L’autre moitié, insensible à l’acrimonie présidentielle est restée. Ceux-là ont la certitude chevillée aux tripes d’être de la stature de l’immense Gâtefin. Ils passent outre ses excès, pardonnent son intolérance et justifient sa suffisance. Sans se douter un instant que Gâtefin a aussi peu d’estime pour eux qu’il en a pour un Coissard qui s’est permis de le gausser. Quant au public, une partie, lassée de ne pas voir la fin des formalités, s’est évaporée. Les autres sont restés, fascinés par l’aura qui se dégage de Gâtefin. Dans ses yeux verts et sa chevelure neige résident le secret de l’emprise qu’il exerce sur son auditoire. Il pourrait raconter les pires horreurs, il se trouverait encore des gens pour l’écouter des heures durant.

    Après quarante-cinq minutes de Gâtefin, on sait tout sur lui. Sa vie, son œuvre, son ascension fulgurante au firmament des stars de la littérature, le mouvement auquel son nom restera associé pour l’éternité, son boulot dans les pompes funèbres avant ses premiers succès, sa longue fréquentation des morts qui lui a tout appris de la vie, l’engouement des critiques, les prix qu’il accumule, la gloire, l’étoile qui s’éteint au décès brutal de son épouse pour se rallumer plus de vingt ans après…

    — Et l’étoile brille aujourd’hui de tous ses feux, continue l’intarissable Gâtefin. Ce n’est pas un roman que j’apporte aujourd’hui, c’est LE roman. LE roman achevé, celui qui est une fin et un commencement. On écrit, on fantasme, on théorise à l'infini sur la littérature. Amputé de la moitié de moi-même, les mots avaient perdu de leur sens, de leur puissance. Après une longue et désertique errance j’ai renoué avec l’ataraxie du verbe. J’ai assisté à la résurrection de la lexie, Itinéraire a vu le jour. On peut dire qu'Itinéraire est l'histoire de ma vie, mais c'est avant tout l'histoire de la vie. N'importe quel homme, n'importe quelle femme se retrouvera dans mes pages. J'ai écrit Itinéraire, au singulier, sans « S » à la fin. Car, du jour de sa naissance à celui de sa mort, l'homme n'a qu'un chemin à emprunter. Le choix est une illusion. Du jour de sa naissance à celui de sa mort, l'homme n'a pas d'autre alternative pour bâtir son destin que de marcher sur les sentiers ouverts pour lui, et pour nul autre que lui. C’est le but d’Itinéraire. Montrer à l’homme le chemin.

    Un silence tendu accueille les dernières paroles de Gâtefin. Le maire met quelques secondes à réaliser qu’il s’est enfin tu et qu’il lui tend le micro. Il s’en empare, bien décidé à ne plus le lâcher, et invite l’assemblée à se rapprocher du buffet. Tant pis pour l’adjoint à la culture qui devait dire quelques mots, tant pis pour le professeur de cuisine qui devait féliciter ses apprentis et établir un parallèle audacieux entre art culinaire et art romanesque. Soulagés, les hommes et les femmes encore présents se dirigent vers les tables. Les gestes sont lents, le brouhaha à peine audible. « Bon dieu ! J’ai cru qu’il n’en finirait jamais », pensent les uns. Tandis que d’autres se félicitent d’avoir assisté à un moment unique, et d’être ainsi les témoins privilégiés de ce qui restera dans les annales.

    De joyeuses explosions retentissent : les premiers bouchons sautent. Petit à petit la tension redescend. Un homme agite les bras derrière l’une des tables du buffet. Devant lui il a posé un petit carton ouvert :

    — Mesdames et messieurs les écrivains, venez chercher votre badge !

    Les auteurs n’ayant pas, à de rares exceptions près, un faciès différent de celui des simples mortels, Stéphane Nicoli, adjoint à la culture, a eu l’idée de les affubler d’un badge. Un joli badge vert, orné du logo de la ville sur le côté et marqué de l’inscription « AUTEUR » en lettres d’or. Les noms et prénoms de chaque récipiendaire sont écrits en lettres façon manuscrites au-dessus de ce titre. Ce que souhaite l’adjoint à la culture c’est que, tout le temps du week-end, les écrivains invités arborent ce badge dans tous leurs déplacements. Dans et en dehors du salon, bien entendu. Le but étant de favoriser les rencontres impromptues en sortant les écrivains de l’isolement dans lequel ils se trouvent d’habitude. Il n’a pas tort l’adjoint au maire. Les écrivains sont des introvertis. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils ne se précipitent pas pour récupérer leur badge. Ils ignorent que Stéphane Nicoli est un physionomiste. Il a passé de longues soirées à étudier les photos demandées pour le dossier de presse. Il poursuit les écrivains autour du buffet, les salue avec chaleur et leur refile un badge en les invitant à l’arborer du matin jusqu’au soir.

    — Mademoiselle Duval ! C’est un plaisir de vous rencontrer ! Voici votre badge.

    Rosaldine Duval rosit de plaisir. Ce moment, depuis l’enfance elle l’attend. Elève brillante pour ne pas dire surdouée, bachelière à quinze ans, professeur agrégé de littérature dans un grand lycée parisien, son seul rêve était de devenir écrivain. Aujourd’hui son rêve devient réalité. Elle est invitée dans un salon présidé par l’immense Gâtefin dont elle a dévoré l’œuvre austère à douze ans. Rosaldine veut répondre, dire combien elle est heureuse d’être ici, en compagnie de tous ses désormais collègues. L’adjoint à la culture ne lui en laisse pas le temps : il est déjà reparti épingler un autre auteur. La benjamine du salon accroche le badge à son chemiser. Elle est ravie : il est en parfaite harmonie avec sa longue jupe verte.

    — Paul, mon ami ! J’ai adoré ta Jeanne ! Tiens, ton badge !

    Paul Moulinier, on le reconnaît de loin. Il n’a sur le sommet du crâne qu’une seule touffe de cheveux qu’il coiffe en avant. Une coquetterie dérisoire et un peu ridicule. Le discours de Gâtefin, Moulinier l’a suivi d’une oreille distraite, occupé qu’il était à lorgner du côté du buffet. Il faut dire que le bonhomme a un ventre qui le précède toujours d’un pas. Un ventre insatiable qui demande une quantité de nourriture astronomique avant de se déclarer rassasié. C’est une personnalité locale qui écume les salons vêtu d’une biaude et chaussé d’une paire de sabots en bois. Son dix-septième roman « Jeanne, une berrichonne dans la tourmente de la grande guerre » vient de paraître chez Bouzanne Editions, une maison spécialisée dans les romans du terroir. Paul Moulinier est un homme heureux. Ses livres ont du succès. Chacune de ses nouveautés est accueillie avec chaleur par un public conquis d’avance.

    Stéphane Nicoli ne s’attarde pas davantage avec Moulinier qu’avec les autres. Il poursuit sa mission, inlassable et jovial :

    — Monsieur Levorgne ! C’est un plaisir de vous accueillir.

    — Bah… Entre voisins, faut bien se rendre visite…

    — Voici votre badge.

    Un peu surpris, Antoine Levorgne regarde Nicoli s’éloigner, à la recherche d’une autre proie. Il est un peu mal à l’aise, Levorgne. Tout ce monde, toute cette animation, il en a perdu l’habitude. Les femmes lui font tourner la tête. Elles sont si nombreuses, si belles, à le frôler, à lui adresser des sourires en passant, en s’excusant de le bousculer. Les parfums l’enivrent. Parfums oubliés qui évoquent des peaux douces à la main, des chairs à pétrir, des corps à embrasser. Elles sont loin ces femmes, si loin de ces parodies en papier glacé que les détenus se passent d’une cellule à l’autre, là-bas, à la centrale. Saint-Maur… Ça ne fait pas trois heures qu’il a quitté les hauts murs de béton, que cette vie entre parenthèse lui semble déjà lointaine. Il s’agit d’un autre monde. La vraie vie est ici, au milieu de tous ces gens qui vont et viennent à leur guise, libres, sans entrave. Tout à l’heure Levorgne a subi sans broncher les longues tirades imbéciles de Gâtefin. Il ne se pose pas la question de savoir s’il est un auteur ou un simple noircisseur de pages. Ce qu’il sait, c’est que le Seigneur en personne a guidé sa main pour écrire son livre. Et ça, nul ne peut le lui contester. Alors, les polémiques suscitées par Gâtefin, l’indiffèrent. Il se souvient aussi qu’il est en permission, et qu’aucune incartade ne lui sera tolérée. Pas question de suivre le rouquin, le seul type assez courageux pour interpeller l’orateur dans ses délires. Le rouquin… Lui aussi l’a vu se faire accompagner dehors par les deux gros bras. Sa haute taille lui permet de voir bien au-dessus des têtes. « Deux balaises pour un rouquemoute pas bien costaud, c’est pas de la loyale », a pensé Levorgne. Il a bien eu envie d’aller dehors, de suivre le trio et de rétablir l’équilibre des forces. Toujours pareil : l’épée de Damoclès au-dessus de sa tête lui a fait trouver l’idée peu judicieuse. « Le rouquemoute n’a qu’à se démerder », a conclu le permissionnaire pour lui-même.

    Antoine Levorgne se tourne vers Alice. Sa visiteuse n’a pas voulu l’abandonner pour ses premiers pas dehors. Et c’est heureux. Cette présence, il en a besoin. Elle le chaperonne, le couve du regard et de son affection, le protège des innombrables dangers qui pullulent quand on est dehors et dont Antoine n’a plus conscience. Le permissionnaire sait qu’il peut compter sur Alice Champlain. Ça le rassure.

    — C’est vachement impressionnant tout ça…

    — Tu vas voir Antoine, tu vas t’habituer. Souviens-toi, ici tu n’es pas un numéro d’écrou. Ici, tu es un monsieur. Mieux encore, tu es un auteur ! Regarde ! Même ton badge le dit : Antoine Levorgne, Auteur !

    Quand le type lui a remis son badge, Antoine a trouvé que ça en jetait. Il voudrait bien le rapporter, dimanche soir, pour le laisser sur sa table, en évidence. Histoire d’en mettre plein la vue à quelques matons de sa connaissance.

    — Oui, répond-il en regardant encore une fois le rectangle de plastique vert. Et je suis surtout le témoin vivant de l’amour de Dieu.

    — Allez ! Mets vite ton badge. Et viens boire un verre !

    Docile, Antoine s’exécute. Il pense à son Sauveur et ça l’aide à retrouver le calme intérieur. La visiteuse et le permissionnaire se rapprochent des tables. C’est Alice qui tend à Antoine sa première coupe de Vouvray. Elle paraît minuscule dans la main du géant. Il y trempe ses lèvres, satisfait. Depuis tant d’années…

     

    © Pierre Mangin 2018

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