• Mortelle Envolée Episode 6

    Mortelle Envolée Episode 6

    Hall de la Mairie, Vendredi 20h40

     

    Dans sa chasse aux auteurs, Stéphane Nicoli commet un impair. Il se plante devant Ambroise Gâtefin et lui tend son badge. Le maître dévisage l’adjoint avec dédain. Il ne daigne pas se saisir du badge et lâche avec dédain :

    — Ambroise Gâtefin n’a pas besoin de badge. Tout le monde connaît Ambroise Gâtefin.

    Du coup Nicoli perd son assurance de gentil organisateur. Il ne sait plus où se mettre, et si un trou de souris pouvait l’accueillir il s’engouffrerait dedans avec un soulagement non dissimulé. Pas de trou disponible, il ne lui reste qu’à se précipiter vers une apprentie occupée à parcourir le hall muni d’un vaste plateau garni de coupes. Il en prend une d’autorité qu’il boit cul sec, la repose et en prend une seconde qu’il descend aussi vite. Ce n’est qu’à la troisième coupe qu’il commence à déguster par petites gorgées. La chaleur de l’alcool lui redonne des couleurs et un peu de courage. Toujours aux côtés du maire, Gâtefin picore quelques petits fours du bout des doigts avec un air ennuyé. Peu de personnes osent l’approcher.

     

    Maurice Champlain en est à sa deuxième coupe de Vouvray. Quand les bouchons ont commencé de sauter, il s'est précipité vers le buffet et a été un des premiers servis. Maurice n'est pas un intellectuel. Les Nouveaux Littérateurs il n'en avait jamais entendu parler, et il n'a pas compris grand chose au discours fleuve de Gâtefin. Des livres, il n'en lit pas beaucoup. Quelques romans policiers par-ci par-là, des bandes dessinées... Pourtant, et cela peut sembler étrange, pour rien au monde il ne voudrait être ailleurs qu'au milieu de cette foule venue fêter la littérature. Il déambule, son verre à la main, et ne manque rien du spectacle se déroulant sous ses yeux. Il découvre un monde inconnu. Celui des écrivains, des éditeurs, des libraires... Avec un sourire attendri il observe de loin Alice, son épouse, qui parle avec Antoine Levorgne. Alice a su aborder ce monde. Elle côtoie un écrivain, et ce simple fait paraît extraordinaire à Maurice. Il n'a pas eu besoin de lire le nom sur son badge pour comprendre qui est le géant en grande conversation avec sa femme. Alice lui a si souvent parlé d’Antoine que Maurice a le sentiment de le connaître depuis longtemps. Maurice est fier de sa femme. Fier de tout ce qu'elle a fait pour cet homme. Il est heureux d'assister aux premières retrouvailles de la visiteuse et de son protégé hors des hauts murs de béton. Il en est si heureux qu'il se garde bien de les troubler. Maurice brûle d’envie d’aller saluer Antoine Levorgne. Il se retient cependant. Il lui reste encore deux jours pour lui serrer la main et bavarder à son tour avec lui. Alice et Antoine ont tant de choses à se dire… Maurice imagine la joie du détenu. Ses premiers pas d'homme libre ! Ou presque. Maurice sait que, le week-end écoulé, le permissionnaire devra retrouver la sinistre centrale. Alice le lui a expliqué. En attendant il doit profiter au maximum. Engranger...

     

    Après leur petite sortie à l’extérieur, Simon a préféré attendre la fin de l’allocution de Gâtefin confortablement installé à la terrasse du Métropole Café. Il rejoint Laetitia dans le hall de la mairie.

    — Je vous avais prévenu, ce type est assommant, dit Simon en désignant le septuagénaire du menton. On aurait mieux fait de se pointer ici à l’heure du buffet.

    — Assommant et mégalo. Figurez-vous que les deux types de tout à l’heure sont employés par une boîte de sécurité. Ils sont chargés de veiller sur Ambroise Gâtefin. Le rouquin a préféré jeter l’éponge, il est parti en ayant l’air de trouver l’aventure plutôt amusante.

    — Le rouquin, c’est Ludovic Coissard. J’ai eu l’occasion de le rencontrer à Bourges et à Vierzon. C’est la première année qu’il vient à Châteauroux. Un type sympa, qui rigole de tout, c’est vrai. L’opposé de notre cher président.

    — Et le grand, là-bas, qui dépasse tout le monde d’une tête, avec ses cheveux gris coiffés en queue de cheval. Vous le connaissez ?

    — Jamais vu.

    — Il s’agit d’Antoine Levorgne. Une longue peine de Saint-Maur. À son actif une multitude de cambriolages et de braquages à main armée. Son créneau, les postes. On le surnommait le « facteur factice ». Il montait sur ses coups déguisé en facteur avec une arme factice. À Tulle il s’est retrouvé dans la rue alors que les forces de l’ordre avaient déjà encerclé la poste. Il ne s’est pas démonté. Il a expliqué au lieutenant que le braqueur était toujours à l’intérieur, lourdement armé, avant de disparaître dans la nature. Le 20 août 1997, le braquage de la poste de Bergerac tourne au drame. Une femme meurt dans des échanges de coups de feu avec la police. Le coéquipier de Levorgne, un certain Zinedine Boulahoui qu’il a rencontré à Clairvaux, n’est pas venu avec une arme en plastique. Il sera abattu. Levorgne a été condamné par la cour d’assises de Périgueux à vingt ans de réclusion. Il est ici en permission. Monsieur est passé du grand banditisme à l’écriture.

    — Bon sang ! Vous connaissez son pedigree par cœur !

    — C’est juste que je n’aime pas savoir les gangsters dans la nature. Je les préfère bien au chaud entre les mains de la pénitentiaire...

    — J’ai entendu parler de son histoire. Après tout, peut-être a t-il changé… S’il s’est mis à l’écriture, il ne peut pas être entièrement mauvais.

    — Gâtefin aussi écrit. Quel chouette type n’est-ce pas ? Tiens, j’ai bien envie d’avoir une petite conversation avec Levorgne.

    — C’est ça. Faites votre métier. Moi je vais aller faire le mien en discutant avec Rosaldine Duval, une jeune et talentueuse auteure. Entre nous, je ne perds pas au change. À tout à l’heure !

     

    Mortelle Envolée Episode 6

    Rosaldine Duval est un peu intimidée. Le buffet aidant (surtout le Vouvray), des petits groupes se forment à droite et à gauche. Elle reste seule, un peu en retrait. Elle refuse la coupe que lui propose un apprenti. Quand son roman est sorti, elle a bu du Champagne avec ses parents et son frère. Ici elle a trop peur d’être pompette, de se mettre à rire trop fort, ou de dire des bêtises. Elle préfère rester au jus d’orange, même si elle sait qu’elle aura du mal à s’endormir à cause de la vitamine C.

    — Bonjour ! Je me présente, Simon Dargelois, je suis journaliste. La Feuille de chou Berrichonne, on peut dire que c’est moi. J’ai lu Les Oiseaux perdus. J’ai beaucoup aimé. Et j’aimerais écrire un article sur vous.

    De joie, Rosaldine Duval manque de trépigner en battant des mains. Un journaliste, un article… Le rêve continu. Elle n’a jamais entendu parler de la Feuille de chou Berrichonne. Ce n’est pas grave. En plus elle trouve que le journaliste a une bonne tête. Elle se sent tout de suite en confiance avec lui. La confiance quand on a vingt-trois ans et qu’on débarque dans un nouveau milieu, c’est important. Il y a déjà eu des articles lors de la sortie de son livre. Mais elle les juge convenus. Les Editions Altitudes, les avaient en quelque sorte commandés, et ils tenaient davantage du dossier de presse que du véritable article critique. Qu’un journaliste vienne la voir et lui dise que non seulement il avait lu son livre mais qu’en plus il l’avait aimé, c’est pour elle inespéré, et elle se sent au comble du bonheur. Prenant son sourire qui illumine son visage pour un acquiescement, Simon continue :

    Les Oiseaux perdus racontent le parcours chaotique d’une famille de réfugiés climatiques. Pour moi il s’agit au sens fort du terme d’un roman écologique. Je déteste les étiquettes, elles sont réductrices et il y a dans vos pages une richesse qui dépasse la problématique de l’écologie pure. Mais je n’ai trouvé que ce terme pour définir votre roman en deux mots. Vous êtes d’accord avec cette définition ?

    Rosaldine Duval est d’accord. Son livre elle l’a écrit comme un plaidoyer pour la planète et pour les plus pauvres de ses habitants. Ceux qui subissent de plein fouet les conséquences du changement climatique. Montée du niveau de la mer, envolée du prix des matières premières, guerre, famines à répétition, émeutes de la faim… Elle a essayé de parler de ces choses gravissimes dans un roman qu’elle a cependant voulu drôle, tendre. Elle n’est pas de celles qui jouent la corde de la mauvaise conscience et de l’auto-flagellation. Ses convictions sont simples, pleines d’une humanité généreuse. Elle oublie sa timidité et parle avec Simon comme elle parlerait avec un ami de longue date.

    — D’après ce que j’ai pu en lire, il semblerait que la critique aime bien les Oiseaux perdus. Je suis sûr que vos lecteurs vont s’enthousiasmer. Si votre livre rencontre un certain succès, les détracteurs ne tarderont pas à se manifester. Les climato-sceptiques vont l’attaquer. Ils sont partout, ils s’organisent pour que rien ne change. Ils sont capables de vous attaquer en personne. Cela ne vous fait pas peur ?

    Du haut de son mètre soixante-deux, Rosaldine Duval, à peine sortie de l’enfance, déclare d’une voix que la conviction fait trembler :

    — Quand il s’agit de défendre ce auquel je crois, je n’ai peur de personne !

    Simon est impressionné par ce petit bout de femme. Elle a l’air si fragile, elle est en réalité si forte. Rosaldine pense que l’homme n’a pris aucune note et se demande comment il va pouvoir écrire son article. Elle ignore que Dargelois ne prend jamais de note quand il est « en interview ». D’ailleurs il n’interviewe personne. Il préfère avoir des conversations. En plus il a toujours eu le franglais en horreur.

    Simon promet à Rosaldine d’adresser un exemplaire de la Feuille de chou Berrichonne à son éditeur. Il s’apprête à prendre congé. Se ravise et invite Rosaldine à venir boire un verre dans un endroit plus calme pour continuer à parler.

     

    © Pierre Mangin 2018

     

    « Mortelle Envolée Episode 5Mortelle Envolée Episode 7 »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :