• Mortelle Envolée Episode 7

    Mortelle Envolée Episode 7

    Locature de Simon Dargelois, Samedi 1h25

     

    — Simon ? Je ne vous réveille pas ?

    — Vous savez bien que je dors très peu.

    — Rosaldine Duval s’est suicidée. On vient de retrouver son corps. Sur la voie ferrée. Déchiqueté par le Paris Toulouse…

    La nouvelle fait à Simon l’effet d’une décharge électrique. L’onde de choc secoue tous ses membres.

    — J’ai pensé que vous préféreriez l’apprendre de ma bouche plutôt qu’en écoutant les infos.

    — Vous avez bien fait. Mais bon sang ! Vous êtes où Laetitia ?

    — Le long des voies. À l’entrée de la zone artisanale des Fadeaux, pas très loin du passage à niveau de la rue de Tolière.

    — J’arrive !

    — Je vous préviens, ce n’est pas beau à voir.

    Pas beau à voir… Une de ces phrases imbéciles que l’on dit quand il n’y a rien à dire. Des images, Simon en a déjà plein la tête. Des visions qu’il aurait aimé ne jamais avoir. En raccrochant il sait qu’il devra cohabiter avec un fantôme de plus. Le fantôme d’une gamine de vingt-trois ans, belle comme le jour, intelligente, bourrée de malice et de joie de vivre. Vingt-trois ans… L’âge de sa fille aînée à peu de choses près. Ses premiers fantômes s’appellent Melissa et Victor. Deux et trois ans. Et aussi Florent et Violaine, leurs parents, pas cinquante ans à eux deux. À l’époque Simon était responsable de la rubrique faits divers à la Nouvelle République. À l’aide d’une vieille radio CB trafiquée il captait les fréquences réservées aux forces de l’ordre. Grâce à ce matériel il était arrivé le premier dans une petite maison HLM, au Blanc. Un père de famille venait d’abattre ses deux enfants et sa femme avant de retourner l’arme contre lui. Des cadavres, des scènes de crime, des morts violentes, il en avait vu auparavant. Mais ce qu’il avait découvert en poussant la porte du petit pavillon, il ne pouvait pas soupçonner que ça puisse exister. Un capharnaüm indescriptible, du sang sur tous les murs, des morceaux de chairs collés aux fenêtres. Deux petits corps sans vie dans une des chambres, la tête à moitié arrachée par la puissance de la chevrotine tirée à bout portant. La mère à plat ventre dans le salon, un trou entre les deux omoplates. Avait-elle tenté de fuir ? Et le père dans la cuisine, affalé sur la table, une mâchoire en moins. Avait-t-il eu le temps de réaliser ce qu’il venait de faire ? Autant de questions sans réponses qui tourneront en boucle dans la tête du journaliste. Avec en prime l’odeur du sang, poisseuse, prégnante. Et le silence. Un silence infernal. Quand les premiers flics sont arrivés sur les lieux, toutes sirènes hurlantes, ils ont trouvé Simon en train de vomir dans le jardin. Après l’engueulade carabinée du capitaine, ce fut pour Simon le début d’une longue dégringolade. L’alcool comme thérapie. La peur de rentrer chez lui. La démission avant le licenciement. Les premières coucheries à droite à gauche. Pour rien. Pour se prouver à lui-même qu’il était vivant. Les ultimatums lettres mortes et le divorce. Hélène, sa femme, partie vivre à l’autre bout de la France avec un notaire ; Estelle, sa fille, qui se met à le détester, mieux encore, à le haïr ; Maxime, son fils, insolent et rebelle, terreur des proviseurs, exclu de quatre lycées...

    Alors, pas beau à voir, Simon ne le sait que trop.

     

    Mortelle Envolée Episode 7

     

    Passage à niveaux de la rue de Tolière, Samedi, 2h05

     

    Des dizaines de gyrophares illuminent la nuit à côté du passage à niveau. De jour l’endroit n’est pas plaisant. De nuit il est sinistre. La petite route sinueuse dessert une zone industrielle peuplée de hangars, d’entrepôts, d’usines frappées de plein fouet par la crise. Au détour d’un virage on tombe sur le passage à niveau. C’est une centaine de mètres plus haut, en direction de Paris, loin des lumières de la ville toute proche, que Rosaldine Duval a trouvé la mort. Dans un des fourgons de police, le machiniste, choqué, raconte pour la vingt-cinquième fois ce qu’il vient de vivre au brigadier Chasserolle :

    — J’ai aperçu une forme. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un chien. Quand j’ai compris qu’une femme était étendue de tout son long en travers des voies j’ai activé les freins au maximum. C’était trop tard.

    L’homme plonge la tête entre ses mains et se remet à pleurer. Des passagers descendus sur les voies après l’arrêt du convoi l’ont vu se pencher sous les roues du wagon en criant :

    — Madame ? Madame ? Ça va ? Répondez !

    Il avait fallu l’attirer loin des rails et l’asseoir en attendant l’arrivée des secours.

    Toute la zone est éclairée par de puissants projecteurs. Simon n’a pas de mal à retrouver la commissaire Orion.

    — Ça va commissaire ?

    — Non, Simon, ça ne va pas. C’est l’horreur absolue.

    L’homme et la femme balayent la scène du regard. Le train a été évacué. Il attend sur une voie de garage d’être examiné par les experts. Les passagers, quant à eux, ont été acheminés vers Limoges en autocar. Sur les voies une douzaine de personnes vêtues de combinaisons blanches s’activent, à la recherche du moindre reste.

    — J’essaie de ne pas penser. Je travaille. Je prends les dépositions, recueille les indices, distribue des ordres, encadre mon équipe. Ils en ont besoin. Vous voyez les sacs en plastique au pied de l’ambulance ?

    Simon acquiesce.

    — Il y en a six. C’est tout ce qui reste d’elle. Est-ce qu’une vie peut se résumer à six sacs en plastique ? J’ai eu ses parents au téléphone. Ils arrivent en début d’après-midi. Ils doivent identifier le corps. Qu’est ce que je vais leur montrer ?

    — Un morceau de sa jupe verte… Et faites-le laver avant !

    — Nous avons retrouvé son portable, ainsi que son sac. Elle a du s’asseoir sur cette grosse pierre plate en attendant l’heure fatidique. Elle a passé un Sms à son frère trois minutes avant le passage du train : « Cette fois j’y suis. Mon livre existe, pour moi c’est le grand départ. » Une minute avant l’arrivée de l’express, elle en a passé un autre à ses parents : « Votre fille est grande maintenant. Son livre lui survivra. Je vous aime. »

    Laetitia Orion marque un temps avant de continuer :

    — Ensuite elle s’est allongée sur le dos en travers des voies, la tête posée sur un des rails… Et elle a attendu. D’habitude les désespérés se jettent sous les trains à leur passage. S’allonger comme elle a fait, c’est terrible.

    Simon Dargelois regarde une fois encore autour de lui. Les voies funèbres, le ballaste éclaboussé, la multitude qui s’affaire pour oublier l’horreur. Il prend une longue, très longue inspiration.

    — Non commissaire. Non… Rosaldine Duval ne s’est pas suicidée ! On ne se suicide pas quand on s’appelle Rosaldine, qu’on a vingt-trois ans, qu’on vient d’écrire un bouquin époustouflant et qu’on s’apprête à vivre son premier salon. On ne se suicide pas ! C’est pas possible !

    — La ferme Dargelois ! La ferme ! Vous dites n’importe quoi ! Tous les indices matériels concordent et laissent à penser que cette femme s’est suicidée. La médecine légale dira le reste d’ici vingt-quatre ou quarante-huit heures. Je ne vous ai pas fait venir ici pour subir vos délires de vieil anar perclus de regrets et d’amertume.

    — Ecoutez-moi commissaire, je vous en supplie ! Rosaldine Duval ne peut pas s’être suicidée. C’est impossible ! J’en ai la conviction.

    — Arrêtez Dargelois ! La conviction… ! Arrêtez, vous êtes ridicule. Vous irez parler de vos convictions au procureur. Il vient de repartir il n’y a pas dix minutes, je suis certaine qu’il appréciera.

    — Doutremont ? C’est un imbécile !

    — Et voilà ! Les grands mots ! J’aurais dû m’en douter, tous ceux qui ne pensent pas comme vous sont des imbéciles. Je n’ai pas envie de polémiquer avec vous Dargelois. Mais il va falloir que vous m’expliquiez certaines choses. Hier soir vous m’avez quittée pour avoir une conversation avec cette jeune femme. Je ne vous ai pas revu. Je n’ai pas revu mademoiselle Duval vivante. Pourquoi ?

    Simon ne s’offusque pas du ton de Laetitia. L’expérience lui a appris que la douleur peut susciter chez son amie des sautes d’humeur imprévisibles.

    — J’ai parlé avec Rosaldine. C’est vrai. Longuement. Elle est super cette fille. Super… Si super que je lui ai proposé d’aller continuer la soirée ailleurs.

    — Racontez-moi ! Je veux tout savoir. Où vous êtes allés, ce qu’elle vous a dit, à quelle heure vous l’avez quittée, comment vous l’avez trouvée. Allez-y Dargelois, je vous écoute !

    — Ok commissaire… Ok. Mais si on se retrouvait devant un verre ? Ce serait plus sympa. Et puis, vous le savez, je raconte mieux devant un verre.

    — Entendu Simon… C’est d’accord. Disons dans une heure et demie au Débarcadère. Ça vous va ?

     

     

    Vers trois heures quarante le dernier gyrophare s’éloigne dans la nuit. Les six sacs plastique ont été embarqués pour être déposés à la morgue de l’hôpital. Les pompiers ont nettoyé les voies à la lance à incendie. Du drame qui s’est joué cette nuit, ne subsiste aucune trace. Qu’une voie ferrée ordinaire qui traverse une zone industrielle. Ordinaire elle aussi. Avant de monter dans sa voiture la commissaire Orion salue Chasserolle :

    — Merci brigadier. Vous avez été formidable cette nuit. Très professionnel. J’apprécie.

    — Bah… Ça fait partie du boulot.

    — Essayez quand même de vous reposer. Et ne pensez pas trop à… ça.

    — Vous bilez pas commissaire ! On en a vu d’autres…

    Laetitia Orion admire le sang froid du brigadier Chasserolle. Plusieurs fois depuis son arrivée au commissariat elle a eu l’occasion de pointer la qualité de son travail. Sobre, peu bavard, efficace. Si elle devait résumer l’homme en trois mots, elle choisirait ceux-là. Quand elle part en intervention avec lui, elle sait qu’elle dispose d’un allié sûr. Le soir où il avait fallu aller en plein cœur de ZUP maîtriser un forcené qui menaçait les passants avec une arme de poing, Chasserolle ne s’était pas démonté. Il avait franchi le cordon de sécurité dressé à la hâte et s’était adressé au type en le tutoyant et en l’appelant par son prénom. Cinq minutes plus tard le forcené jetait son arme sur le sol et se laissait menotter sans opposer de résistance. Ce soir-là, comme à son habitude, le brigadier Chasserolle avait eu le triomphe modeste :

    — Bah… Ça fait vingt ans que je suis affecté au commissariat de Châteauroux. C’est une petite ville Châteauroux. Dans ce quartier, les jeunes, je les connais tous par leurs prénoms. La plupart ont joué au foot avec mes gamins…

    Cette nuit, Laetitia Orion a vu Chasserolle ramasser un pied de la suicidée. Un pied inutile qui pendait au-dessous d’un morceau de mollet sans forme. Elle se souvient surtout de l’avoir vu rajuster une ballerine sanguinolente dans un geste dérisoire et tendre avant d’enfourner sa macabre découverte dans un sac. Ensuite il avait interrogé les témoins et le machiniste avec beaucoup de chaleur et d’humanité. À aucun moment il n’avait laissé transparaître la moindre émotion alors qu’elle se sentait submergée. Laetitia se dit parfois que le métier est trop dur. Qu’il n’est pas humain. Seuls son caractère bien trempé et la vision qu’elle a de sa mission lui permettent de tenir bon. « Chasserolle a raison », se dit-elle en conduisant. « Il ne faut pas se laisser envahir par l’émotion. Du recul, Laetitia, prend du recul en toutes circonstances. » Un joli vœu pieu, plus facile à énoncer qu’à mettre en pratique.

     

    © Pierre Mangin 2018

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