• Mortelle Envolée Episode 8

    Mortelle Envolée Episode 8

    Au Débarcadère, Samedi, 4h00

     

    Laetitia Orion retrouve Simon au Débarcadère, le célèbre routier situé en face de l’aéroport Marcel Dassault. Ici on peut venir manger vingt-quatre heures sur vingt-quatre sept jours sur sept. Dans l’unique salle ouverte, quinze ou vingt noctambules achèvent leur repas. Moyenne d’âge, en dessous de vingt-cinq ans. Laetitia Orion ne peut s’empêcher de songer qu’ils ont l’âge de la jeune femme qui attend le légiste dans les sacs en plastique.

    — Ne pas se laisser déborder par l’émotion, murmure t-elle avant de se diriger d’un pas décidé vers Simon.

    Il est installé au fond de la salle, loin des noctambules farceurs et rieurs, sous un portrait noir et blanc de Robert Mitchum. D’autres stars du cinéma des années quarante à soixante-dix veillent sur les insomniaques. On y reconnaît Jeanne Moreau, Brigitte Bardot, John Wayne, Alain Delon, l’inoubliable Bébel d’À bout de souffle, et bien d’autres encore. Trois ou quatre couples sont attablés et devisent à voix basse. Devant Simon une chope de bière renvoie des reflets ambrés. Laetitia s’installe en face de lui et constate que la fatigue seule ne peut expliquer ses yeux brillants.

    — Vous êtes en retard commissaire.

    — Pitié, Simon. Pas de commissaire. Pas cette nuit !

    — Je veux bien. Ça dépend de qui va m’interroger. Madame la commissaire ou Laetitia ?

    — Laetitia… Oubliez la commissaire. Pour cette nuit elle n’existe plus. Et je ne vais pas vous interroger. J’ai juste besoin de parler avec vous.

    — À la bonne heure ! Qu’est-ce que vous buvez ?

    — Un jus de fruit. N’importe…

    — Foutez-moi la paix avec vos jus de fruits ! Cette nuit vous avez besoin d’autre chose que de jus de fruit. Un Porto, ça vous dit ?

    Simon interpelle la serveuse, une jeune femme d’origine asiatique, aux yeux aussi noirs que ses cheveux.

    — Un Porto pour madame. Et pour moi la même chose. Surtout ne vous trompez pas !

    La serveuse tourne les talons en riant.

    — Elle est nouvelle ici. Mon premier Picon bière elle me l’a servi dans un verre à demi. L’impudente !

    — Ainsi ce n’est pas votre premier ?

    — Vous étiez en retard Laetitia. Ne l’oubliez pas… C’est mon troisième. Nettoyer l’âme nécessite de remplir les intestins.

    — Votre âme doit être rutilante à l’heure qu’il est.

    — Détrompez-vous ! Elle n’est pas encore rincée de toutes ces saloperies.

    Simon et Laetitia se taisent. Chacun repasse dans sa tête les images de la nuit. Il faudrait inventer un autre mot que saloperie pour décrire ce qu’ils ont vu. Quand la serveuse dépose les consommations sur la petite table carrée, Simon reprend :

    — Rosaldine Duval est une fille exceptionnelle. Belle, gentille, drôle, intelligente. Elle a tout pour elle. J’ai lu son roman, Les Oiseaux perdus. C’est un bouquin sensationnel. Elle parle d’événements gravissimes sans jamais jouer sur la corde sensible ou la mauvaise conscience du lecteur. C’est vrai, y’en a marre des donneurs de leçons, fait pas ci, fait pas ça. L’heure n’est plus aux moralistes de tous bords, hérauts de doctrines réductrices. L’heure est aux visionnaires, et Rosaldine est de cette trempe. Son bouquin, il faudrait le faire lire dans toutes les écoles. Dès la primaire. Ce qui est touchant chez elle, c’est qu’elle a su conserver intact l’émerveillement des gamins. Vous savez, les yeux qui pétillent devant le sapin ? Publier son premier roman, c’est son rêve d’enfance qui se réalise. Tout ce qui lui arrive, elle l’accueille avec une joie qui fait plaisir à voir. La publication de son livre, ses premières critiques dans la presse, moi qui lui propose d’écrire un article sur elle. Et l’idée de faire ses premières dédicaces la comble de bonheur. Elle m’a avoué s’être entraînée dans le train pour venir ici. Elle dit qu’il lui faut une belle signature. Une signature d’écrivain !

    — Pardon, Simon… Pardon… Rosaldine Duval est décédée. Elle est morte cette nuit, à vingt-trois heures quarante-sept, sous les roues du Paris Toulouse.

    — Je sais. Mais je ne peux pas parler d’elle au passé. Je n’y arrive pas. Impossible. Elle est trop… Elle est trop… Cette fille est trop vivante pour parler d’elle au passé !

    D’autorité, Simon commande deux gratinées à l’oignon et une bouteille de Beaujolais. Quand la serveuse revient avec les deux soupières fumantes il s’enquiert auprès de Laetitia :

    — Je ne vous ai pas demandé votre avis… Ça ira ?

    — Je n’ai vraiment pas faim. Mais vraiment pas !

    — Il faut manger Laetitia. C’est important. Jeûner n’arrange rien. Allez, mangez ! C’est un ordre que je vous donne.

    Laetitia s’exécute de bonne grâce. Elle trempe sa cuillère dans la soupe et la porte à ses lèvres en soufflant. Elle refuse en revanche le verre de Beaujolais.

    — Après la mairie, vous êtes allés où ?

    — Au bar de la Vieille Echelle. Elle voulait boire un jus de fruit. Ça doit être une manie chez les femmes. J’ai insisté un peu et elle a accepté une coupe de Champagne pour fêter son premier salon. C’est dingue comme le bonheur irradie cette fille ! Et nous avons parlé. Enfin, c’est surtout elle qui a parlé. De son enfance à Saint Germain en Laye dans une maison bourgeoise en bordure de forêt. Elle m’a raconté les longues balades dominicales avec ses parents et son petit frère, les séances de cueillette de champignons. Elle m’a aussi parlé de son travail de prof dans un lycée pour riche comme elle dit. Je vous assure Laetitia, cette fille ne s’est pas suicidée.

    — Encore !

    — Oui, encore. J’insiste ! Rosaldine est à la veille de vivre son premier salon. Elle se fait une joie à l’idée de ses premières dédicaces. Jusqu’à présent les seules qu’elle a faites étaient destinées à sa famille ou à ses amis. Là, c’est une expérience nouvelle. Des inconnus vont lui demander de signer son livre. Les premières dédicaces pour un écrivain c’est aussi important que le premier flirt ou le premier baiser. On ne se suicide pas la veille de vivre un truc pareil. Ce n’est pas possible !

    Laetitia ne dit rien. Simon parle avec ses tripes, ses convictions intimes. Elle raisonne avec des faits, des constatations.

    — Il y avait du monde dans le café ?

    — Quand nous sommes arrivés, nous étions les seuls clients. Vers vingt et une heures il a commencé de se remplir. Je suppose qu’à la mairie les assiettes de petits fours étaient vides. J’ai aperçu Ludovic Coissard, avec une petite bande d’écrivains et d’écrivaines. Ils parlaient à voix basse et avaient l’air de bien se marrer. J’ai aperçu votre Levorgne également. Il n’était pas seul. Une femme l’accompagnait. La cinquantaine. Bien en chair. Assez jolie.

    — Certainement sa visiteuse. Il ne s’est rien passé de spécial avec Levorgne ?

    — Non. Ils sont restés tous les deux à bavarder dans leur coin. Je parie que votre permissionnaire s’est offert une petite récréation.

    — Ça m’étonnerait ! S’il était avec sa visiteuse, c’est une catholique militante qui consacre son temps libre à visiter les détenus. Je ne l’imagine pas s’envoyer en l’air en dehors des liens sacrés du mariage.

    — L’homme est le seul et unique animal capable de toutes les compromissions. Il a tôt fait d’arranger ses idéaux pour concilier son intérêt personnel immédiat. J’ai tort ?

    — Peut-être pas.

    Simon veut se verser le dernier verre de Beaujolais. De brillants, ses yeux sont devenus vitreux. Laetitia tend son verre.

    — Finalement, je veux bien le goûter. Et je crois que vous avez assez bu. Vous avez laissé Rosaldine Duval seule dans le café ?

    — Non. Nous sommes partis vers vingt-deux heures quinze, vingt-deux heures trente. Elle voulait se coucher pas trop tard pour être en forme. Ma voiture était garée au parking Lafayette. J’ai voulu la raccompagner, elle a refusé. Elle préférait marcher jusque son hôtel.

    — Elle avait une chambre à l’hôtel de la Fabrique. Réservée par son éditeur. Dites, Simon, vous avez la réputation d’aimer les femmes jeunes. Très jeunes. Avec Rosaldine, vous n’avez pas eu envie d’aller… plus loin ?

    — Jamais en dessous de vingt-sept vingt-huit ans, les femmes. Jamais. Plus jeune, je peux pas. Pas possible. Ça fait quinze ans que je n’ai pas vu ma fille. Quinze ans ! La dernière fois que je l’ai vue, elle avait sept ans. Aujourd’hui elle en a vingt-deux. Imaginez que je ne la reconnaisse pas. Et que j’aille plus loin, comme vous dites. Vous voyez le tableau ? Impossible ! Rosaldine pourrait être ma fille. Vous vous rendez compte ? Vous comprenez pourquoi elle n’a pas pu se suicider ?

    — Je comprends Simon… Je comprends.

    — Je suis sérieux, Laetitia, et je vous le martèlerai jusqu’à ce que vous m’entendiez. Rosaldine ne s’est pas suicidée ! On l’a poussée sous ce foutu train.

    — Le conducteur est formel : il parle d’une femme allongée sur les rails. Allongée sur le dos. Pas la position de quelqu’un qu’on aurait poussé.

    — Alors elle a été assommée ! Ou droguée… Je ne sais pas, il faut gratter, aller au-delà des apparences !

    — L’autopsie est prévue dans la journée. Je doute qu’elle nous apprenne grand-chose. Et pour convaincre Doutremont de poursuivre l’enquête, il faudra davantage que vos convictions.

    — Je trouverai.

    — Pardon ?

    — Je trouverai Laetitia. Faites-moi confiance.

    — Attention Simon ! Faites votre job de journaliste et laissez la police faire le sien. Je n’aime pas beaucoup le mélange des genres…

    — Voyons Laetitia ! Vous me connaissez…

    — C’est bien ce qui m’inquiète.

    Laetitia finit son verre de vin.

    — J’ai encore une question à vous poser. Qu’allez-vous faire maintenant ?

    — Quelle question ! Rentrer chez moi. Que voulez-vous que je fasse ?

    — Je vous interdis de prendre votre voiture. Vous avez beaucoup trop bu et je ne supporterai pas de devoir vous ramasser au fond d’un fossé. Si vous prenez votre voiture je vous fais souffler dans le ballon et je vous fous en cellule de dégrisement. Je ne plaisante pas !

    — Vous m’emmerdez Laetitia ! Vous m’emmerdez à un point vous pouvez pas vous imaginer ! Ne nous méprenons pas sur les termes, les mots ont leur importance. Je n’ai pas picolé. J’ai juste essayé de me rincer les yeux et la tête. Mais dans le fond vous avez raison et c’est pour ça que vous m’emmerdez. Promis. Je vais aller dormir dans ma voiture. Ce ne sera ni la première ni la dernière fois. Ça vous va ?

    — Ça me va. Mais j’ai mieux à vous proposer. Venez dormir à la maison.

    — D’accord Laetitia. À une condition !

    — Laquelle ?

    — Je dors sur le canapé. N’allez pas vous imaginer je ne sais quoi.

    — Pas de risque Simon. Je n’imagine rien. Les hommes, passés quarante-cinq ans, je ne les touche pas. Ça pourrait leur être fatal !

     

    © Pierre Mangin 2018

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