• Mortelle Envolée Episode 9

    Mortelle Envolée Episode 9

    Les Cordeliers, Samedi, 11h00

     

    Jacques Garisseau est satisfait. Un soleil radieux inonde le Berry. Météo France prévoit un grand ciel bleu pour tout le week-end avec des températures supérieures aux normales saisonnières. Indice de confiance cinq sur cinq. Le printemps revêt ses plus beaux atours, et la France entière va découvrir un Châteauroux ensoleillé et culturel. Un Châteauroux où il fait bon vivre. Autant de bons points pour le tourisme et les investisseurs.

    Surtout, cette atmosphère quasi estivale va permettre d’éclipser le suicide de cette malheureuse auteure. Pour éviter de s’effondrer, Garisseau se raccroche à cette conviction : ni la ville de Châteauroux, ni l’Envolée des Livres ne peuvent être tenus pour responsables de ce drame. En y réfléchissant de plus près, Garisseau en voudrait presque à Rosaldine Duval. Quelle idée de choisir Châteauroux pour se jeter sous un train quand on habite Paris, la capitale aux innombrables rames de métro… Son sens aigu du civisme et sa grande compassion lui font chasser cette pensée peu charitable. Il a d’ailleurs prévu de rendre un hommage appuyé à la jeune femme qu’il ne connaît ni d’Eve ni d’Adam. À trois heures du matin il a réveillé Nicoli afin qu’il lui torche quelque chose de pas trop long pour ne pas lasser le public, et de pas trop émouvant pour ne pas faire pleurer les âmes sensibles.

    — Faites sobre et digne ! lui a-t-il ordonné au téléphone. Vous êtes doué, Nicoli, je compte sur vous.

    Nicoli s’est mis au travail et Garisseau s’est recouché dans l’espoir de grappiller quelques heures de sommeil.

     

    Le soleil est déjà haut dans le ciel. La grande nef de l’ancien couvent des Cordeliers résonne de mille conversations chuchotées. Le suicide de Rosaldine est dans toutes les bouches. En temps ordinaire les auteurs se sentent volontiers en concurrence les uns avec les autres. Les prix littéraires, les bourses d’écrivain, les ventes… Autant de sujets qui attisent l’esprit de compétition voire la jalousie. Mais si le malheur frappe l’un d’entre eux, la solidarité, l’esprit de caste jouent à plein. Il n’en demeure pas moins que le salon est ouvert, qu’il faut se retrousser les manches et aller au charbon. Après un moment de stupeur, à l’heure où la terrible nouvelle s’est mise à circuler d’un participant à l’autre, les auteurs se sont installés derrière leurs tables, stylos accessibles, prêts à dédicacer. Ce n’est pas encore la foule, mais les allées s’encombrent petit à petit de curieux qui déambulent, feuilletant un livre par-ci, échangeant quelques mots avec un auteur par-là. Une ambiance studieuse, loin de l’animation un peu artificielle des grands salons fréquentés par les stars incontournables du show-biz ou de la télé réalité. Ici, pas d’interminables files d’attente pour obtenir la signature d’une célébrité. Les auteurs ont le temps de parler, de partager avec les lecteurs. Pour Jacques Garisseau, c’est là que réside le secret de la réussite : qualité, convivialité, simplicité. Seule ombre au tableau, la place vacante laissée par Rosaldine Duval. Prévenues dans la nuit, les Editions Altitudes ont dépêché sur place un de leurs éditeurs, Eric Musardière, pour représenter l’auteure défunte. C’est lui qui avait découvert Rosaldine et l’avait éditée. À la table de Rosaldine un portrait de la jeune femme trône dans un cadre barré d’un voile noir. Eric Musardière se tient derrière, ses yeux cernés dissimulés par des lunettes sombres. Avant de prendre la voiture pour descendre à Châteauroux, il a pris le temps de charger dans son coffre des cartons remplis d’exemplaires des Oiseaux perdus. À ceux qui lui reprochent son empressement à tirer profit du malheur il répond en toute sobriété :

    — Rosaldine aurait aimé que son roman vive, qu’il rencontre le plus de lecteurs possibles. Je vais m’efforcer que son vœu se réalise. Nous lui devons bien ça.

     

    L’inauguration officielle de la treizième Envolée des Livres est prévue à onze heures. À onze heures moins cinq deux charmantes hôtesses referment les lourdes portes de chêne et tendent à l’intérieur de la nef un long ruban tricolore qui barre une seconde fois l’entrée. La délégation est en bas des marches. Le maire et Nicoli, les traits tirés par le manque de sommeil et les émotions de la nuit ; Ambroise Gâtefin, tête haute, chemisette blanche, pantalon de tweed, cravate ocre ; le Conseiller Général empêché s’est fait représenter par sa secrétaire, une petite brune trentenaire en robe imprimée à fleurs ; un colonel à la retraite par ailleurs généreux donateur, cheveux raz moustache stricte et menton proéminent ; un chef d’entreprise castelroussine, sponsor officiel de la manifestation… Quelques notables complètent la délégation : notaires, avocats, chirurgiens. Un aréopage d’illustres inconnus suit de très près les officiels. Ceux-là ne sont rien. Mais trouvent judicieux d’être aperçus en compagnie de ceux qui sont. S’ils peuvent apparaître sur la même photographie que le maire ou le président Gâtefin, leurs efforts n’auront pas été vains. Quand on est rien, se trouver dans la proximité immédiate de ceux qui sont, c’est déjà quelque chose.

    Le onzième coup sonne à l’église Saint Martial toute proche quand le maire et le président parviennent sur la plus haute marche du perron. C’est Garisseau en personne qui ouvre les deux battants monumentaux. Il peine, les portes sont lourdes, il est malaisé de les manier. Le maire en rajoute, il s’amuse de sa propre maladresse, les photographes s’en donnent à cœur joie. Enfin les deux vantaux sont grands ouverts, la délégation pénètre dans la nef. Trois pas plus tard tout le monde est arrêté par le ruban tricolore. Une hôtesse porte à Garisseau un coussin de velours vert sur lequel repose une paire de ciseaux aux lames gigantesques. Le maire s’en saisit et le tend à Gâtefin :

    — Président ! À vous l’honneur !

    Ambroise Gâtefin s’empare des ciseaux. Il s’arrête un instant afin de permettre aux photographes d’immortaliser son auguste geste. Et tranche net le ruban, sans hésitation.

    À peine les deux morceaux du ruban touchent-ils le sol que plus de la moitié des auteurs présents se lèvent. Dans un grand bruit de chaises que l’on déplace, ils rejoignent l’allée centrale et quittent la nef, Ludovic Coissard en tête. Ils ne disent rien et n’ont pas un regard pour le président Gâtefin. La délégation doit s’écarter pour les laisser passer. Postés à une distance raisonnable des officiels, les deux employés de Sécur’Person hésitent sur la conduite à tenir. Et se contentent de lancer un regard mauvais au meneur, le rouquin qu’ils avaient sorti de la mairie la veille, Ludovic Coissard en personne. Jacques Garisseau pâlit. L’incident d’hier n’est rien comparé à l’affront de ce jour. Affront filmé par les caméras de FR3 Centre et de Bip TV. Cette fois, le maire en est certain, les télévisions nationales passeront les images en boucle. On n'avait encore jamais vu un président de salon du livre subir une telle bronca. Et il faut que cette première se déroule à Châteauroux… Gâtefin assiste à la fronde sans broncher. Rien sur son visage ne trahit ses sentiments. Il semble au-dessus de tout ça, au-dessus de ces vaines chicanes. Il n’honorera pas les fêlons d’autre chose que de son mépris. Quand le maire, le visage aussi blanc que sa chemisette, l’invite à découvrir les allées du salon, il n’hésite pas un instant. Il se secoue et avance, non sans glisser à Garisseau en aparté :

    — On ne raille pas impunément Gâtefin. Ces avortons paieront leur insolence.

     

    Une autre contrariété attend les officiels. Elle prend la forme de panonceaux écrits au feutre noir et abandonnés sur les tables désertées par les frondeurs. Tous reprennent la même phrase :

     

    PLUMITIF MOMENTANÉMENT ABSENT

     

    Une caméra de FR3 s’empresse d’effectuer un gros plan. Le scandale est avéré. Garisseau et Gâtefin parcourent le salon au pas de charge. Un salon vidé de sa substance, cinquante-sept chaises vides comme autant d’injures, cinquante-sept écriteaux assassins. Aucun arrêt, aucun échange pour les officiels. À quoi bon prendre le risque d’une nouvelle humiliation ? Ambroise Gâtefin conserve son allure digne et sévère. Mais au fond de lui il est furieux. Il rend le maire responsable du misérable accueil qu’on lui fait. Lui qui rêvait d’un retour triomphal à la littérature doit faire face aux vents tumultueux d’une tempête qui semble ne pas vouloir faiblir. Des freluquets ont gâché la fête, des jaloux terni l’image du maître. Déjà plusieurs journalistes composent des articles sarcastiques sur le retour du grand Gâtefin sous les feux de la rampe. La grogne des écrivains y fait figure de révolte épique, et Ludovic Coissard n’est pas loin d’être présenté sous les traits d’un général intrépide marchant devant ses hommes au mépris du danger. Moins d’un quart d’heure après leur entrée qui faillit être somptueuse, les officiels achèvent leur tour du salon. Depuis la grande nef qui accueille les écrivains et le dortoir des moines où sont rassemblés les auteurs jeunesse, en passant par le chapiteau installé au pied du cloître, fief des auteurs de bande dessinée, et les stands ludiques disséminés un peu partout autour du couvent ; le groupe, mené par Jacques Garisseau, n’a rien oublié.

    Le tour enfin achevé, les cinquante-sept frondeurs rejoignent les places qui leur ont été attribuées, ravis du bon tour joué à Gâtefin. Garisseau a abandonné l’idée de prendre le micro. Tant pis pour l’hommage à Rosaldine Duval. Son portrait encadré dans l’urgence par un agent municipal suffira. Il est onze heures et quart. La treizième Envolée des Livres de Châteauroux est officiellement ouverte.

     

     

    © Pierre Mangin 2018

     

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