• Reste-là ! (Episode 2)

    J'ai dû finir par m'endormir car au milieu de la nuit j'ai été réveillé par des grognements effrayants. C'était une horde de sanglier qui avait envahi le parking. Un vieux mâle patibulaire me sniffait le museau. Je me suis levé d'un bond et je me suis mis à courir. Jamais encore je n'avais couru aussi vite. Les ronces me griffaient, les branches me giflaient, des pierres saillantes me blessaient, mais je m'en moquais. Je courais, je courais, pour mettre le plus de distance possible entre moi et ces horribles monstres.

    J'ai couru ainsi jusqu'au petit matin. Là je me suis arrêté, épuisé.

    J'ai erré ainsi dans la forêt pendant trois jours et trois nuits. La deuxième nuit une pluie d'orage a transpercé mes os. J'étais trempé, frigorifié, je n'avais aucun endroit ou m’abriter. Un cerf immense m'a coursé sans raison, et je n'ai dû mon salut qu’à un ravin d'une dizaine de mètres dans lequel je suis tombé. Je suis remonté de l'autre côté, haletant. Je me sentais comme roué de coups. Ma patte avant droite était particulièrement douloureuse, c'est à peine si je pouvais la poser par terre. Je me nourrissais de petits animaux crevés que j'avais parfois la chance de trouver et aussi de mures sauvages.

    Le troisième jour, alors que je longeais péniblement un chemin forestier, j'ai aperçu une famille de promeneurs. J'ai voulu aller vers eux. Mais ils m'ont lancé des pierres en criant très fort. C'est vrai que je n'étais pas beau à voir. Dépenaillé, crotté de boue, efflanqué, boiteux... Mais ne dit-on pas que l'habit de fait pas le moine ? J'ai continué d'avancer vers eux, persuadé qu'à l'instant où ils pourraient lire dans mes yeux, ils comprendraient qu'ils n'avaient rien à craindre de moi. Et qu'ils feraient tout leur possible pour m'aider.

    J'ai reçu une grosse pierre sur l'échine, juste à l'endroit ou la colonne affleure, qu'il n'y a pas de chair pour protéger. Pour le coup j'ai eu un mal de chien et j'ai bifurqué dans la forêt en poussant des petits cris d'animal blessé. Ils ont continué un peu de crier et de lancer des pierres au hasard. Je me suis éloigné encore. Et puis je n'ai plus rien entendu. J'ai pensé qu'ils s'étaient calmés.

    Alors je me suis allongé. C'était trop de malheur depuis trois jours. Mes maîtres perdus, les sangliers, les bêtes sauvages, la pluie, la faim, la peur et maintenant cette famille qui me jette des pierres. Je me suis allongé, bien décidé à attendre que la mort vienne me chercher. Après tout, dans ma situation, c'était ce qui pouvait m'arriver de mieux. Et puis, j'avais survécu en mangeant des mulots morts à moitié pourris, peut-être ma carcasse sera t-elle une bénédiction pour un autre animal perdu...

    Quand on en est à souhaiter la mort, c'est qu'on ne croit plus en la vie. Je ne croyais plus en rien. Pas plus en la vie qu'en les humains. La pensée la plus terrible pour moi, c'est que je n'avais pas perdu mes maîtres. Ils m'avaient abandonné. En trois jours et trois nuits dans la forêt j'avais eu le temps de réfléchir. Je revoyais tout. Le collier qu'on m'enlevait, l'ordre qu'on me donnait d'attendre sans bouger, la nuit qui venait, le parking vide, la voiture partie sans moi. Je ne suis pas idiot, j'avais compris ! Pourquoi s'acharner à vivre quand les êtres qui vous sont le plus cher vous abandonnent ? Au fin fond d'une forêt hostile en plus…

    Moi qui suis d'un naturel indécis, je savais parfaitement ce que je voulais. Attendre la mort. Non pas le retour hypothétique de mes maîtres, mais la mort. Elle viendrait, c'était une certitude. La mort finit toujours par venir, ce n'est qu'une question de temps. Avec elle pas de mauvaise surprise, pas d'abandon. Elle n’abandonne aucun vivant.

    Affalé au fond d'un fossé humide, le poil grouillant de puces tiques et autres parasites, attaqué par les moustiques, les oreilles envahies de gale, j'ai quand même finit par m'endormir. Un sommeil lourd, peuplé de cauchemars. Quand je me suis réveillé un jour blême pointait le bout de son nez. J'ai pensé « Tiens la mort n'est pas encore venue. » Aussitôt je me suis dit qu'elle n'allait plus tarder. C'était l'affaire de quelques heures, tout au plus. Ma patte avant droite s'était infectée, une espèce de jus immonde s’échappait de ma blessure. Si la faim ou la soif ne m'achevait pas, mon infection aurait tôt fait de m'envoyer au paradis des chiens.

    Encore faudrait-il qu'il existe... Durant mon existence douillette, jamais je ne m'étais posé la question. Le paradis, c'était la vie que je menais, avec mes maîtres, les longues promenades du dimanche, les jeux de ballon avec lui, mon panier moelleux dans la cuisine, mes deux gamelles à disposition. Oui, j'avais deux gamelles ! Une toujours pleine d'une eau pure et fraîche, l'autre dans laquelle on me servait d'appétissantes croquettes à heures fixes. C'est vrai, l'idée de l'éternité ne m'avait jamais effleuré. Après trois jours et trois nuits seul dans la forêt, j'espérais après une vie meilleure dans une éternité rassurante et joyeuse. Après trois jours et trois nuits seul dans la forêt j'étais prêt à jeter aux orties tous mes idéaux de libre penseur. Mes théories philosophiques me semblaient fumeuses et surtout d'une indicible tristesse. N'y aurait-il d'autre espoir dans une vie que de finir seul, abandonné, dans un fossé puant, environné de bêtes sauvages et de dangers ?

     

    ©Pierre Mangin 2018

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  • Ils m’avaient dit « Reste là, ne bouge pas, attends-nous ! »

    Je les ai regardés s’éloigner, disparaître dans le sous-bois. Longtemps j’ai entendu leurs pas craquer les feuilles desséchées. Et puis plus rien. Le silence de la forêt et c’est tout.

    J’ai attendu. Longtemps. Très longtemps.

    Je me suis souvenu d’un jour où j’avais poussé la porte de leur chambre. Ils étaient tous les deux sur le lit. Je crois qu’ils étaient en train de se reproduire. Quand elle m’a vu, elle a poussé de grands cris. Elle m’a chassé de la chambre et j’ai entendu la porte claquer derrière moi. Lui, il rigolait.

    Peut-être voulaient-ils se reproduire dans la forêt ? C’est pour ça qu’ils m’avaient demandé d’attendre. Et ils étaient partis loin, pour que je ne puisse pas non plus les entendre. À la maison, quand ils veulent se reproduire, ils prennent soin de m’enfermer dans la cuisine avant. Ou de me lâcher dans le jardin. Mais je les entends. J’entends de drôles de bruits, et aussi de drôles de petits cris. Des « Ah », des « Ô », des « Arglll » ! Elle n’aime pas que je la regarde se reproduire. Peut-être elle n’aime pas non plus que je l’entende ?

    C’est à toutes ces choses que je pensais en les attendant. Je n’avais aucune raison de m’inquiéter. Ils voulaient se reproduire en forêt, sans que je les regarde, sans que je les écoute. C’est pour cette raison qu’ils étaient partis un peu loin et m’avaient demandé d’attendre.

    Enfin, je pensais à tout ça au début. Parce qu’au fond je savais qu'ils n'allaient pas tarder à revenir : quand ils se reproduisent, ça ne dure jamais très longtemps. Alors ils me diront « Viens ! » et je les suivrai dans la voiture. Il ouvrira le coffre, et je retrouverai ma couverture. Une vieille couverture toute râpée. Souvent elle dit « Elle pue sa couverture. » C'est un peu vrai. Mais moi, les odeurs fortes, ça ne me gêne pas. Lui il dit simplement « Mais non, elle sent le chien, c'est tout. »

    Seulement j'ai attendu si longtemps que le jour commençait à décliner, que la nuit commençait à tomber. Et là j'ai pensé ce n'est pas normal. Je n'arrivais pas à raisonner calmement. Je me disais juste ça, ce n'est pas normal. Le noir s'insinuait entre les arbres, mon ombre devenait si longue que je ne voyais plus ma tête, mes maîtres n’étaient toujours pas revenus. Ce n'était pas normal. Et c'était même inquiétant.

    Il faut dire que moi, sans mes maîtres, je suis un peu perdu. C'est vrai, toute ma vie ils ont été là, à me dire « Fais ci, fais pas ça, viens là, va là-bas, debout, assis, couché, donne la patte, file dans ta niche ! » ; que du coup, tout seul je manque d'initiative. J'en ai conscience, mais c'est comme ça. Tout seul je suis incapable de prendre une décision. J'hésite, je tergiverse, je pèse le pour et le contre sans fin.

    Quand il a fait si sombre que je distinguais à peine le sentier sur lequel ils étaient partis, j'ai pensé qu'il fallait que je prenne une décision. En plus de la nuit qui tombait, il y avait le froid. Et sans bouger – quand il me dit de ne pas bouger, je ne bouge pas – je commençais à trembler. Ils n'étaient pas revenus me chercher, peut-être ils avaient eu un problème en se reproduisant, peut-être ils avaient besoin de moi. Je devais les retrouver, voir ce qui n'allait pas.

    Alors j'ai bougé, je suis parti à leur recherche. Il faisait presque nuit, la forêt résonnait de bruits inquiétants. Je n'étais pas bien rassuré, et pour tout dire, j'avais même un peu peur. Mais je suis comme ça, même en ayant peur, je fonce. Il faisait nuit, mais ce n'était pas un problème : j'ai un flair du tonnerre ! J'ai d'abord suivi une petite sente minuscule qui serpentait entre les arbres. Puis je suis arrivé sur un chemin un peu plus large. L'odeur était toujours là, bien présente, et je courrais, truffe à terre. Le chemin m'a emmené dans une large allée toute droite. Là, vous pensez si c'était facile de suivre la trace ! Je fonçais bride abattue ! J'étais heureux, je n'allais pas tarder à les rattraper. Ils seraient contents de me voir, il m'ouvrirait le coffre et je m'allongerai sur ma vielle couverture râpeuse qui pue un peu.

    Après quelques minutes de course, je suis arrivé sur le parking, au bord de la route goudronnée. C'est là que nous étions descendu de la voiture pour nous promener. Elle avait dit « Enlève lui son collier pour ne pas qu'il s'accroche à une branche. » Il avait répondu « D'accord » et il m'avait enlevé mon collier. Et on s'était promené jusqu'au moment où ils m'avaient dit « Reste là, ne bouge pas, attends-nous ! »

    Mais la voiture n'était plus là. D'ailleurs il n'y avait plus aucune voiture, les promeneurs étaient tous rentrés chez eux.

    Je suis resté un peu stupide, à essayer de flairer partout. Bernique ! Sur le goudron les voitures laissent toute la même odeur. Une odeur de caoutchouc et c'est tout. Et puis l'odeur du goudron est tellement forte, elle domine toutes les autres.

    J'ai eu un moment de panique : il faisait nuit, j'étais seul, j'avais froid, j'avais faim, j'avais peur... Et j'avais perdu mes maîtres.

    Cette fois je ne savais vraiment plus quoi faire. J'étais sans idée, vide, désespéré. Je me suis couché sur le bord du parking, à côté d'un fossé.

    Les chiens ne pleurent pas paraît-il. Je vous assure qu'à l'intérieur je pleurais toutes les larmes du ciel.

    ©Pierre Mangin 2018

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  • Le Refuge

    J’ai toujours aimé me promener le long de ces falaises. Entre mer et roches, les paysages sont sans cesse renouvelés. De paisible quand la mer est d’huile, ils deviennent furieux les jours de tempête. La mer gronde, le vent hurle, les sternes, les fous de Bassan, les bécasseaux et autres goélands lancent des cris perçants. Ici je suis loin de tout. À marée basse il m’arrive de rencontrer des pêcheurs à pied, mais la plupart du temps je suis seul. Je marche sur le sable, à la limite des premiers rochers. Ce n’est que lorsque la mer monte que je me réfugie à l’aplomb des falaises. La marche est rendue malaisée, les roches y sont glissantes, souvent couvertes de mousse, certains rochers sont acérés. Et, bien sûr, il ne faut pas se faire surprendre par la marée. Car la pleine mer ne laisse d’autres alternative au marcheur que d’escalader l’abrupt tant bien que mal et de se réfugier dans une anfractuosité de la falaise pour attendre que la mer se retire. Cela m’est arrivé une fois. Croyez-moi, je ne me faisais pas fier ! Le soir tombait, la mer montait. Quand j’ai compris que je ne pourrai plus avancer sans me faire prendre par la marée, j’ai regardé avec angoisse la face noire et austère de la falaise. À force de scruter j’ai fini par dénicher un petit surplomb, à quatre ou cinq mètres de hauteur. Je suis parvenu à m’y hisser en m’égratignant les paumes. Et là, inconfortablement assis, j’ai essayé d’appeler à l’aide avec mon portable. J’avais beau le tendre au-dessus de ma tête, à droite, à gauche, pas une once de réseau. J’aurais tant aimé appeler quelqu’un. Dire ma détresse, partager mon inconséquence et qu’ainsi elle pèse un peu moins lourd. Les marins de la SNSM seraient venus avec leur zodiaque me tirer de cette mauvaise passe. Une fois sur le bateau ils m’auraient copieusement engueulé. Ils auraient eu raison. Mais comment appeler à l’aide quand vous êtes coincé sur un bout de roche, que la nuit approche, que votre téléphone est inutilisable et que la mer couvrirait le bruit de vos cris ? Je n’avais rien d’autre à faire que d’attendre.

    Alors j’ai attendu. J’ai regardé la mer monter. Je l’ai vue venir lécher la falaise juste en dessous de moi. Je l’ai vue monter encore, se rapprocher dangereusement de mon abri. J’ignorais jusqu’où elle était susceptible de monter. À chaque vague mon angoisse augmentait. Nous n’étions pas dans une période de grande marée. Seule cette pensée calmait ma frayeur. Un peu. Si peu.

    Grande marée ou pas, la mer n’en finissait pas de monter, et je n’avais aucun moyen de savoir où elle s’arrêterait. Puis la nuit est tombée, une nuit noire, sans Lune. Je n’ai plus vu la masse mouvante des flots. J’étais incapable de surveiller l’avancée de la mer. Je l’entendais, juste sous mes pieds. Sans être tempétueuse, elle était agitée, régulièrement des embruns venaient m’asperger. Bientôt je fus trempé. J’avais froid, j’avais faim. Mais cela n’était rien. J’avais peur…

    Oui, j’avais peur. Une peur totale qui m’habitait tout entier. Du plus petit de mes orteils à la pointe de mes cheveux. Ce n’était pas le froid qui me rendait tremblant. Mais la peur. Une peur contre laquelle j’étais incapable de lutter. Je savais la mer dangereuse pour les marins embarqués qui subissent tempêtes, vagues scélérates, coups de vents délirants. Tout cela je le savais. Mais là, agrippé à mon bout de rocher comme à mon unique bouée, je le vivais. Je le vivais dans mon corps, dans mes tripes, dans chacun de mes organes. La mer était juste en dessous de moi. Elle montait. Peut-être allait-elle m’engloutir. Enfin, après un temps qui me parut durer des heures, la Lune s’est levée. J’ai pu constater que la période d’étal était terminée, que la mer commençait avec lenteur à s’éloigner. J’ai attendu qu’elle se soit éloignée d’une bonne dizaine de mètres de la falaise avant de redescendre de mon abri.

    Et j’ai repris ma marche. Prudemment, lentement. Un pied après l’autre sur les rochers glissants. J’étais épuisé par ma trop longue veille. Le froid avait tétanisé mes muscles, et la peur engourdie l’esprit.

    J’ai marché ainsi comme un automate, maudissant mon imprudence, ma légèreté. Lutant contre le désir morbide de m’allonger sur un rocher plat et de m’endormir dans le froid, la nuit, l’humidité.

    Et puis, sous mes pieds, le sable a remplacé la roche. J’étais parvenu sur la plage. Un peu d’allégresse a égayé mon cœur. J’étais sauvé. Cette fois j’étais sauvé !

    J’ai marché encore une vingtaine de minutes. Une marche plus aisée. Sur la côte j’ai aperçu la masse sombre des premières maisons. Le halot des premiers réverbères.

    Bientôt je fus sur le parking, juste au-dessus du poste de surveillance. Ma voiture était la seule. Comme j’étais heureux de revoir ma petite Titine ! J’ai traversé le parking, je me suis approché d’elle en lui disant des mots aussi doux que ceux que l’on réserve à son amoureuse. J’étais si heureux, si soulagé ! J’ai fouillé mes poches à la recherche de mes clefs. Une poche de mon pantalon était déchirée. Mes clefs n’étaient plus dedans. Très certainement en escaladant la falaise pour rejoindre l’abri qui m’avait servi de refuge cette nuit, je m’étais accroché. La mer avait englouti mes clefs…

    Je me suis assis, à l’abri du vent, et j’ai attendu le lever du soleil.

    En espérant qu’il sèche mes habits et mon accablement.

    ©Pierre Mangin 2018

    Le Refuge


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