• Le Rendez-vous

    Jeudi c’était le jour du rendez-vous. Nous l’avions convenu ensemble. Je n’y suis pas allé. Ou plutôt, j’ai commencé de parcourir le chemin pour m’y rendre et j’ai bifurqué.

    Jeudi j’ai pris le bus 7, j’ai appuyé sur la sonnette juste avant l’arrêt Sainte Hélène, et je suis descendu après l’arrêt complet du véhicule. N’importe qui m’ayant vu à cet instant aurait pensé que je me rendais sagement à un rendez-vous. Sur le trottoir ; indifférent aux terrasses bondées, aux magasins dont les portes grandes ouvertes laissaient s’échapper un flot continu de promotions et d’affaires à ne pas manquer ; sur le trottoir, j’ai commencé de marcher dans la bonne direction. Et puis j’ai bifurqué. Ça m’a pris comme ça, d’un coup. Je n’avais rien prémédité. Rien du tout.

    Je me suis enfui. Je ne courrai pas, personne ne me poursuivait. Mais c’était quand même une fuite.

    Une angoisse soudaine. Mon cœur qui se met à battre un peu trop vite. Mes jambes qui deviennent un peu flageolantes. La peur quoi. Certains diraient que je me suis dégonflé. Je n’aime pas beaucoup cette expression. Son côté péjoratif, vaguement méprisant. Disons que je n’ai pas assumé mes responsabilités. Que j’ai jeté aux orties mon savoir vivre. Mon fair-play.

    En rentrant à la maison j’avais sept messages sur mon répondeur. Le premier un peu inquiet. Le second un peu agacé. Les suivants tous un peu plus injurieux les uns que les autres. J’en avais autant sur la boîte vocale de mon portable. Ils étaient de la même veine. Une veine qui allait de l’incompréhension, de l’inquiétude, à l’injure.

    Elle était furieuse. Vraiment furieuse.

    Je lui avais posé ce que communément on appelle un lapin. Elle n’avait pas apprécié. Pas apprécié au point de m’agonir de phrases définitives, de menaces, d’injures. Il y en avait plein dans la boîte vocale de mon téléphone. Plein aussi sur le répondeur de mon fixe, à la maison. Après avoir bifurqué j’avais mis mon portable en mode avion, pour ne pas subir les sonneries répétées qui n’allaient pas manquer de m’agresser, je m’en doutais un peu.

    Anaïs je l’ai rencontrée il y a un peu plus de deux mois. Brune, grande, le corps sculpté par la pratique du sport, sans outrance cependant ; elle est le genre de femme qui doit laisser peu d’hommes indifférents. Du moins je le suppose. Moi, elle ne m’avait pas laissé indifférent.

    Nous nous sommes rencontrés bêtement. Souvent les rencontres sont bêtes. Entre hasard et chance. Une question de lieu, d’heure, de minutes même. Et de disponibilité. Il faut de la disponibilité dans la tête pour oser aborder une inconnue sur un quai de gare et lui parler. De la disponibilité, de la spontanéité. Peut-être qu’un autre jour je me serais contenté de la regarder à la dérobée. De me faire un petit cinéma intérieur en imaginant ce que nous pourrions vivre ensemble si… Si… Si…

    Il faut croire que ce jour-là j’en avais à revendre. De la disponibilité, de la spontanéité. Notre train avait du retard. Beaucoup de retard. Qu’y a-t-il de plus anonyme qu’un quai de gare où déambule une petite foule tout aussi anonyme, lassée d’attendre ? Elle attendait, assise sur l’un de ces bancs inconfortables mis à la disposition des usagers par la SNCF. Alors que sur tous les autres bancs du quai s’entassaient des voyageurs en souffrance, elle demeurait seule sur le sien. La beauté fait peur. Ou alors ce quelque chose d’indéfinissable qu’elle dégageait.

    Je me suis assis à côté d’elle. Un type sur le quai m’a regardé. Dans ses yeux je pouvais lire « celui-là il ne manque pas de culot ».

    Je me suis assis et nous avons parlé. Des banalités. Des trucs sans intérêt. Des considérations sur la SNCF, les trains toujours en retard mais en même temps les trains qui arrivent à l’heure on n’en parle pas.

    De temps à autre un haut parleur hésitant diffusait une information sur l’avancement du retard de notre train. « Le train numéro 6042 en provenance de Parsi Austerlitz et en direction de Toulouse Matabiau est annoncé avec un retard de… » Vingt, vingt-cinq, vingt-sept, quarante-deux minutes… À croire qu’entre Paris et Orléans notre train s’était perdu dans les immensités planes de la Beauce. Moi qui croyait que c’était tout droit.

    Le retard du train, je m’en foutais. J’étais bien sur ce banc, à côté d’elle. C’est si bon d’être assis sur un banc sans rien d’autre à faire que d’attendre en discutant de tout et de rien avec une belle inconnue.

    Parce que belle, elle l’était. Ça ne m’avait pas échappé. Ça n’avait pas non plus échappé à l’autre type qui lorgnait vers notre banc avec un rictus de vieux chien abandonné.

    Tout arrive. Même le plus lambin des tortillards finit par arriver en gare.

    Dans l’intervalle de temps j’avais appris qu’elle se rendait à Châteauroux. La même destination que moi.

    Quel heureux hasard.

    Nous sommes montés dans la même voiture. Elle s’est installée dans la première place libre qu’elle a trouvée. J’avais une place deux rangs devant elle. J’ai demandé à sa voisine, une femme d’une soixantaine d’années, si elle voulait bien échanger sa place avec la mienne. Pour que je puisse voyager à côté de mon amie, ai-je expliqué. La femme s’est levée, toute contente de pouvoir rendre service.

    À nouveau j’étais assis à côté de l’inconnue du quai d’Orléans. C’était comme sur le quai de gare. En plus confortable. En plus serré aussi. En seconde classe les sièges ne sont pas larges.

    Pour « mon amie », elle n’a rien dit. À peine si elle a esquissé un semblant de sourire.

    Orléans Châteauroux c’est vite fait. Même à bord d’un train qui accumule tous les retards possibles.

    En arrivant à Châteauroux je connaissais son prénom. Anaïs. Ce n’est pas un prénom courant. Quand elle me l’a dit, j’ai pensé à Anaïs Nin, l’écrivaine. Et j’ai pensé à son recueil de contes érotiques, « Vénus Erotica », qui avait bercé mon adolescence de fantasmes fiévreux.

    J’ai su aussi qu’elle se rendait chez ses parents. Et qu’une fois à Châteauroux elle prendrait le car pour la Châtre. Ses parents habitaient par là-bas, une ferme perdue au fin fond du Boischaut.

    De son côté elle savait que j’habitais à Déols, à côté de Châteauroux, que je m’appelais Loïc et que je n’étais pas vraiment un berrichon pur souche.

    À Châteauroux je l’ai accompagnée jusqu’à la gare routière. Juste avant de monter dans son car elle a griffonné quelque chose sur un bout de papier. Elle avait inscrit son prénom.

    Et aussi son numéro de téléphone.

    Sur le marchepied elle m’a glissé en guise d’adieu : « J’aimerais bien te revoir… »

    Pour la première fois elle m’avait tutoyé.

    À travers les vitres un peu crasseuses du car elle m’a fait un petit signe de la main. J’ai eu envie de suivre le car en courant.

    Mais je ne suis pas sportif.

    Le soir même j’ai appelé Anaïs. Elle parlait doucement au téléphone. Ses parents dormaient, elle ne voulait pas les réveiller.

    Elle m’a dit qu’elle était obligée de repartir dès le lendemain sur Orléans. Mais aussi qu’elle reviendrait à La Châtre la semaine suivante. Et que si je voulais…

    Moi je voulais. Je ne voulais que ça.

    Tous les jours de la semaine nous nous sommes téléphonés. Des coups de téléphones rapides dans la journée. Pour s’entendre. Pour être sûr de ne pas avoir rêvé. Des coups de téléphones interminables le soir. Jusque tard dans la nuit. Pour s’entendre. Pour être sûr de ne pas avoir rêvé. Pour apprendre à se connaître. En une semaine elle savait tout de ma vie. Je savais tout de la sienne.

    Et nous parlions de notre rendez-vous. L’heure était fixée. 15h30. Et sans retard, nous ne sommes pas des trains ! Le lieu était fixé. La terrasse du Métropole Café, place de la Mairie.

    J’avais hâte d’y être. Elle aussi. Nous avions hâte d’y être. De nous retrouver. Enfin.

    Nous ne l’avons jamais exprimé. Mais l’un comme l’autre nous le savions. Après le Métropole Café nous allions nous promener. Peut-être les jardins des Cordeliers où alors la vallée verte. L’éco parc, pourquoi pas. La météo prévoyait du beau temps. Après nous irions manger. J’avais promis de lui faire découvrir un restaurant que j’aime. « À la Trompette bouchée », rue Grande, à Châteauroux. Tout cela nous le savions. Nous savions aussi qu’après le restaurant il ferait nuit. Et que nous irions chez moi.

    Finir la soirée.

    Inventer notre première nuit.

    Tout cela nous le savions, nous l’attendions. L’espérions.

    Alors bien sûr, quand je suis parti pour le rendez-vous, j’avais le cœur qui battait un peu vite. La fin de l’attente, la joie des retrouvailles, l’excitation de l’inconnu.

    J’avais le cœur qui battait un peu vite mais j’étais heureux. Très heureux. Impatient aussi. Très impatient.

    En descendant du bus mon impatience est montée d’un cran. Il me restait dix minutes pour me rendre à pied jusqu’au Métropole Café. C’était plus qu’il m’en fallait. Elle m’y attendait déjà, j’en étais certain. Nous allions nous retrouver. Nous serrer dans les bras l’un de l’autre. Peut-être même déposerai-je sur ses lèvres un baiser furtif…

    Nous allions commencer une histoire. Ou plutôt nous allions continuer de dérouler l’histoire que nous avions débuté sur ce banc, sur le quai de la gare d’Orléans.

    C’est beau le début d’une histoire. Emouvant. Plein de mystères.

    J’étais impatient et heureux.

    Elle m’attendait.

    Un train en retard avait fait de moi le plus chanceux des hommes.

    J’étais impatient et heureux.

    Et, alors que j’arrivais place de la mairie, mes pieds ont fait demi-tour.

    Je me suis engouffré dans les rues semi piétonnes. Je me suis enfui. Je suis retourné à pied à Déols.

    Les belles femmes font peur aux hommes dit-on.

    Le bonheur aussi.

    ©Pierre Mangin 2018

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  • Moi je voulais pas y aller. J'avais dit aux autres « Allez-y si ça vous chante, moi, j'irai pas. » Et les autres ils ont commencé à se foutre de ma gueule. « Dégonflé » qu'ils disaient. Et aussi « Poule mouillée, poltron, pétochard ! » Moi j'encaissais sans rien dire. Je jouais les blasés, le genre à pas se formaliser, le genre à être au-dessus de tout ça. Le genre au-dessus de la mêlée. J'ai entendu cette expression l'autre jour à la télé. Je la trouve vachement bien. Alors quand je peux la replacer pour mon compte, je me prive pas. En plus c'est vrai, j'étais au-dessus de la mêlée. J'écoutais leurs vannes à la con et j'étais même pas atteint.

    Et puis le grand Dédé il a dit comme ça aux autres « Laissez les gars. Le Pierrot c'est un loser. Un minable qui restera minable toute sa chienne de vie. Une chiure de mouche qui vaut même pas la salive qu'on use à lui causer. » Et à partir de ce moment plus personne de la bande me parlait. Momo, Karim, le gros Séb... Silence radio.

    Merde ! Moi je préférais quand ils me vannaient tous, qu'ils me bousculaient en me croisant, qu'ils me lâchaient leurs petites réflexions à deux balles « Avoue que t'as les foies ? » ou « T'aurais jamais dû quitter les jupes de ta mère! » Merde ! Je me retrouvais seul, pire que pestiféré ! J'ai bien essayé de me la jouer malin, de faire le blasé qu'en a rien à battre, bernique ! Les soirées en solo c'est longuet. Quand la bande partait en virée y'avait plus de place pour moi dans la bagnole Et si ils allaient juste boire un coup au café des Artistes, ils voulaient plus de moi à leur table. Je me retrouvais comme un con, au bar, à siroter des bières en écoutant les confidences des pochtrons de service. Merde ! Moi je voulais pas y aller, mais je voulais pas ça non plus !

    Alors j'ai craqué. J'suis allé trouvé le grand Dédé et je lui ai dit « J'en suis. » « T'en es sûr, » qu'il m'a dit. « T’en es bien sûr ? » « Sûr » que je lui ai répondu au grand Dédé. Il m'a fichu une tape dans l'épaule en rigolant. « Je savais qu'on pouvait compter sur toi. J'arrête pas de leur dire aux autres. Mais c'est que des cons, ils comprennent rien à rien. »

    C'est comme ça que je suis revenu dans la bande. Le soir, au café des Artistes, Karim il a voulu me snober, en me disant « Pousse-toi de là, tu respires mon air et j'aime pas ça. » Le grand Dédé il l'a pris par le colbac et il lui a dit comme ça « Jamais plus tu lui parles comme ça au Pierrot, jamais plus. T'as compris ? » Karim il avait compris. Quand le grand Dédé il t'explique un truc on comprend toujours. Parce que le grand Dédé il a séché trois types qui lui cherchaient des noises, trois types costauds pourtant. Et le grand Dédé il aime pas expliquer deux fois.

    Moi j'étais content d'être avec mes potes. Ça tient chaud des potes, chaud au cœur, et ça c'est super important dans la vie.

    Bon, bien sûr, il a fallu que j'aille avec eux. J'étais obligé. J'avais donné ma parole au grand Dédé. Et la parole c'est sacré. Surtout pour le grand Dédé. Il plaisante pas avec la parole, le grand Dédé.

    La supérette de la rue des Coquelicots, c'était son idée. Le patron c'est une teigne. Toujours à nous surveiller des fois qu'on mettrait des trucs dans nos fouilles. Là-dessus il a pas tout à fait tort, mais ça fait rien. Quand il nous manque dix centimes pour la bouteille de whisky il nous la refuse. Même un centime il la refuserait ! Et sa femme elle est pire que lui. Sa femme c'est une malodorante, une vicelarde. Elle est patronne de supérette, elle se prend pour la PDG d'une méga chaîne d’hypers. Vous voyez le genre.

    Alors le grand Dédé il a élaboré un plan. C'est comme ça qu'il dit, élaboré. Un plan simple qui pouvait pas rater. Il nous l'a expliqué. « On va y aller à la supérette. Un vendredi soir, juste avant qu'il ferme. On va y aller tous les cinq. D'abord y'en a deux qui iront. Quand il est tout seul, le patron il quitte pas sa caisse. Avec un jeu de miroir il surveille tout ce qui se passe dans le magasin. Il quitte pas sa caisse, jamais. Parce que derrière sa caisse il a son nerf de bœuf. Et aussi une bombe lacrymo. On le sait, il nous les a sortis un jour où on n'avait pas tout à fait l'appoint pour des bouteilles et qu'on voulait les emporter quand même. Alors les deux qui rentreront ils iront au rayon des vins. Et là ils feront semblant de se disputer et il casseront une bouteille par terre. Et puis une autre. Le patron il sera bien obligé de bouger son gros cul et de quitter sa caisse. Et c'est là que les deux autres interviennent. Ils rentrent dans la supérette, ils piquent la caisse et repartent peinard. Le fumier aura pas le temps de sortir sa lacrymo ou son nerf de bœuf vu qu'il sera avec son pinard renversé. Quand on a la caisse tout le monde se barre en courant, le cinquième il nous attend dehors avec la bagnole, une bagnole qu'on aura pris soin d'emprunter juste avant, et le tour est joué. »

    D'après le grand Dédé, dans la caisse le soir il y a six, sept mille euros. Au bas mot qu'il dit le grand Dédé. Au bas mot. C'est sûr, ça fait un paquet d'oseille.

    N'empêche, je voulais pas y aller. Foutre des mignonnettes de calva ou de Porto dans mon falzar, c'est une chose. Piquer la caisse, c'en est une autre.

    J'y suis allé quand même. Bien obligé, rapport à ma parole.

    Dans l'après-midi Karim il nous a dégoté une bagnole. Une Twingo GT. C'est nerveux ça, qu'il disait. C'est ce qu'il nous faut. Avant de partir le grand Dédé il a distribué les rôles : « Momo et toi le gros Séb vous entrez les premiers. Vous foutez le bazar au rayon des pinards. Après, Pierrot et moi on s'occupe de la caisse. Toi Karim tu nous attends dehors dans la bagnole, prêt à partir. »

    Karim les bagnoles, c'est son truc. N'empêche, j'aurais préféré attendre dehors moi. Mais le grand Dédé quand il dit on discute pas. Ça l'énerve quand on discute, il aime pas ça.

    On est parti tous les cinq dans la Twingo. Moi j'étais derrière, un peu serré entre Momo et le gros Seb. Le grand Dédé était devant, Karim conduisait. Il a arrêté la voiture un peu avant la supérette. Il était neuf heures moins trois. Elle allait fermer dans trois minutes. « Le timing c'est parfait », qu'il a dit le grand Dédé. Il était content, ça ce passait comme prévu. L'épicerie était vide. Il n'y avait que le patron, qui remplissait des papiers derrière sa caisse. Momo et le gros Séb sont rentrés dans l'épicerie. Nous on avait ouvert les fenêtres de la bagnole pour rien louper. On a entendu un grand bruit de verre cassé. C'était la première boutanche. Et puis le Momo qui engueulait le gros Séb. Et dzing, la deuxième bouteille ! Le patron il a quitté sa caisse. Il a pris son nerf de bœuf avec lui. Si on faisait pas fissa, les deux potes ils allaient dérouiller. Karim a avancé la Twingo juste devant l'épicerie et avec le grand Dédé on s'est précipité dedans. Le grand Dédé il a ouvert la caisse avec un gros tournevis qu'il avait pensé a amener, et il a raflé tout ce qu'il y avait dedans. Moi j'ai bien vu qu'il n'y avait pas les six ou sept mille euros qu'on aurait dû trouver. Quelques biftons qui se battaient en duel et de la ferraille, pas plus. Jusque là, faut avouer, tout ce passait bien. Et puis le patron il a lâché Momo et le gros Séb et il est venu vers nous. Et là, de sa poche il a sorti un truc. C'était pas sa lacrymo. Moi, quand j'ai vu l'engin, mes jambes elles sont devenues toutes molles. Un pétard ! Un gros pétard noir, comme dans les films ! Le grand Dédé il s'est pas démonté. Il s'est mis à gueuler comme un dératé et il s'est rué sur le patron de la supérette. Mais d'abord il avait sorti son couteau. Son cran d'arrêt qu'il a toujours sur lui. En rigolant il dit que même quand il est avec une poule il est jamais bien loin, on sait jamais. Le patron il a tiré un coup en l'air, ça a fait un boucan du tonnerre. Mais le grand Dédé, lui, il a pas fait semblant pour le coup de couteau. Il l'a planté bien joliment dans le gros bide de l'épicier. Je l'ai vu s'effondrer par terre en faisant une drôle de grimace. Alors le grand Dédé il a crié « On se barre ! » On est tous sorti en courant, sauf moi qui pouvait pas, rapport à mes jambes qu'étaient toutes molles. Au passage le grand Dédé il m'a filé son couteau en me disant « Prend ça Pierrot, tu t'occuperas de le planquer. » Y'avait du sang sur le couteau, le sang du patron de la supérette. Moi quand j'ai vu ça, mes jambes elles sont devenues encore plus molles. Ils étaient tous dans la bagnole. Karim y me gueulait « Grouille ! »

    Et puis il a démarré. Je me suis trouvé comme un con sur le trottoir, tout seul, avec le couteau du grand Dédé dans la main. Son couteau plein du sang du patron de la supérette.

    Quand la flicaille est arrivée ils n'ont eu qu'à me cueillir comme un fruit trop mûr.

    Dans la caisse il y avait deux-cent-dix-sept euros et vingt-sept centimes. C'est ce que les journaux ont écrit le lendemain « Un honnête commerçant sauvagement assassiné pour deux-cent-dix-sept euros et vingt-sept centimes. » Ils exagèrent les journaux. C'est pas le coup de couteau qu'a tué le patron de la supérette. Le coup de couteau, c'était juste une égratignure. Le grand Dédé au fond c'est pas un as du couteau. C'était juste une égratignure mais le patron de la supérette il était cardiaque. Alors l'émotion, tout ça, son palpitant il a pas aimé, il a lâché comme ça, d’un coup...

    Comme j'ai dit à l'enquêteur : « Je pouvais pas le savoir qu'il était cardiaque cet homme. Comment j'aurais pu le savoir ? »

    J'ai dit aussi que moi je voulais pas y aller.

    Mais ça, ils s'en foutent.

    Ce qu'ils veulent savoir c'est le nom des types avec qui j'étais. Je leur ai parlé de Momo, du gros Séb, et aussi de Karim qui conduisait la bagnole. Mais pas du grand Dédé. Le grand Dédé il nous l'a toujours dit « Si un jour y'en a un qui me balance, je bousille toute sa famille. Son père, sa mère, ses frères, ses sœurs et même ses mioches s'il en a. » Le grand Dédé on le balance pas, c'est comme ça.

    J'avais raison de pas vouloir y aller.

     

    ©Pierre Mangin 2018

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  • Enfin ! Me voilà libre !

    Elle m’avait dit « Si tu vas là-bas… » Sa phrase était restée en suspens, chargée d’électricité, de menaces, de violence.

    J’étais retourné là-bas.

    Sur le chemin du retour, du plus loin que j’ai vu la maison, j’ai su. Ce ne sont pas les volets demeurés ouvert jusqu’à cette heure tardive de la nuit qui m’ont averti. Ni l’absence de sa petite C3 rouge sous le platane de la place.

    Non. C’est autre chose. Une certitude qui s’inscrivait sur mon cœur un peu plus profond à chaque pas.

    Dans la maison j’ai appelé. Sans obtenir de réponse. J’ai allumé la lumière de la cuisine. Puis celle du salon. J’ai même ouvert la porte des toilettes. À l’étage j’ai allumé le palier. Puis les deux chambres. Et aussi la salle d’eau. J’ai même allumé le petit cagibi qui nous sert de débarras.

    Dans notre chambre j’ai ouvert en grand la porte de notre armoire. Les deux étagères du haut, celles où elle range ses vêtements, étaient vides. Côté penderie seuls mes pantalons et mes chemises flottaient au milieu d’une quantité de cintres ballants.

    J’ai dit bien haut « Enfin ! Me voilà enfin libre ! »

    Mes paroles ont résonné dans la maison vide. Comme si son départ avait suffit à rendre aux murs la réverbération des pièces inhabitées et pas encore meublées.

    J’ai répété « Enfin ! Me voilà enfin libre ! »

    Et puis j’ai pleuré. J’ai pleuré, pleuré, pleuré, pleuré.

    Les premiers sanglots m’ont soulagé. Les suivants m’ont déchiré la poitrine.

    On dit qu’un homme averti en vaut deux. Elle me l’avait dit. J’étais prévenu. Valais-je deux hommes ? Est-ce pour cela que ma douleur est deux fois plus forte que tout ce que je pouvais imaginer ? Est-ce pour cette raison que deux mois après j’espère encore l’inespérable ?

    Valoir deux hommes me coûte de pleurer encore deux fois par jour après toutes ces semaines. Je pleure le matin, quand je me réveille seul dans notre grand lit. Le soir je retarde le moment de me coucher. Et je pleure en me glissant dans les draps froids, hostiles.

    Elle me l’avait dit. « Si tu vas là-bas… » Et moi, fanfaron imbécile, j’y étais allé.

    Je pensais subir sa colère à mon retour. Des cris, des larmes, des portes qui claquent. Peut-être même un peu de vaisselle qui vole. Les tempêtes finissent toujours par s’éteindre, les vents à faiblir, l’orage à s’éloigner. À un moment ou un autre le beau temps finit toujours par revenir. Le soleil à pointer le bout de ses rayons. Un peu timide d’abord. Et puis il chasse les nuages un par un, réchauffe les cœurs et les corps de sa lumière. On oublie la tempête, elle n’est plus qu’un vague souvenir.

    Nulle colère à mon retour, nulle invective, nulle tempête. Le silence et l’absence comme unique conséquence de mon inconséquence. Deux mois après, ce silence continue de m’assourdir.

    Elle m’avait dit « Je ne veux plus que tu ailles là-bas. Plus jamais ! Si tu vas là-bas… »

    Elle ne disait jamais son nom. Elle disait « Là-bas », et je savais de qui elle parlait.

    J’argumentais. J’essayais de redonner aux événements leur juste valeur. Je parlais d’exagération, j’assurais que tout cela n’était pas si grave. Que si j’allais « Là-bas », c’était sans penser à mal. Que quoi qu’il ait pu arriver dans le passé, un jour il fallait pardonner.

    « Jamais ! », elle répondait. « Jamais ! Tu m’entends bien ? Jamais je ne pardonnerai ! Et si tu retournes là-bas… »

    Quand la colère l’inondait elle avait sa façon bien à elle de laisser ses phrases en suspens. À moi d’écouter ses silences, de comprendre ce que jamais elle ne disait.

    Je comprenais sans le croire. Je me persuadais qu’elle ne pensait pas les mots qu’elle ne prononçait pas. Je raisonnais stupidement. Je disais que notre relation était sur de bons rails, que les erreurs passées étaient loin, qu’elle était la première à vouloir passer à autre chose. Inlassablement elle me répétait: « Si tu vas là-bas… »

    J’étais allé « là-bas ». J’étais retourné la voir. À mon retour j’avais trouvé une maison vide.

    Je ne pensais pas faire de mal. J’étais retourné la voir en pensant mettre tout à plat, que nous puissions tous repartir sur de bonnes bases. Malgré tout le passé je pensais que les choses pourraient s’apaiser. Et puis que toutes deux restent fâchées, ennemies, cela me faisait de la peine. Je voulais les voir réconciliées, heureuses ensemble.

    Je nous imaginais tous les trois sur une terrasse ensoleillée, partageant un bon repas, en buvant un Bandol rosé frais à point. Je me voyais prenant soin de chacune d’elle, veillant à ce qu’aucune manque de rien. Je nous entendais rire tous les trois à l’évocation de nos fâcheries passées.

    Et j’ai retrouvé une maison vide.

    J’aurais dû comprendre qu’une enfant ne peut pas pardonner à une mère de lui avoir volé ses années d’insouciance.

    J’aurais dû.

     

    ©Pierre Mangin 2018

     

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