• Aurore et Crépuscule

    On dit souvent que les jumeaux se ressemblent, tant au niveau du physique que du caractère. Aurore et Crépuscule étaient deux adolescentes que tout opposait. En les voyant côte à côte, peu de personnes étaient capables de dire qui était l’une et qui était l’autre. Toutes deux prenaient un malin plaisir à porter les mêmes vêtements, à se coiffer de manière identique, et l’une pouvait voir sur le visage de l’autre ce que donnait son maquillage. Il arrivait à leur mère elle-même de se tromper, et il n’était pas rare qu’elle appela une de ses filles Aurore alors qu’elle parlait à Crépuscule. Le contraire était tout aussi vrai naturellement. Leur père, lassé de ne plus savoir qui était qui, avait depuis longtemps pris l’habitude de leur parler à toutes les deux en même temps, en les appelant tout bonnement « Les filles ». 

    Vous l’avez compris, Aurore et Crépuscule usaient et abusaient de leur ressemblance physique. N’essayez pas de les distinguer, vous n’y parviendrez pas.

    En revanche la dissemblance de leurs caractères était aussi frappante que la ressemblance de leurs traits. L’une était du matin quand l’autre était une indécrottable adepte de la grasse matinée. Le soir venu quand l’une était depuis longtemps dans les bras de Morphée, l’autre veillait, ponctuant ses insomnies de gloussements, de rires, de chants entonnés bien fort.  À ses parents qui tapaient à sa porte pour se plaindre de ces tapages intempestifs, elle offrait son visage le plus innocent et s’excusait en promettant qu’elle allait faire attention. Promesse aussi vite prononcée qu’oubliée. Quand enfin celle-ci s’endormait, l’heure n’était pas loin pour l’autre de se réveiller, de descendre pesamment l’escalier pour se rendre à la cuisine préparer son petit déjeuner. Elle claquait les portes des placards, cognait son bol dans l’évier et n’hésitait pas ; la chère enfant c’était pour épargner du travail à ses parents ; à vider si besoin le lave vaisselle dans un grand tintinnabulement de porcelaine et de verre.  Quand l’un de ses parents, la mine hagarde, la rejoignait dans la cuisine, elle se montrait toujours désolée d’avoir fait sans s’en rendre compte, tant de bruit.

    Bébés il leur arrivait d’oublier leur gémellité dissonante, en hurlant de concert des heures durant sans que leurs parents ne parviennent à saisir les causes de leurs pleurs. Puis, l’une s’endormait une petite heure avant de prendre le relais de sa sœur qui, à son tour, s’endormait paisiblement. Alors que la grande majorité des bébés font leurs nuits aux alentours des trois ou quatre mois, Crépuscule et Aurore n’ont consenti à dormir six heures de suite qu’à dix-huit mois bien sonnés. Et encore était-ce en décalé ! Inutile de vous dire que les heureux parents des jumelles ont accumulé pendant de nombreuses années un retard de sommeil à faire pâlir le plus fieffé des noctambules. Dire qu’ils ont comblé ce retard une fois les jumelles devenues grandes serait mentir. Avec une constance jamais démentie elles ont continué à pourrir consciencieusement les nuits de leurs géniteurs. Tout juste si ils ont pu profiter de quinze jours de sommeil l’année où les jumelles sont parties en colonie de vacances dans le Luberon. Alors oui, régnait dans la maison un silence nocturne propice au repos et au sommeil réparateur. Encore que leurs parents n’ont pas pu en profiter pleinement : ils étaient si peu habitués au silence qu’ils en étaient troublés. La colonie ayant refusé tout net l’inscription des jumelles l’année suivante (pour les moniteurs gérer une bande de gamins n’ayant pas, ou quasiment pas, pu dormir de la nuit était une gageure à laquelle ils ne souhaitaient pas être à nouveau confrontés), l’expérience ne s’était jamais renouvelée.

    Au lycée les jumelles étaient souvent convoquées par les plus hautes autorités éducatives en raison des multiples farces qu’elles prenaient un malin plaisir à inventer. En revanche, difficile pour le proviseur ou le conseiller principal d’éducation de savoir si c’était Aurore ou Crépuscule qui se tenait toute penaude dans le bureau.

    Aurore était matheuse, Crépuscule littéraire. Inutile de dire que l’une rédigeait les dissertations de l’autre quand l’autre se penchait sur ses exercices de mathématiques de la première !

    Toutes deux étaient de belles adolescentes, qui faisaient tourner la tête de plus d’un lycéen. Avec les garçons elles jouaient à un jeu que d’aucuns jugeront malsain. Elles s’échangeaient leurs conquêtes respectives, se retrouvant ensuite pour noter les garçons selon des critères connus d’elles seules. Critères qui allaient de la façon d’embrasser à la capacité de prendre des initiatives, en passant par l’intérêt de la conversation du garçon, ses capacités financières et son hygiène corporelle. Elles espéraient ainsi aboutir à un classement objectif qui leur permettrait ensuite de choisir les deux meilleurs en toute connaissance de cause.

    Après deux années de flirts en fin de compte plutôt innocents et de marivaudages sans grandes conséquences, Aurore et Crépuscule jugèrent avoir suffisamment testé de garçons pour faire un point qui, sans être tout à fait exhaustif la chose est impossible, n’en revêtait pas moins un caractère scientifique.

    Aurore et Crépuscule

    Un soir elles se réunirent toutes deux dans la chambre d’Aurore pour relirent ensemble leurs notes et convenir d’une espèce de classement. Elles se partagèrent les fiches renseignées avec constance pendant les deux dernières années et Crépuscule ouvrit le bal :

    — D’abord il y a Bastien.

    — Celui-là, il ne faut surtout pas qu’il ouvre la bouche. Il est d’un ennui ! Toujours à parler de voitures ou de football !

    — Je suis d’accord avec toi ! On élimine !

    Et la petite fiche qu’avait rédigée Crépuscule virevolta jusqu’au sol.

    — Qu’as-tu pensé de Clément ? continua Aurore. J’ai noté qu’il embrassait vraiment très bien.

    — Un peu trop bien même… On dirait qu’il a appris dans un manuel et que pour lui embrasser une fille pour lui c’est des travaux pratiques. Il s’applique à bien faire en bon élève consciencieux ! Il embrasse bien peut-être, mais bon, question spontanéité, c’est un zéro pointé.

    — Je crois que tu as raison.

    Les deux sœurs se jetèrent un regard complice.

    — Eliminé ! crièrent-elles en chœur pendant que la fiche Clément rejoignait au sol celle de l’infortuné Bastien.

    — Baptiste ?

    — Oublie Baptiste ! Je l’ai vu tout nu.

    — Ouahou ! Tu as vu Baptiste tout nu ?

    — Oui, dans les vestiaires de la piscine… Et crois-moi, il faut oublier !

    La fiche Baptiste rejoignit au sol les deux autres.

    — Et Colin ? Il est vraiment gentil Colin, tu ne trouves pas ? demanda Crépuscule.

    — Oui… Mais qu’est-ce qu’il est maladroit ! Qu’est-ce qu’il est timide !

    Une fois encore les jumelles tombèrent d’accord et Colin rejoignit ses petits camarades sur le tapis.

    Telles les feuilles d’automne se détachant de leur arbre pour tapisser le sol, les fiches s’échappaient les unes après les autres des mains des jumelles pour recouvrir le sol de la chambre de l’adolescente.

    La séance dura de longues heures. Les garçons étaient nombreux à passer à la moulinette exigeante des jumelles. Aucun ne trouvait grâce à leurs yeux. Tous présentaient un trait de caractère rédhibitoire. Tendance à la radinerie, hygiène laissant à désirer, comportement vaniteux, propension à l’égoïsme, mesquinerie, bêtise crasse…Quand il ne s’agissait pas d’un trait de caractère, un défaut physique suffisait aux deux jumelles pour jeter la fiche sans plus de considération. Mauvaise haleine, tâche de vin disgracieuse, acné par trop envahissant…

    Terrassée de fatigue, Aurore baillait. Crépuscule insistait pour aller jusqu’à la fin des fiches.

    L’insistance de Crépuscule finit par porter ses fruits. Vers minuit ne restaient aux deux jumelles que deux malheureuses fiches à traiter. Chacune en tenait une, alors qu’à terre le tapis de la chambre de l’adolescente disparaissait sous les dizaines de fiches qui le jonchaient.

    — Il m’en reste une, commença timidement Crépuscule. Après tu pourras aller te coucher.

    — Moi aussi, continua Aurore, il ne m’en reste plus qu’une. Mais je suis embêtée. Il s’agit d’Aubelin, sa fiche ne contient aucune annotation de ta part. C’est un garçon que tu n’as pas fréquenté…

    — C’est amusant ! La mienne concerne Sirius, et tu n’as pas fréquenté Sirius ! Qui commence ?

    Ce fut Aurore qui s’y colla la première.

    — Et bien vois-tu, Aubelin… Comment dire ? C’est quelqu’un… De bien ! Vraiment bien. Il est gentil, attentionné, prévenant. Pas le genre envahissant, mais toujours là quand il faut.

    — Oh oh oh ! Toi tu es amoureuse !

    — Ne dis pas de bêtises !

    — Et au rayon défauts ? Qu’est-ce qu’on trouve au rayon défaut chez Aubelin ?

    Aurore baissa les yeux.

    — Pour l’instant je n’ai rien trouvé. Enfin rien de grave, des petits trucs sans importance, pas vraiment des défauts. Tu comprends ? Et si tu me parlais de Sirius, conclut-elle en regardant sa sœur droit dans les yeux ?

    — Et bien Sirius, vois-tu, il est… Il est… Il est super !

    — Tu as noté quoi dans la rubrique défauts ?

    — Rien ! Puisque je te dis qu’il est super !

    — Ça ne serait pas toi qui serais amoureuse par hasard ?

    Les deux sœurs se regardèrent et éclatèrent de rire en même temps. Un rire clair, joyeux, qui résonna longtemps dans la maison endormie.

    La règle qu’elles s’étaient fixée exigeait que Crépuscule « teste » Aubelin pendant qu’Aurore ferait de même avec Sirius. Règle que toutes deux jugèrent cruelle dans la circonstance mais qu’elles ne se donnèrent pas le droit d’abolir.

    Aussi, dès le lendemain Crépuscule profita d’être seule avec Aubelin dans un couloir du lycée pour se saisir de sa main d’un geste tendre. Aussitôt Aubelin s’arrêta de marcher, et, tout en retirant doucement sa main, expliqua à Crépuscule qu’il était pour lui hors de question de faire une infidélité à Aurore. Puis il repartit du même pas tranquille en laissant Crépuscule ébahie au milieu du couloir.

    Quand à Aurore, c’est en attendant l’heure de la cantine qu’elle repéra Sirius, assis seul sur un banc. Elle s’assit à côté de lui et essaya de lover sa tête dans le creux de son cou, dans un geste qu’affectionnent les amoureux. À peine ses longs cheveux effleurèrent-ils la joue si pâle de Sirius qu’il fit glisser ses fesses sur le banc pour mettre un peu de distance entre Aurore et lui. Tout en expliquant gentiment qu’il ne pouvait pas faire « ça » à Crépuscule. Avant de se lever et de se diriger vers la cantine en laissant une Aurore stupéfaite sur le banc.

    Le soir venu, au moment du débriefing dans la chambre d’Aurore, les deux jumelles furent bien obligées de reconnaître l’extravagance qui venait de ponctuer cette journée. Alors que jusqu’à présent nul ne parvenait à les différencier, exceptée leur mère et encore lui arrivait-elle de se tromper, Sirius et Aubelin, sans hésiter l’ombre d’un instant, n’étaient pas tombés dans le piège qu’elles avaient tendu et  avaient reconnu les sœurs sans se tromper. L’affaire était d’importance. Les oncles, les tantes, les professeurs, les copains, les copines, les petits copains eux-mêmes ; aucun n’était capable de les reconnaître. Et encore moins au premier coup d’oeil ! Aubelin et Sirius l’avaient fait. Sirius et Aubelin avaient démasqué les mystificatrices. Devant ce quasi miracle les deux jumelles demeurèrent sans voix de longues minutes.

    — Mais alors, s’hasarda Crépuscule, si Sirius t’a repoussée…

    — Et si Aubelin t’a gentiment envoyé balader…

    — Ça veut dire…

    — Qu’ils nous aiment ! s’écrièrent en même temps les deux jumelles.

    La révélation avait de quoi surprendre. Aimer… Un verbe que les jumelles avaient banni de leur vocabulaire, lui préférant ceux de flirter, papillonner, batifoler… Devant l’urgence de débattre pour comprendre ce qu’il leur arrivait et décider ensemble de l’attitude à adopter, Aurore proposa de remettre la séance après une bonne nuit de sommeil et de régler les réveils sur quatre heures. Avec une moue désapprobatrice, Crépuscule se rangea à son avis : une nuit de sommeil ne pouvaient que les aider à avoir les idées claires.

    Le lendemain matin, devant leurs bols de chocolat fumant, les jumelles n’y allèrent pas par quatre chemins.

    — J’ai bien réfléchi commença Aurore, et je crois qu’Aubelin est la plus belle chose qui me soit arrivée depuis que je suis née ! Quand je pense à lui j’ai le cœur qui me picote délicieusement, je bafouille, je suis même capable de rougir ! Je n’ai pas une minute à perdre : je veux lui avouer tout ça dès aujourd’hui ! Et il me semble que tu devrais faire la même chose avec Sirius.

    — Hum, marmonna Crépuscule en touillant son chocolat d’une main molle. Je crois bien que tu as raison…

    Quelques années après ce mémorable petit déjeuner, une grande fête réunissait trois familles. Celles des jumelles, de Sirius et d’Aubelin. Quand le maire prononça les paroles rituelles, la maman d’Aurore et de Crépuscule laissa échapper ses larmes. Des larmes de bonheur qui furent bien vite séchées par l’exubérance enthousiaste des jeunes mariés.

    Et jamais, jamais, Crépuscule et Aurore jouèrent de leur ressemblance pour s’échanger leurs maris.

    D’ailleurs ceux-ci ne seraient jamais, jamais tombés dans le piège.

     

    ©Pierre Mangin 2018

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  • Reste-là ! (Episode 3)

    J'en étais là de mes réflexions quand j'ai entendu des pas. Des pas d'homme. Un type s'est approché du fossé. Il s'est arrêté à ma hauteur. J'ai ouvert un œil. Peut-être était-ce lui qui allait me donner le coup de grâce ? J'étais bien placé pour savoir que les hommes sont capables de tout. Et même du pire. Il m'a regardé, je l'ai regardé. « Merde alors ! », il a dit. Il s'est penché vers moi, a examiné ma patte blessé, m'a caressé un peu derrière les oreilles. Pour finir il m'a sorti du fossé. Il a vu que je n'arrivai pas beaucoup à marcher. Alors il m'a porté. Comme je suis un peu lourd, même si ces trois jours et trois nuits avaient été pour moi une sacrée cure d'amaigrissement, il m'a mis en travers de ses épaules. J'avais mal partout, mais je ne disais rien. Finalement cet homme ne semblait pas vouloir m'achever. Peut-être allait-il s'occuper de moi....

    Nous avons marché ainsi longtemps. Nous devions former un drôle d'équipage tous les deux. Lui qui marchait d'un pas assuré, en regardant droit devant lui. Moi sur ses épaules, crasseux, dégoûtant, les yeux à demi fermés.

    Nous sommes arrivés à sa voiture. Il n'y avait pas de couverture dans son coffre, il était tout propre, j'allais lui saloper mais il s'en moquait. Il m'a allongé dedans avec délicatesse. Et quand la voiture a démarré je me suis rendormi. J'étais tellement fatigué...

    À mon réveil j'étais allongé sur une table. Un monsieur en blouse blanche me regardait avec bienveillance. « T'inquiète pas Pépère ! Tout va bien se passer... » C'est ce que j'ai entendu avant qu'il m'enfonce une aiguille dans une veine et que je m'endorme à nouveau.

    C'est au réveil que ça c'est gâté. J'avais dormi longtemps, en rêvant à ma maison, à ma panière et à mes deux gamelles, mon eau bien propre et mes croquettes appétissantes. Hélas, à peine les yeux ouverts, j'ai compris que je n'étais pas chez moi. On avait profité de mon sommeil pour me jeter en prison...

    C'était horrible. J'étais dans une cellule de quatre ou cinq mètres carrés, peut-être moins. La cellule était grillagée, je n'avais aucune intimité. Des néons blafards illuminaient une longue coursive bordée de chaque côté de cellules identiques à la mienne. Et dans ces cellules, d'autres compagnons de misère. Certains comme moi venaient d'arriver. D'autres étaient des vieux de la vieille et avaient derrière eux de longues semaines, voire de longs mois d'incarcération. Inutile de songer à l'évasion : les cellules étaient cadenassées avec soin, le bâtiment lui-même était verrouillé à clef chaque nuit, et à l'extérieur une haute clôture anéantissait les ardeurs des plus téméraires. Une autre aile de notre prison accueillait des chats. Les chats sont par nature les ennemis jurés des chiens. Mais ici nous n'étions que compagnons d'infortune, il ne serait venu à l'idée de personne de leur faire le moindre mal. D'ailleurs leur situation n'était guère enviable. Au moins nous autres les chiens étions soumis à l'enferment individuel. Les chats s'entassaient à six, sept, huit ou neuf par cellule. J'avais déjà entendu parler de la surpopulation carcérale, j'ignorais que c'était à ce point...

    Le pire c'était la nuit... La nuit en prison les heures comptent doubles. Alors certains craquaient et se mettaient à hurler à la mort. D'autres se jetaient de toutes leurs forces contre les grilles dans de dérisoires simulacres de rébellion. D'autres enfin devenaient fous et aboyaient de longues litanies sans queue ni tête.

    La journée il arrivait que nous ayons des visites. Des voyeurs venus en curieux soupeser la misère animale... Les jours de visite mes compagnons faisaient leur possible pour se montrer sous leur meilleur jour. En se lissant le poil, en prenant l'allure du bon toutou bien sage. Les pauvres bougres pensaient séduire nos visiteurs, les amadouer peut-être ! Moi je me terrais au fond de ma cage. Qu'y avait-il à attendre des hommes ? Rien, je le savais par expérience. Mes maîtres m'avaient abandonné, les promeneurs m’avaient caillassé et l'homme qui m'avait recueilli dans la forêt m'avait fait soigner pour mieux m'emprisonner ensuite. Alors...

    Il arrivait qu'un de nos geôliers ouvre une cellule pendant ces visites. Le condamné en sortait en courant et se mettait à sauter de joie autour des visiteurs. Avant de repartir avec eux. On ne les revoyait plus, ils étaient en quelque sorte graciés. J'ai vite compris que les visiteurs n'étaient pas des voyeurs, mais des hommes et des femmes en recherche d'un animal à adopter.

    Timidement j'ai commencé à tenter ma chance. En ne me terrant plus au fond de ma cellule. En regardant les visiteurs dans les yeux. Les yeux, c'est tout ce qui me restait d'à peu près potable après toutes mes mésaventures. Les semaines défilaient, les jours de visite aussi. Jamais encore un geôlier n'avait ouvert ma cage pour me présenter. C'est vrai que je cumulais les handicaps. Je n'étais plus de la première jeunesse, ma blessure à la patte m'avait laissé une claudication, légère certes, mais disgracieuse, et je supposais que mon poil luisant de gras ne donnait pas franchement envie de me caresser.

    Et puis un jour un couple est venu nous visiter. Ils m'ont regardé, je les ai regardés. À l'instant j'ai senti que quelque chose se passait. On se comprenait tous les trois, sans parole, sans geste. Une histoire se tissait entre nous. Ils n'étaient pas de la première jeunesse eux non plus, et si l'homme ne boitait pas il était affligé d'une scoliose carabinée qui n'était pas du plus bel effet. Mais tout ça m'était bien égal. Ils ont demandé au geôlier d'ouvrir ma cage. Je me suis précipité dans leurs jambes. Mon poil crasseux ne les a pas rebuté, ils m'ont caressé comme si je sortais de chez le toiletteur. Nous avons quitté la prison tous les trois. Mon cœur s’est pincé un peu en voyant le regard de mes camarades. Mais ici c'est ainsi : quand c'est son jour de chance il ne faut pas le laisser passer. Qui sait s'il reviendrait ?

    Aujourd'hui toutes mes mésaventures ne sont que de vieux souvenirs. J'ai une nouvelle maison, une nouvelle panière encore plus moelleuse que la première. Mes maîtres ne savent pas quoi faire pour rendre mon quotidien agréable et confortable. En retour je ne sais pas quoi faire pour leur montrer mon affection.

    Et au sujet du paradis pour les chiens, je me dis que finalement il est peut-être ici-bas.

    Reste-là ! (Episode 3)

     

    ©Pierre Mangin 2018

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  • Reste-là ! (Episode 2)

    J'ai dû finir par m'endormir car au milieu de la nuit j'ai été réveillé par des grognements effrayants. C'était une horde de sanglier qui avait envahi le parking. Un vieux mâle patibulaire me sniffait le museau. Je me suis levé d'un bond et je me suis mis à courir. Jamais encore je n'avais couru aussi vite. Les ronces me griffaient, les branches me giflaient, des pierres saillantes me blessaient, mais je m'en moquais. Je courais, je courais, pour mettre le plus de distance possible entre moi et ces horribles monstres.

    J'ai couru ainsi jusqu'au petit matin. Là je me suis arrêté, épuisé.

    J'ai erré ainsi dans la forêt pendant trois jours et trois nuits. La deuxième nuit une pluie d'orage a transpercé mes os. J'étais trempé, frigorifié, je n'avais aucun endroit ou m’abriter. Un cerf immense m'a coursé sans raison, et je n'ai dû mon salut qu’à un ravin d'une dizaine de mètres dans lequel je suis tombé. Je suis remonté de l'autre côté, haletant. Je me sentais comme roué de coups. Ma patte avant droite était particulièrement douloureuse, c'est à peine si je pouvais la poser par terre. Je me nourrissais de petits animaux crevés que j'avais parfois la chance de trouver et aussi de mures sauvages.

    Le troisième jour, alors que je longeais péniblement un chemin forestier, j'ai aperçu une famille de promeneurs. J'ai voulu aller vers eux. Mais ils m'ont lancé des pierres en criant très fort. C'est vrai que je n'étais pas beau à voir. Dépenaillé, crotté de boue, efflanqué, boiteux... Mais ne dit-on pas que l'habit de fait pas le moine ? J'ai continué d'avancer vers eux, persuadé qu'à l'instant où ils pourraient lire dans mes yeux, ils comprendraient qu'ils n'avaient rien à craindre de moi. Et qu'ils feraient tout leur possible pour m'aider.

    J'ai reçu une grosse pierre sur l'échine, juste à l'endroit ou la colonne affleure, qu'il n'y a pas de chair pour protéger. Pour le coup j'ai eu un mal de chien et j'ai bifurqué dans la forêt en poussant des petits cris d'animal blessé. Ils ont continué un peu de crier et de lancer des pierres au hasard. Je me suis éloigné encore. Et puis je n'ai plus rien entendu. J'ai pensé qu'ils s'étaient calmés.

    Alors je me suis allongé. C'était trop de malheur depuis trois jours. Mes maîtres perdus, les sangliers, les bêtes sauvages, la pluie, la faim, la peur et maintenant cette famille qui me jette des pierres. Je me suis allongé, bien décidé à attendre que la mort vienne me chercher. Après tout, dans ma situation, c'était ce qui pouvait m'arriver de mieux. Et puis, j'avais survécu en mangeant des mulots morts à moitié pourris, peut-être ma carcasse sera t-elle une bénédiction pour un autre animal perdu...

    Quand on en est à souhaiter la mort, c'est qu'on ne croit plus en la vie. Je ne croyais plus en rien. Pas plus en la vie qu'en les humains. La pensée la plus terrible pour moi, c'est que je n'avais pas perdu mes maîtres. Ils m'avaient abandonné. En trois jours et trois nuits dans la forêt j'avais eu le temps de réfléchir. Je revoyais tout. Le collier qu'on m'enlevait, l'ordre qu'on me donnait d'attendre sans bouger, la nuit qui venait, le parking vide, la voiture partie sans moi. Je ne suis pas idiot, j'avais compris ! Pourquoi s'acharner à vivre quand les êtres qui vous sont le plus cher vous abandonnent ? Au fin fond d'une forêt hostile en plus…

    Moi qui suis d'un naturel indécis, je savais parfaitement ce que je voulais. Attendre la mort. Non pas le retour hypothétique de mes maîtres, mais la mort. Elle viendrait, c'était une certitude. La mort finit toujours par venir, ce n'est qu'une question de temps. Avec elle pas de mauvaise surprise, pas d'abandon. Elle n’abandonne aucun vivant.

    Affalé au fond d'un fossé humide, le poil grouillant de puces tiques et autres parasites, attaqué par les moustiques, les oreilles envahies de gale, j'ai quand même finit par m'endormir. Un sommeil lourd, peuplé de cauchemars. Quand je me suis réveillé un jour blême pointait le bout de son nez. J'ai pensé « Tiens la mort n'est pas encore venue. » Aussitôt je me suis dit qu'elle n'allait plus tarder. C'était l'affaire de quelques heures, tout au plus. Ma patte avant droite s'était infectée, une espèce de jus immonde s’échappait de ma blessure. Si la faim ou la soif ne m'achevait pas, mon infection aurait tôt fait de m'envoyer au paradis des chiens.

    Encore faudrait-il qu'il existe... Durant mon existence douillette, jamais je ne m'étais posé la question. Le paradis, c'était la vie que je menais, avec mes maîtres, les longues promenades du dimanche, les jeux de ballon avec lui, mon panier moelleux dans la cuisine, mes deux gamelles à disposition. Oui, j'avais deux gamelles ! Une toujours pleine d'une eau pure et fraîche, l'autre dans laquelle on me servait d'appétissantes croquettes à heures fixes. C'est vrai, l'idée de l'éternité ne m'avait jamais effleuré. Après trois jours et trois nuits seul dans la forêt, j'espérais après une vie meilleure dans une éternité rassurante et joyeuse. Après trois jours et trois nuits seul dans la forêt j'étais prêt à jeter aux orties tous mes idéaux de libre penseur. Mes théories philosophiques me semblaient fumeuses et surtout d'une indicible tristesse. N'y aurait-il d'autre espoir dans une vie que de finir seul, abandonné, dans un fossé puant, environné de bêtes sauvages et de dangers ?

     

    ©Pierre Mangin 2018

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