• Le Parfait Amour

    Je ne saurais dire avec précision depuis combien de temps je rêvais de cette perfection. Depuis mon adolescence certainement, quand que je tombais amoureux de toutes les filles du lycée. Peut-être même depuis mon enfance, au moment où j’ai pris conscience des différences entre les filles et les garçons. Différences qui m’intriguaient, m’interpellaient. Et au final m’attiraient. Me troublaient.

    Après toutes ces années mon rêve est devenu réalité. Je file le parfait amour. Ô, la chose ne s’est pas faite toute seule ! Que d’espoirs déçus, que de désenchantements, que de trahisons avant d’atteindre cet état de grâce. Mais j’y suis enfin parvenu, je file le parfait amour ! Anaïs et moi sommes fait l’un pour l’autre, nous sommes inséparables. Elle marche dans mes pas, regarde où je regarde, commence une phrase pour que je la finisse.

    Anaïs je l’ai rencontrée par hasard. Tout à fait par hasard. Dans le rayon vins  et alcool d’un grand magasin. Un chariot m’a heurté. Je me suis retourné, elle était là. L’air désolé. Avant de laisser s’exprimer la colère que me dictait la violente douleur de mon talon droit, j’ai jeté un coup d’œil rapide dans son chariot. Pas de couches culottes, pas de pack de soda, pas de céréales super Roââââr, ou maxi forme au 27 vitamines. Mais des légumes bios, du pain sans gluten et quelques plats cuisinés, bios eux aussi, pour une personne. Elle était célibataire ! Du coup j’ai souri. Et lui ai proposé d’aller boire un verre pour me faire pardonner. Après tout, si j’avais marché plus vite elle ne m’aurait pas heurté…

     

    Bien sûr, nos débuts furent un peu chaotiques. Il a fallu procéder à quelques réglages, concéder quelques menus sacrifices, mettre en ordre quelques petits détails. Anaïs habitait un appartement dans le centre, sur une avenue bruyante. La persuader de s’installer chez moi, en rase campagne, fut un jeu d’enfant.  Qui ne rêve d’entendre le chant des oiseaux chaque matin ? Restait le souci de ses amis. Anaïs fréquentait un groupe de types et de filles bizarres, un peu poètes, un peu artistes, un peu musiciens. Il y avait même un gars qui se targuait de littérature. Il avait soi-disant publié trois recueils de nouvelles. J’imaginais qu’il avait vendu douze exemplaires de chaque à sa famille !

    Anaïs est naïve, il est si facile de la tromper. Je n’ai jamais été doué pour la course de vitesse, en revanche, je ne suis pas mauvais à la course de fond. Pour les kilomètres qui s’accumulent l’air de rien. Alors, chaque jour, sans exception, j’ai travaillé à miner sa stupide attirance pour sa bande de dégénérés. Je me suis même coltiné un des fameux recueils de nouvelles. Recueil d’inepties, oui ! Pour le prix Nobel l’auteur allait devoir attendre trois ou quatre mille ans ! Anaïs l’a vite compris. Les visites aux amis se sont espacées, aujourd’hui nous ne les voyons plus. Moi je n’ai pas d’amis. Ainsi notre amour n’est pollué par aucune influence extérieure.

    La convaincre d’arrêter de travailler a été plus difficile. Il m’a fallu de longues semaines de persuasion pour y arriver. Furtif, j’avançais mes arguments, les distillais jour après jour, sans jamais me lasser. Anaïs travaillait à mi temps, dans une bibliothèque de quartier. Un job imbécile, mal rémunéré. Depuis qu’elle avait emménagé dans ma petite maison loin de tout, quelle galère pour rejoindre son mi-temps ! Le jeu en valait-il la chandelle ? Anaïs aimait son boulot, allez savoir pourquoi. Mes arguments économiques la laissaient de marbre. Elle a commencé à fléchir quand j’ai évoqué les enfants que nous allions avoir. Elle s’imaginait déjà  les élevant dans notre jolie maison, loin de la ville, de ses bruits, de ses tentations. Pour finir je l’ai convaincue d’abandonner son job pourri, pour préparer son corps à recevoir notre premier enfant. Enfant que nous n’aurons jamais. Nous sommes si bien ensemble Anaïs et moi. Pourquoi parasiter notre bel amour avec des cris, des pleurs, des maladies infantiles, j’en passe et des meilleurs ? Filer le parfait amour nécessite quelques sacrifices, celui-ci est bien le moindre. D’ailleurs il y a longtemps que je me sais stérile.

    Anaïs est fragile. Elle est fatiguée. Elle a besoin de quelqu’un pour s’occuper d’elle. Heureusement je suis là. 

    Aujourd’hui je file le parfait amour. Anaïs reste à la maison. Elle a une confiance aveugle en moi. Elle sait que rien de bon ne pourrait lui arriver si, par exemple, elle décidait d’aller faire un tour au village. Je ne veux pas qu’elle sorte, je le lui ai interdit. Imaginez qu’elle se rende à la supérette et qu’elle bouscule un homme avec son caddie ! Quand je rentre du travail la maison sent bon le propre et les petits plats mijotés qu’elle aime tant me préparer. Elle me sert, s’occupe de moi, nous sommes si heureux.

    Anaïs est fragile. Elle est fatiguée. Parfois elle voudrait vivre autrement. Sortir. Voir du monde. Elle se rebiffe un peu. Elle s’agite, remue ses ailes dans l’espoir de s’envoler, sans se rendre compte que chacun de ses mouvements ne fait que resserrer les liens qui l’attachent à moi. Quand elle est ainsi je lui prépare sa tisane. Une tisane relaxante, à base d’aubépine et de valériane, sans oublier d’y rajouter douze ou quinze gouttes de Lexothium. Les mêmes gouttes que je mélange chaque matin à son thé. Le Lexothium aide Anaïs à prendre conscience de sa fragilité. De sa fatigue. Après elle se sent un peu somnolente et ne songe plus à voir du monde. Elle ne songe plus à rien. Elle m’a, moi, et ça lui suffit.

    Je suis si heureux de filer enfin le parfait amour…

    ©Pierre Mangin 2018

     

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  • Le Vieux Marcheur

    Du plus loin que je me souvienne j’ai toujours aimé marcher. Ô, il y eut un temps où la marche me faisait peur. J’étais alors un tout jeune enfant et ne maîtrisais pas encore la station debout, je me contentais de trotter à quatre pattes. Il se peut aussi qu’un jour futur, que j’espère le plus lointain possible, la marche me terrorise à nouveau. Mais alors c’est que j’aurais perdu ce sens de l’équilibre chèrement acquis à l’époque de ma prime jeunesse. Tout comme lorsque j’avais à peine un an la marche m’angoissera. Et pour les mêmes raisons : la peur de la chute. La différence est qu’à un an on est beaucoup plus souple, beaucoup plus mou qu’au vieil âge, et qu’alors une chute pourra se révéler beaucoup plus dangereuse. Je n’en doute pas, la vie se chargera de m’enseigner ces petites subtilités.

    Une chose demeure : entre ces deux temps de mon existence, j’aurais aimé la marche plus que tout autre chose.

    Marcher, c’est l’éloge de la lenteur. C’est faire un avec la nature. Sentir sur sa nuque la chaleur pesante du soleil, sentir sur ses reins la froide humidité d’une pluie d’automne. Marcher, c’est respirer au rythme de ses pas. Languir après un méandre du chemin pour découvrir un nouveau paysage. Marcher, c’est gravir en soufflant un sentier de montagne. Dévaler en riant après avoir atteint le sommet. Marcher, c’est saluer des inconnus. Lier connaissance, partager un verre d’eau ou une pitance offerte avec le cœur. Marcher, c’est succomber à la gourmandise des fruits des bois, des vergers que l’on longe, des eaux pures des torrents. S’asseoir au pied d’un pommier et regarder s’écouler le temps. Marcher, c’est parler avec une vache rencontrée le long d’un pré. Caresser la nuque d’un âne, flatter la croupe d’un cheval. Marcher, c’est avancer à la vitesse de l’escargot, s’émerveiller de voir les paysages défiler avec une majestueuse indolence.  Se laisser surprendre par des vues inoubliables. Marcher, c’est nourrir son corps d’odeurs, de souffles, du chant unique de la nature. Des caresses des herbes folles sur ses mollets. Marcher c’est sentir ses muscles, ses articulations. C’est se coucher le soir, harassé et heureux. C’est tout cela marcher.

    Et bien plus encore.

    Marcher c’est vivre au rythme de la nature. Souffrir aussi parfois. Des brûlures du soleil l’été, des morsures du gel l’hiver. C’est sentir les lanières du sac à dos mordre les épaules. C’est les pieds qui regimbent à aller plus loin, les jambes qui disent leur lassitude, le dos qui réclame un lit.

    Marcher c’est la richesse de s’asseoir sur un banc pour manger. Le dos bien calé, mastiquer en regardant le long défilé des montagnes. Ou en se laissant bercer par l’incessant ressac. Un banc, pour le marcheur, c’est le confort absolu. 

    Vous avez remarqué ? Des bancs, on en trouve partout. En ville, le long des grands boulevards, dans les jardins publics, mais aussi en pleine campagne. L’autre jour je marchais depuis plus d’une heure sur un chemin de montagne quand j’ai rencontré un banc. Un banc massif, conçu avec des traverses de chemin de fer posées sur de lourdes pierres. Qui a eu l’idée de poser un banc ici ? Qui a fait l’effort d’apporter les traverses jusqu’à ce lieu loin de tout ? Qui a participé à sa réalisation ? Qui vient s’y asseoir ? Pour la dernière question j’ai un début de réponse : moi, je m’y suis assis. Réponse bien incomplète, j’en ai conscience. Le banc et le marcheur vivent une histoire d’amour. Après la surprise de la rencontre, ils s’apprivoisent, s’aiment et se quittent. Le marcheur pour un autre banc, le banc pour un autre marcheur. Il arrive parfois que cette histoire d’amour se prolonge dans le temps. Alors le marcheur retourne voir le banc, comme on va voir une ancienne maîtresse pour laquelle on a conservé de l’affection. Et le banc soupire après son marcheur, l’attend, l’espère. Ils s’aiment à nouveau, pour quelques minutes, à l’image d’un coït furtif et passionné, ou pour une heure, voire davantage, à l’image d’une longue  et tendre étreinte. Le marcheur repart ensuite vers sa vie. Le banc demeure, impavide devant le défilement des saisons, insensible, du moins en apparence, aux éléments qui ne manquent pas de s’abattre sur lui. Les outrages du temps finiront par l’atteindre. Peinture écaillée, armature rouillée, bois vermoulu… Les outrages du temps n’épargneront pas le marcheur non plus. Au fil des ans il ira moins loin, il ira plus lentement. Jusqu’au jour où il s’aidera d’une cane pour marcher. Troisième jambe sonore qui annoncera sa venue telle la crécelle du pestiféré au moyen-âge. Dès son plus jeune âge le banc est habitué à rester sur place. La vieillesse venue, le marcheur s’habitue mal à réduire ses ballades jusqu’à la portion congrue. Un jour le seul banc à qui il rendra visite, c’est celui qui trône au pied de sa maison.

    Ou celui de l’hospice où ses enfants bienveillants l’auront installé pour son bien, sa sécurité.

    Le Vieux Marcheur

     

    ©Pierre Mangin 2018

     

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  • Le Rendez-vous

    Jeudi c’était le jour du rendez-vous. Nous l’avions convenu ensemble. Je n’y suis pas allé. Ou plutôt, j’ai commencé de parcourir le chemin pour m’y rendre et j’ai bifurqué.

    Jeudi j’ai pris le bus 7, j’ai appuyé sur la sonnette juste avant l’arrêt Sainte Hélène, et je suis descendu après l’arrêt complet du véhicule. N’importe qui m’ayant vu à cet instant aurait pensé que je me rendais sagement à un rendez-vous. Sur le trottoir ; indifférent aux terrasses bondées, aux magasins dont les portes grandes ouvertes laissaient s’échapper un flot continu de promotions et d’affaires à ne pas manquer ; sur le trottoir, j’ai commencé de marcher dans la bonne direction. Et puis j’ai bifurqué. Ça m’a pris comme ça, d’un coup. Je n’avais rien prémédité. Rien du tout.

    Je me suis enfui. Je ne courrai pas, personne ne me poursuivait. Mais c’était quand même une fuite.

    Une angoisse soudaine. Mon cœur qui se met à battre un peu trop vite. Mes jambes qui deviennent un peu flageolantes. La peur quoi. Certains diraient que je me suis dégonflé. Je n’aime pas beaucoup cette expression. Son côté péjoratif, vaguement méprisant. Disons que je n’ai pas assumé mes responsabilités. Que j’ai jeté aux orties mon savoir vivre. Mon fair-play.

    En rentrant à la maison j’avais sept messages sur mon répondeur. Le premier un peu inquiet. Le second un peu agacé. Les suivants tous un peu plus injurieux les uns que les autres. J’en avais autant sur la boîte vocale de mon portable. Ils étaient de la même veine. Une veine qui allait de l’incompréhension, de l’inquiétude, à l’injure.

    Elle était furieuse. Vraiment furieuse.

    Je lui avais posé ce que communément on appelle un lapin. Elle n’avait pas apprécié. Pas apprécié au point de m’agonir de phrases définitives, de menaces, d’injures. Il y en avait plein dans la boîte vocale de mon téléphone. Plein aussi sur le répondeur de mon fixe, à la maison. Après avoir bifurqué j’avais mis mon portable en mode avion, pour ne pas subir les sonneries répétées qui n’allaient pas manquer de m’agresser, je m’en doutais un peu.

    Anaïs je l’ai rencontrée il y a un peu plus de deux mois. Brune, grande, le corps sculpté par la pratique du sport, sans outrance cependant ; elle est le genre de femme qui doit laisser peu d’hommes indifférents. Du moins je le suppose. Moi, elle ne m’avait pas laissé indifférent.

    Nous nous sommes rencontrés bêtement. Souvent les rencontres sont bêtes. Entre hasard et chance. Une question de lieu, d’heure, de minutes même. Et de disponibilité. Il faut de la disponibilité dans la tête pour oser aborder une inconnue sur un quai de gare et lui parler. De la disponibilité, de la spontanéité. Peut-être qu’un autre jour je me serais contenté de la regarder à la dérobée. De me faire un petit cinéma intérieur en imaginant ce que nous pourrions vivre ensemble si… Si… Si…

    Il faut croire que ce jour-là j’en avais à revendre. De la disponibilité, de la spontanéité. Notre train avait du retard. Beaucoup de retard. Qu’y a-t-il de plus anonyme qu’un quai de gare où déambule une petite foule tout aussi anonyme, lassée d’attendre ? Elle attendait, assise sur l’un de ces bancs inconfortables mis à la disposition des usagers par la SNCF. Alors que sur tous les autres bancs du quai s’entassaient des voyageurs en souffrance, elle demeurait seule sur le sien. La beauté fait peur. Ou alors ce quelque chose d’indéfinissable qu’elle dégageait.

    Je me suis assis à côté d’elle. Un type sur le quai m’a regardé. Dans ses yeux je pouvais lire « celui-là il ne manque pas de culot ».

    Je me suis assis et nous avons parlé. Des banalités. Des trucs sans intérêt. Des considérations sur la SNCF, les trains toujours en retard mais en même temps les trains qui arrivent à l’heure on n’en parle pas.

    De temps à autre un haut parleur hésitant diffusait une information sur l’avancement du retard de notre train. « Le train numéro 6042 en provenance de Parsi Austerlitz et en direction de Toulouse Matabiau est annoncé avec un retard de… » Vingt, vingt-cinq, vingt-sept, quarante-deux minutes… À croire qu’entre Paris et Orléans notre train s’était perdu dans les immensités planes de la Beauce. Moi qui croyait que c’était tout droit.

    Le retard du train, je m’en foutais. J’étais bien sur ce banc, à côté d’elle. C’est si bon d’être assis sur un banc sans rien d’autre à faire que d’attendre en discutant de tout et de rien avec une belle inconnue.

    Parce que belle, elle l’était. Ça ne m’avait pas échappé. Ça n’avait pas non plus échappé à l’autre type qui lorgnait vers notre banc avec un rictus de vieux chien abandonné.

    Tout arrive. Même le plus lambin des tortillards finit par arriver en gare.

    Dans l’intervalle de temps j’avais appris qu’elle se rendait à Châteauroux. La même destination que moi.

    Quel heureux hasard.

    Nous sommes montés dans la même voiture. Elle s’est installée dans la première place libre qu’elle a trouvée. J’avais une place deux rangs devant elle. J’ai demandé à sa voisine, une femme d’une soixantaine d’années, si elle voulait bien échanger sa place avec la mienne. Pour que je puisse voyager à côté de mon amie, ai-je expliqué. La femme s’est levée, toute contente de pouvoir rendre service.

    À nouveau j’étais assis à côté de l’inconnue du quai d’Orléans. C’était comme sur le quai de gare. En plus confortable. En plus serré aussi. En seconde classe les sièges ne sont pas larges.

    Pour « mon amie », elle n’a rien dit. À peine si elle a esquissé un semblant de sourire.

    Orléans Châteauroux c’est vite fait. Même à bord d’un train qui accumule tous les retards possibles.

    En arrivant à Châteauroux je connaissais son prénom. Anaïs. Ce n’est pas un prénom courant. Quand elle me l’a dit, j’ai pensé à Anaïs Nin, l’écrivaine. Et j’ai pensé à son recueil de contes érotiques, « Vénus Erotica », qui avait bercé mon adolescence de fantasmes fiévreux.

    J’ai su aussi qu’elle se rendait chez ses parents. Et qu’une fois à Châteauroux elle prendrait le car pour la Châtre. Ses parents habitaient par là-bas, une ferme perdue au fin fond du Boischaut.

    De son côté elle savait que j’habitais à Déols, à côté de Châteauroux, que je m’appelais Loïc et que je n’étais pas vraiment un berrichon pur souche.

    À Châteauroux je l’ai accompagnée jusqu’à la gare routière. Juste avant de monter dans son car elle a griffonné quelque chose sur un bout de papier. Elle avait inscrit son prénom.

    Et aussi son numéro de téléphone.

    Sur le marchepied elle m’a glissé en guise d’adieu : « J’aimerais bien te revoir… »

    Pour la première fois elle m’avait tutoyé.

    À travers les vitres un peu crasseuses du car elle m’a fait un petit signe de la main. J’ai eu envie de suivre le car en courant.

    Mais je ne suis pas sportif.

    Le soir même j’ai appelé Anaïs. Elle parlait doucement au téléphone. Ses parents dormaient, elle ne voulait pas les réveiller.

    Elle m’a dit qu’elle était obligée de repartir dès le lendemain sur Orléans. Mais aussi qu’elle reviendrait à La Châtre la semaine suivante. Et que si je voulais…

    Moi je voulais. Je ne voulais que ça.

    Tous les jours de la semaine nous nous sommes téléphonés. Des coups de téléphones rapides dans la journée. Pour s’entendre. Pour être sûr de ne pas avoir rêvé. Des coups de téléphones interminables le soir. Jusque tard dans la nuit. Pour s’entendre. Pour être sûr de ne pas avoir rêvé. Pour apprendre à se connaître. En une semaine elle savait tout de ma vie. Je savais tout de la sienne.

    Et nous parlions de notre rendez-vous. L’heure était fixée. 15h30. Et sans retard, nous ne sommes pas des trains ! Le lieu était fixé. La terrasse du Métropole Café, place de la Mairie.

    J’avais hâte d’y être. Elle aussi. Nous avions hâte d’y être. De nous retrouver. Enfin.

    Nous ne l’avons jamais exprimé. Mais l’un comme l’autre nous le savions. Après le Métropole Café nous allions nous promener. Peut-être les jardins des Cordeliers où alors la vallée verte. L’éco parc, pourquoi pas. La météo prévoyait du beau temps. Après nous irions manger. J’avais promis de lui faire découvrir un restaurant que j’aime. « À la Trompette bouchée », rue Grande, à Châteauroux. Tout cela nous le savions. Nous savions aussi qu’après le restaurant il ferait nuit. Et que nous irions chez moi.

    Finir la soirée.

    Inventer notre première nuit.

    Tout cela nous le savions, nous l’attendions. L’espérions.

    Alors bien sûr, quand je suis parti pour le rendez-vous, j’avais le cœur qui battait un peu vite. La fin de l’attente, la joie des retrouvailles, l’excitation de l’inconnu.

    J’avais le cœur qui battait un peu vite mais j’étais heureux. Très heureux. Impatient aussi. Très impatient.

    En descendant du bus mon impatience est montée d’un cran. Il me restait dix minutes pour me rendre à pied jusqu’au Métropole Café. C’était plus qu’il m’en fallait. Elle m’y attendait déjà, j’en étais certain. Nous allions nous retrouver. Nous serrer dans les bras l’un de l’autre. Peut-être même déposerai-je sur ses lèvres un baiser furtif…

    Nous allions commencer une histoire. Ou plutôt nous allions continuer de dérouler l’histoire que nous avions débuté sur ce banc, sur le quai de la gare d’Orléans.

    C’est beau le début d’une histoire. Emouvant. Plein de mystères.

    J’étais impatient et heureux.

    Elle m’attendait.

    Un train en retard avait fait de moi le plus chanceux des hommes.

    J’étais impatient et heureux.

    Et, alors que j’arrivais place de la mairie, mes pieds ont fait demi-tour.

    Je me suis engouffré dans les rues semi piétonnes. Je me suis enfui. Je suis retourné à pied à Déols.

    Les belles femmes font peur aux hommes dit-on.

    Le bonheur aussi.

    ©Pierre Mangin 2018

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