• Mortelle Envolée Episode 34

    Commissariat, bureau du commissaire Orion, Dimanche, 16h25

     

    Courcelles est un homme heureux. Son enquête avance à la vitesse grand V. Plus vite encore qu’il ne pouvait l’espérer. Du coup il a décidé de partager ses premiers succès avec la commissaire Orion. À un de ses hommes il a confié qu’Orion était une jeunette, qu’elle avait encore tout à apprendre du métier. En lui-même il trouve la jeune commissaire foutrement mignonne, et il compte sur son aura d’homme mûr, de professionnel aguerri, pour lui en mettre plein la vue. On a souvent reproché au directeur de la SRPJ d’Orléans d’être trop hautain vis-à-vis de ses collègues commissaires. Au moins, s’est-il dit en se saisissant du téléphone, cette petite ne pourra pas me reprocher ça. « Dépêchez-vous de rappliquer », a t-il annoncé à Laetitia, « nous avons un gros gibier. »

    Quand Laetitia arrive au commissariat, Courcelles l’attend dans son bureau, affalé dans son fauteuil. Face à lui, encadrée par deux agents, la femme du forum Ecritures Libres, Hurricane en personne.

    — Je n'ai rien à voir avec ces histoires. Rien!

    Isabelle Blanbec se trémousse sur sa chaise. Elle a copieusement insulté les agents qui l’ont interpellée. Maintenant elle a le regard fuyant de ceux qui savent que l'heure de régler l'addition est venue. Son œil droit est tuméfié. Au niveau de sa pommette une blessure laisse filtrer un peu de sang mêlé d'humeur. Le tour de son œil se colore de jaune et de vert. Déjà des boursouflures lui ferment à moitié les paupières. Laetitia Orion essaie de dissimuler sa satisfaction. Jamais elle n'aurait cru être aussi vite en face de cette fameuse Hurricane. Elle ne l'imaginait pas ainsi. Dans son esprit la femme se cachant derrière un tel pseudo ne pouvait qu'être une femme de caractère. Une fonceuse, sûre d'elle, sûre des actes qu'elle pose et sûre de son charme. Les messages privés qu'elle a laissés à l'adresse de Ludovic Coissard sont explicites. Elle s'est offerte à lui dans sa prose. Elle venait à l'Envolée des Livres pour sublimer cette offrande, pour la transcender par un don plus charnel. Plutôt mal fagotée avec sa chemise à carreaux d'une propreté douteuse, son pantalon trop large et ses chaussures défraîchies, elle n'a rien de la femme fatale. Pas la moindre trace de maquillage, idem pour le fond de teint. C'est vrai aussi que le choc qu'elle a reçu lors de son accident n'arrange rien à l'affaire. Car c'est bien un banal accident de la circulation qui a permis son arrestation quelques heures seulement après la diffusion de son avis de recherche. Un refus de priorité dans un rond-point, route de Blois, à la sortie de Châteauroux. Pas de chance pour elle, une voiture de police rondait à proximité. Isabelle Blanbec a été interpellée alors qu'elle tentait de s'enfuir. C'est ainsi, de jolies prises sont parfois le fait de hasards bienveillants. Courcelles ne cache pas sa satisfaction. Il a félicité lui-même les agents ayant interpellé la suspecte en les saluant d'une chaleureuse poignée de mains et en se fendant d'un :

    — C'est du bon boulot, les gars. Du bon boulot !

    Courcelles est d’humeur joyeuse. Il interpelle Laetitia Orion :

    — Ma chère commissaire, je vous présente Isabelle Blanbec. La suspecte numéro un dans l’affaire qui nous intéresse. Si vous voulez lui poser quelques questions, allez y. Je vous la laisse !

    — Résumons, commence la commissaire. Connaissiez-vous Ludovic Coissard ?

    — Je l'ai déjà dit vingt fois !

    — Ça m’intéresse beaucoup d’entendre ce que vous avez déjà dit. Qui sait, peut-être qu’un élément oublié peut vous revenir en mémoire… N'oubliez pas que vous avez reçu un choc à la tête.

    — C'est rien, une égratignure. Je me soignerai chez moi. Je ne veux pas voir de médecin.

    — Ça aussi je me doute que vous l’avez déjà dit à mes collègues. Moi, ce que je veux savoir, c'est si vous connaissiez Ludovic Coissard ?

    — Non. Ludovic Coissard je le connais par Internet. C'est tout. Je connais son pseudo, Ludco. On a discuté sur le forum, c'est pas interdit tout de même ! Je devais le rencontrer hier. Mais je suis tombée en panne. Quand je suis arrivée au salon les portes étaient fermées et il n'y avait plus personne. Et ce matin j'ai appris sa mort. Je voulais qu'il me dédicace son livre. C'est sa sœur qui l'a fait pour lui, en début d'après-midi.

    — Vous êtes venue de Mamers juste pour vous faire dédicacer un livre ? demande Courcelles.

    — Et alors ? C’est interdit ?

    Un simple regard de Courcelles suffit pour que Hurricane Blanbec baisse la tête.

    — Non, je ne suis pas venue que pour ça...

    — Quelles sont les autres raisons de votre venue ?

    — J'espérais... Enfin j'espérais que Ludovic et moi... Enfin bref, je suis amoureuse de lui.

    — Vous ne l'avez jamais vu et vous étiez amoureuse ?

    — Nous avons beaucoup échangé ensemble sur le forum.

    — Et dans des messages privés, je sais, j'ai lu tout ça, reprend Courcelles.

    — Vous n'avez pas le droit !

    — Trois personnes sont mortes assassinées depuis vendredi soir. Trois personnes qui ne demandaient qu'à vivre. J'estime que j'ai tous les droits. Et pour que je comprenne il faudrait tout me dire. Ça m'éviterait d'aller fouiller dans votre vie privée.

    — Vous allez quand même pas me mettre ces trois crimes sur les épaules !

    — Je vais me gêner, continue Courcelles ravi de son petit effet. Votre situation est loin d'être brillante. Vos échanges virtuels avec une des victimes, votre présence à Châteauroux le jour du meurtre font de vous pour le moins un témoin principal. Pour le pire un coupable.

    Isabelle Blanbec se met à trembler de tout son corps. D’une voix cassée elle demande :

    — Qu'est-ce que je peux faire ?

    — Nous aider, reprend Laetitia. Nous aider à y voir clair, nous aider à comprendre. En nous disant toute la vérité. Sur vos rapports avec Ludovic Coissard, sur les raisons précises de votre venue à Châteauroux, sur votre emploi du temps depuis votre arrivée. Nous aimerions aussi comprendre pourquoi vous avez tenté de prendre la fuite après un accrochage somme toute minime ?

    Isabelle Blanbec achève de se ronger un ongle. Sa jambe gauche est agitée de soubresauts. Elle baisse une nouvelle fois les yeux avant de répondre d'une voix basse :

    — J'avais peur...

    — Mais peur de quoi ! Puisque vous n'avez rien à vous reprocher ?

    Isabelle Blanbec hésite avant de reprendre d’une voix basse :

    — J'ai déjà eu des ennuis avec la police... Quand j'étais du côté de Limoges. Dans le passé. Maintenant je me tiens tranquille, je vous jure. D'ailleurs je suis guérie aujourd'hui !

    Laetitia Orion marque un temps d'arrêt. Elle se tourne vers Courcelles :

    — J'ai passé moi-même Isabelle Blanbec au fichier. Rien n'est sorti. Inconnue sur le STIC[1], inconnue sur le fichier des personnes recherchées.

    — Quel genre d'ennuis, demande Courcelles d'une voix forte ?

    — Ça me gêne de parler de ça... Disons que je suis tombée amoureuse d'un homme. Je croyais qu'il m'aimait lui aussi. Du coup je l'ai un peu... harcelé... C'est comme ça qu'on dit je crois. Et je lui ai fait des misères... À lui et à une de ses amies.

    — Des misères ? Quels genres les misères ?

    — J'ai crevé les quatre pneus de la voiture de son amie. Et aussi brisé son pare brise et toutes les vitres. Et lui, je l'ai agressé.

    — Agressé comment ?

    Isabelle Blanbec laisse passer quelques secondes avant de lâcher :

    — Avec un couteau...

    — C'est ça que vous appelez faire des misères ! Je n'ose pas imaginer ce que vous pouvez faire quand vous en avez vraiment après quelqu'un !

    — J'étais malade monsieur. J'ai fait presque deux ans d'hôpital psychiatrique après cette affaire. Les psychiatres appellent ça l'érotomanie. Je vous assure, je ne me rendais pas compte de ce que je faisais. Le monsieur et la dame ont eu la gentillesse de ne pas porter plainte contre moi. Ils ont compris que je n’étais pas consciente de la gravité de mes actes. Et qu'au fond je n’étais pas méchante et que je ne voulais de mal à personne. À la sortie de l'hôpital j'ai déménagé sur Mamers pour commencer une nouvelle vie. Je veux faire table rase de ce passé. Je veux m'en sortir ! Il faut me croire !

    Devant cette femme accablée, Laetitia est prise d'un doute horrible. Un doute qui se résume à une question :

    — Et cet homme dont vous étiez tombé amoureuse, il faisait quoi dans la vie ?

    À cette question, Isabelle Blanbec plonge dans le mutisme. Elle bredouille qu’elle ne se souvient pas bien, que c’était il y a longtemps, que ses longs mois d’hôpital psychiatrique lui ont laissé une mémoire défaillante. Courcelles tape des deux mains sur la table :

    — Il faisait quoi cet homme dans la vie ! hurle t-il.

    — C'était un écrivain. Son amie était la secrétaire de son éditeur.

    — Madame Blanbec, vous êtes certaine d'être guérie ?

    Isabelle Blanbec ne répond pas. Elle pleure en silence.

    Laetitia Orion tend le téléphone à Isabelle Blanbec et lui conseille d'appeler un avocat. Courcelles frotte ses deux grandes paluches l’une contre l’autre.

    — Parfait ! C’est parfait conclut-il… Vous avez été parfaite commissaire. Qu’elle téléphone à un avocat. Je vous promets des aveux signés d’ici peu…

     

    © Pierre Mangin 2018

     



    [1] STIC : Service de Traitement des Infractions Constatées

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  • Mortelle Envolée Episode 33

    Bureau du conservateur, Dimanche, 15h40

     

    — Ainsi c’est votre nouveau bureau ?

    Hervé Saintonge achève de détailler le décor et s’assoit sur la chaise que lui présente la commissaire Orion.

    — Courcelles et ses hommes ont investi le mien… Le conservateur met gentiment le sien à ma disposition. Son atmosphère un peu austère me convient parfaitement. Qui sait ? Il se peut que l’ambiance monastique de ce lieu soit propice à la réflexion et m’aide à y voir clair.

    — Nous nous sommes occupés de nos morts. Je tenais à vous apporter mes premières conclusions. Courcelles a exigé que je vienne les lui remettre en main propre au commissariat. J'ai pensé que vous seriez heureuse de conserver un petit temps d'avance sur lui...

    — Merci.

    — Ne me remerciez pas, commissaire, c’est toujours un plaisir de vous être utile.

    Hervé Saintonge chausse ses lunettes d’écaille et ouvre la sacoche en cuir qu’il a posé sur ses genoux en s’asseyant. Une vieille sacoche si usée que le cuir est devenu craquelé. Il en tire trois chemises cartonnées. Trois chemises aux noms des trois disparus.

    — Je vous résume ? propose t-il en regardant la commissaire par-dessus ses lunettes.

    Laetitia Orion croise les bras sur le bureau du conservateur dans une attitude attentive.

    — Je vous écoute.

    — Alors commençons par le commencement. Concernant Rosaldine Duval je n’ai pas grand-chose à rajouter à vos propres constatations. Son corps broyé demeure muet à jamais. Le choc a été violent, très violent. Tout porte à croire qu’elle est décédée sur le coup. S’est-elle jetée sous ce train, l’y a-t-on poussée ? Rien dans l’examen ne permet de trancher entre ces deux scenarii. Quelques traces d’alcool dans le sang. Ô, très peu ! Zéro gramme douze. Pas de quoi altérer la conscience. Pour le reste ni drogue ni médicament. Des organes sains… Enfin pour ce qu’il en reste. Mon rapport, les analyses, mes conclusions, vous trouverez tout ça là-dedans madame la commissaire. Vous pouvez les conserver, il s’agit de photocopies.

    Hervé Saintonge tend la chemise à Laetitia Orion après avoir reglissé la liasse de papier à l’intérieur avec beaucoup de soin.

    — Nous avons passé un long moment en compagnie de Ludovic Coissard. Je suis formel, ce jeune homme était mort avant de rejoindre la compagnie des poissons. Pas la plus petite trace d’eau dans ses poumons. Il a reçu un coup à la nuque. Dans un premier temps j’ai dit au commandant Dubus que ce coup aurait pu être porté par le tranchant d’une main. Par un fort des halles, pas par un gringalet. Oubliez ! L’examen de monsieur Coissard me convainc que cette hypothèse est hautement improbable. Deux vertèbres sont brisées, la moelle épinière a été sectionnée par la violence du coup. C’est ce qui est la cause de la mort. Une main seule ne peut pas faire tant de dégâts. Un objet a été utilisé. De type contondant. Manche d’outil, tuyau de plomb, barre métallique...

    — Le coup ? Porté par un homme ? Une femme ?

    — Difficile à dire. D’instinct je dirai un homme. Mais je n’appuie cette hypothèse sur aucune constatation rationnelle. J’ai toujours du mal à imaginer une femme dans une démonstration de violence criminelle. Ceci dit, de nos jours les femmes sont surprenantes. Animée d’une farouche volonté de tuer une femme peut tout à fait avoir porté ce coup fatal.

    Saintonge marque un temps d’arrêt. Par la porte capitonnée parviennent des sons assourdis du salon. Un haut-parleur grésillant diffuse la voix de Julie Cautarel annonçant les différentes tables rondes de l’après-midi. Une unique et minuscule fenêtre ornée d’un vitrail aux motifs géométriques dispense dans la pièce une clarté parcimonieuse.

    — Je vois votre contrariété commissaire. Que voulez-vous, les morts ne sont pas toujours bavards. Je peux encore vous dire que Ludovic Coissard a fait la veille de sa mort un repas copieusement arrosé. Peut-être effectuait-il un jogging afin d’éliminer le surplus de graisses et de calories quand la camarde s’est saisie de lui ? Pour le reste un homme jeune, en bonne santé qui avait devant lui un bon nombre d’années à vivre. Une dernière chose. Notre homme a fait l’amour quelques heures avant sa mort.

    — Ça je le sais déjà.

    Hervé Saintonge lève la tête, surpris. Mais il se garde de tout commentaire et se contente de tendre à la commissaire la chemise marquée Ludovic Coissard.

    — Il reste Paul Moulinier. Notre entrevue a été fructueuse. La cause de sa mort ne laisse aucun doute. L’artère carotide tranchée, l’homme s’est vidé de son sang en quelques minutes. Deux, peut-être trois. Une blessure nette, précise. Je dirais du travail soigné si je l’osais. L’assassin a porté ce coup pour tuer, Paul Moulinier n’avait aucune chance de s’en sortir. Il a à peine eu le temps de s’apercevoir que sa fin arrivait. La lame était parfaitement aiguisée. Couteau ou ciseau. Mais je penche plutôt pour le couteau. De ces grands couteaux qu’utilisent les bouchers. J’exclus cutter et rasoir. Leur pénétration dans les chairs est différente. Il s’agit d’une lame un peu plus épaisse. Il apparaît assez nettement que le chemin emprunté par l’arme du crime part du devant de la gorge pour se diriger vers l’arrière. Une estafilade de huit centimètres de long pour trois centimètres de profondeur par endroits. Sans être féru d’anatomie, celui ou celle qui a fait ça ne pouvait pas manquer l’artère. L’assassin se tenait derrière sa victime. Très certainement Paul Moulinier ne l’aura pas vu. Une chose intéressante. Paul Moulinier présente un hématome sur chacun de ses genoux.

    — Ce qui veut dire ?

    — Que Paul Moulinier a été maintenu tout le temps de son agonie. Et qu’il est tombé de tout son poids sur ses genoux quand on l’a lâché. Un nombre conséquent de cheveux ont été arrachés. Je vous laisse imaginer la scène.

    — Je crois que j’imagine assez bien. Dites-moi Saintonge, on a retrouvé du sang à plus de deux mètres de la victime. Vous pensez plausible que l’assassin ait pu se protéger des éclaboussures ?

    — Impossible ! Absolument impossible ! Et ce d’autant moins en l’ayant soutenu comme il l’a fait. Avant de passer l’arme à gauche, Paul Moulinier a été agité des soubresauts annonciateurs du grand départ. Son assassin a été nécessairement éclaboussé.

    Le visage de Laetitia s’éclaire d’un sourire.

    — Au point d’à son tour laisser des traces de sang en s’asseyant dans sa voiture ?

    — C’est probable.

    — Avec en prime un ou deux cheveux de la victime… Merci Saintonge, vous avez l’art de faire parler les morts.

    — Depuis toutes ces années que je les fréquente, j’ai appris à les apprécier. Ce qui ne m’empêche pas de savourer à sa juste valeur la compagnie d’une jolie femme telle que vous.

    Insensible au compliment, Laetitia Orion continue sur son idée :

    — Cette fréquentation assidue ne vous perturbe pas ?

    — Bien au contraire ! Les morts sont plus paisibles que les vivants. Les passions ne les dévorent plus. Pas de mesquinerie chez eux, pas de ces petites bassesses qui vous empoisonnent la vie au quotidien. On a beaucoup à apprendre d’eux et notre société moderne à tort de les cacher. De les reléguer dans les tiroirs glacés des morgues ou les chambres funéraires. L’âme ayant quitté le corps se révèle à l’homme dans l’immobilité des traits. Et nous fait caresser le sentiment d’éternité.

    — Il y a ici un auteur qui a fréquenté les morts plus qu’il ne le faudrait. Je crois qu’il est devenu fou. Gâtefin, Ambroise Gâtefin. Vous le connaissez ?

    — Gâtefin… La Solitude des mourants, L’Espérance des moribonds… Gâtefin a écrit de merveilleuses pages sur le sujet. Son seul tort est d’être atteint d’une forme aiguë de mégalomanie chronique. Je n’ai pas encore lu Itinéraire. Je crois que je vais profiter du salon pour me le faire dédicacer avant de m’empresser de rejoindre ce cher Courcelles.

    Hervé Saintonge tend à la commissaire Orion son rapport d’autopsie concernant Paul Moulinier avant de ranger ses lunettes d’écaille dans leur étui. Laetitia se lève et l’accompagne jusque dans la nef.

    — Bon courage pour la dédicace, lui glisse t-elle en lui serrant la main.

     

    Grande nef des Cordeliers, Dimanche, 15h50

     

    Mortelle Envolée Episode 33

    — Alors Laetitia, vous voici rassurée ?

    — D’où sortez-vous Simon ? Je ne vous ai pas vu venir…

    — Je suis comme le renard, silencieux et furtif. Je furète sans jamais me faire remarquer.

    — En revanche, dès que vous ouvrez la bouche, pardon, on vous voit arriver de loin avec vos gros sabots !

    — Ce n’est pas très gentil ça. Mais vous n’avez pas répondu à ma question.

    — Je ne serai pas tranquille avant que le salon ait fermé ses portes et que les auteurs soient tous rentrés chez eux.

    — Regardez ! Tout parait si calme, on pourrait croire qu’il ne s’est rien passé.

    Laurent et Laetitia balayent le salon du regard. Des événements qui l’ont agitée ne subsistent nulle trace. Tout juste si un œil exercé remarquerait quelques cartons remplis de livres abîmés dissimulés sous les tables. Le bruissement des feuilles que l’on tourne a remplacé le fracas des chaises que l’on renverse ; les conversations à voix basse les cris d’hystérie collective. Les auteurs font ce qu’ils n’auraient jamais dû cesser de faire : ils dédicacent, parlent entre eux ou rêvassent en regardant défiler le public. Antoine Levorgne se taille un gros succès. Une file de sept ou huit personnes attend en permanence devant son stand. Est-ce sa garde à vue avortée du matin, est-ce son héroïsme de l’après-midi, toujours est-il que le permissionnaire se donne des allures de héros moderne de la littérature, parlant fort, riant fort, louant Dieu à haute voix. En réalité il est mal à l’aise et ne sait plus où donner de la tête. Lui qui voulait offrir à chacun un petit mot personnalisé en est réduit au conventionnel. Pris en étau par le manque de temps, il pioche sans vergogne dans le Amicalement, le Bonne lecture ! ou le Cordialement.  

    Pour la première fois depuis plus de vingt ans, Ambroise Gâtefin déroge à l’une de ses sacro saintes règles qui font de sa vie un exemple de rigueur et de contrôle. Il en est à sa douzième cigarette… Depuis que Catherine Sauseck l’a aidé à ramasser ses livres piétinés, il fume sans compter. Pire, il s’inquiète de savoir si son paquet lui suffira pour finir la journée. Il se sent prêt à aller dans n’importe quel débit de tabac pour assouvir son envie. Et s’il n’y trouve pas sa marque favorite, il se rabattra sans état d’âme sur les plus communes des cigarettes, voire sur des brunes. Il s’absente de son stand toutes les dix minutes, sort une cigarette de son étui avant même d’avoir franchi les lourdes portes de chêne et l’allume avec avidité à peine arrivé dehors. Ne serait l’interdiction formelle de fumer dans les lieux publics, il aurait déjà vidé son paquet. Aujourd’hui la loi est son unique garde-fou. Comble de l’hérésie, certains ont pu le voir allumer une cigarette au mégot fumant de la précédente. Il ne revient de ces pauses à répétition qu’après en avoir fumé deux ou trois, et plusieurs se sont lassés de l’attendre dans l’espoir d’obtenir une dédicace. Lui qui n’a jamais fait beaucoup d’efforts lors de ces passages obligés n’a pas peur de se montrer désagréable, allant jusque rabrouer des admirateurs par trop entreprenants. À Hervé Saintonge qui vient le voir le cœur battant de rencontrer le maître, il signe un exemplaire d’Itinéraire d’un paraphe bâclé sans y ajouter un seul mot. Que le légiste lui rappelle son prénom ne change rien à l’affaire. D’un ton cassant le pape des Nouveaux Littérateurs lui met les points sur les I :

    — Pour promouvoir ses ouvrages, mon éditeur m’envoie indifféremment dans des séances de dédicaces ou de signatures. Preuve s’il en est qu’il s’agit du même cinéma. Une bouffonnerie utile aux marchands. Votre livre est signé, vous êtes satisfait et moi j’ai rempli mes obligations. Maintenant soyez assez aimable de me ficher la paix.

    Hervé Saintonge s’éloigne en songeant que décidément, la compagnie des morts est préférable à celle des vivants, fussent-ils des grands noms de la littérature.

    — Alors, reprend Simon, votre diagnostic ? Le calme après la tempête ou une rémission annonciatrice du pire ?

    — Du pire ? Vous êtes sérieux en pensant qu’il peut y avoir pire que ce que nous avons vécu depuis vendredi ?

    — Hélas Laetitia, ma modeste expérience de la nature humaine me souffle que le pire est toujours possible.

    — Je le sais, Simon. Tout peut basculer d’une minute à l’autre. C’est pour ça que je reste ici. Je n’imagine pas un instant pouvoir m’éloigner de cette bâtisse.

    Le téléphone de la commissaire se met à sonner. Elle s’empresse de décrocher et répond à son interlocuteur par monosyllabes. Quand elle raccroche son visage s’orne d’un large sourire.

    — Nous avançons, Simon, nous avançons !

     

    © Pierre Mangin 2018

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  • Commissariat, bureau de la commissaire Orion, Dimanche, 15h10

     

    — Dites-moi si je me trompe, commissaire, il semblerait que la situation vous ait quelque peu échappé ?

    Jamais Laetitia Orion n’aurait imaginé d’être ainsi convoquée dans son propre bureau. C’est pourtant ce qu’il lui arrive. Au téléphone, Courcelles avait été on ne peut plus bref : « Venez me voir immédiatement » avait-il lâché d’un ton sec. Et il avait raccroché avant que Laetitia puisse dire un seul mot.

    — Les médias nous ont fait un tort considérable, commence t-elle d’expliquer. Nous avons eu à gérer un afflux brutal de public attiré par les faits divers davantage que par la littérature.

    — Les médias font leur job. Ils informent. Vous en revanche…

    — Que voulez-vous dire, monsieur le directeur ?

    — Hé bien, on vous a confié la sécurité du salon. C’est bien ainsi que les tâches ont été réparties, n’est-ce pas ? Un de mes hommes m’a fait un compte rendu. Votre salon c’était mai 68. L’anarchie totale ! Il s’en est fallu de peu que nous déplorions de nouvelles victimes !

    Laetitia ronge son frein et répond d’une voix posée :

    — Le calme est revenu. Nous avons été un temps débordé, c’est vrai. Tout est en place pour que ça ne se reproduise plus.

    — Je l’espère commissaire… Je l’espère. Vous comprenez, il ne faudrait pas affoler notre assassin si nous voulons lui mettre la main dessus.

    En sortant de son bureau la commissaire n’a qu’une envie : se rendre à la salle de sport, enfiler ses gants de boxe et frapper sur le punching ball. Frapper, frapper, frapper…

     

    Grande nef des Cordeliers, Dimanche, 15h30

     Mortelle Envolée Episode 32

    La treizième Envolée des Livres ressemble de nouveau à un salon du livre. Des livres, des auteurs, des dédicaces, un public rendu sage par les contrôles drastiques subis à l’entrée. Les morts ne sont pas oubliés, ils prennent un peu moins de place. Les têtes se tournent toujours vers les stands des disparus, mais la curiosité morbide semble s’être émoussée. Le portrait de Rosaldine Duval veille sur les exemplaires des Oiseaux Perdus pendant que la Jeanne de Paul Moulinier, foulard rouge autour de sa jaquette, s’offre une cure de jouvence. La sœur de Ludovic Coissard, les yeux humides de chagrin, s’est installée à son stand. D’une main aimante elle caresse les piles de livres. Elle qui corrigeait tous ses textes s’autorise à signer : « De la part de Ludovic. » Ludovic n’a jamais publié une ligne sans l’avoir au préalable soumise au jugement aiguisé de sa sœur. Elle connaît chacune de ses phrases pour en avoir traqué les moindres coquilles, elle peut disséquer chacun de ses textes et peut même en citer de larges extraits sans omettre une seule virgule. Après s’être recueillie devant la dépouille de son frère elle s’est rendue aux Cordeliers, le cœur investi d’une nouvelle mission : faire vivre l’œuvre de son frère, la promouvoir par tous les moyens. Arrivée sur place elle a rencontré Catherine Sauseck. Les deux femmes se sont plu.  Au premier regard Hélène Coissard a compris que son frère n’avait pas pu faire autrement que d’aimer Catherine. Et Catherine retrouve avec émotion les traits de son amant d’une nuit dans le visage d’Hélène. Elle retrouve aussi dans son humeur volontaire un trait de caractère de Ludovic l’insoumis. Après avoir fait connaissance, les deux femmes se sont mises au travail, en essayant de mettre de côté leur douleur.

    Tous les auteurs présents essaient d’oublier. De mettre le cauchemar entre parenthèses pour faire des quelques heures qui restent une victoire. Une victoire de la littérature sur l’adversité, une victoire de la vie et des mots sur la mort et l’horreur. C’est aussi l’hommage collectif que chacun veut rendre aux disparus. Seul Ambroise Gâtefin demeure indifférent. Il se tient debout derrière sa table, droit, impavide. Pour lui, l’unique cauchemar de ce week-end est la vision de son œuvre foulée aux pieds. Il ne peut en chasser les images de sa tête. Elles l’obnubilent. Ses livres piétinés sont l’injure suprême, rien ne pouvait davantage le blesser. Et s’il y a une conspiration dans cette Envolée, nul doute que c’est contre lui qu’elle est dirigée. Les trois crimes ne sont que péripéties mineures au regard de l’affront qu’il a subi.

     

    Dans un souci d’apaisement, les journalistes ont reçu la consigne de se montrer discrets. D’ailleurs il n’y a plus rien à montrer. Qu’un salon de province ordinaire, peuplé d’écrivains ordinaires et fréquenté par un public ordinaire.

    Jacques Garisseau soupire d’aise.

    — Nous voici revenus aux essentiels. La culture a repris ses droits. On va enfin parler de Châteauroux pour autre chose que des faits divers sordides.

    — Ne vous réjouissez pas trop vite, monsieur le maire, lui répond la commissaire Orion. La journée est loin d’être terminée et nous avons toujours un tueur en liberté.

    — Vous voyez tout en noir, vous imaginez toujours le pire. Regardez ! Tout est calme. Les écrivains dédicacent tranquillement, le public flâne, on n’entend pas un cri, personne ne se bouscule. On vient ici pour passer un dimanche après-midi en famille. Tout va bien, je vous assure ! Même notre président Gâtefin est devenu sage ! Regardez-le : il ne dit plus rien et ne cherche querelle à personne. Nous allons pouvoir montrer le vrai visage de Châteauroux. Celui d’une ville paisible où il fait bon vivre.

    Laetitia regarde Garisseau. Elle se dit que sa trop longue station dans l’escalier lui a comprimé les neurones. Elle aurait besoin de s’absenter, d’aller s’enfermer dans son bureau pour réfléchir loin de toute source de distraction. Mais elle n’arrive pas à déléguer à Lauzerte la surveillance de la zone. Elle est inquiète, sur le qui-vive. En attente permanente d’un quatrième drame. Elle voudrait pouvoir être partout, derrière chaque auteur. Elle est incapable d’en regarder un sans se dire : « Est-ce lui le prochain sur la liste ? » Une question la taraude sans lui laisser de répit. Il est vrai que des auteurs qui restent, celui qui capte le mieux l’œil des caméras, c’est Antoine Levorgne. Sans conteste. Mais qui oserait s’attaquer à lui ? Qui oserait s’en prendre au géant, qui plus est un vieux taulard aguerri ? Le problème est que dans les trois crimes, on constate une progression dans les moyens utilisés. Rosaldine Duval a été poussée, probablement à mains nues. Ludovic Coissard a reçu un coup à la nuque avant d’être basculé dans la rivière. D’après Saintonge un objet contondant genre manche d’outil. Une arme blanche a été utilisée pour assassiner Paul Moulinier. Un couteau ou un ciseau parfaitement affûté. Se peut-il que pour son quatrième crime le tueur se serve d’une arme à feu ? Face à une arme à feu il n’y a pas de costaud qui tienne et Antoine Levorgne devient une victime plausible malgré sa montagne de muscles et sa science du combat.

     

    © Pierre Mangin 2018

     

     

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