• Reste-là ! (Episode 1)

    Ils m’avaient dit « Reste là, ne bouge pas, attends-nous ! »

    Je les ai regardés s’éloigner, disparaître dans le sous-bois. Longtemps j’ai entendu leurs pas craquer les feuilles desséchées. Et puis plus rien. Le silence de la forêt et c’est tout.

    J’ai attendu. Longtemps. Très longtemps.

    Je me suis souvenu d’un jour où j’avais poussé la porte de leur chambre. Ils étaient tous les deux sur le lit. Je crois qu’ils étaient en train de se reproduire. Quand elle m’a vu, elle a poussé de grands cris. Elle m’a chassé de la chambre et j’ai entendu la porte claquer derrière moi. Lui, il rigolait.

    Peut-être voulaient-ils se reproduire dans la forêt ? C’est pour ça qu’ils m’avaient demandé d’attendre. Et ils étaient partis loin, pour que je ne puisse pas non plus les entendre. À la maison, quand ils veulent se reproduire, ils prennent soin de m’enfermer dans la cuisine avant. Ou de me lâcher dans le jardin. Mais je les entends. J’entends de drôles de bruits, et aussi de drôles de petits cris. Des « Ah », des « Ô », des « Arglll » ! Elle n’aime pas que je la regarde se reproduire. Peut-être elle n’aime pas non plus que je l’entende ?

    C’est à toutes ces choses que je pensais en les attendant. Je n’avais aucune raison de m’inquiéter. Ils voulaient se reproduire en forêt, sans que je les regarde, sans que je les écoute. C’est pour cette raison qu’ils étaient partis un peu loin et m’avaient demandé d’attendre.

    Enfin, je pensais à tout ça au début. Parce qu’au fond je savais qu'ils n'allaient pas tarder à revenir : quand ils se reproduisent, ça ne dure jamais très longtemps. Alors ils me diront « Viens ! » et je les suivrai dans la voiture. Il ouvrira le coffre, et je retrouverai ma couverture. Une vieille couverture toute râpée. Souvent elle dit « Elle pue sa couverture. » C'est un peu vrai. Mais moi, les odeurs fortes, ça ne me gêne pas. Lui il dit simplement « Mais non, elle sent le chien, c'est tout. »

    Seulement j'ai attendu si longtemps que le jour commençait à décliner, que la nuit commençait à tomber. Et là j'ai pensé ce n'est pas normal. Je n'arrivais pas à raisonner calmement. Je me disais juste ça, ce n'est pas normal. Le noir s'insinuait entre les arbres, mon ombre devenait si longue que je ne voyais plus ma tête, mes maîtres n’étaient toujours pas revenus. Ce n'était pas normal. Et c'était même inquiétant.

    Il faut dire que moi, sans mes maîtres, je suis un peu perdu. C'est vrai, toute ma vie ils ont été là, à me dire « Fais ci, fais pas ça, viens là, va là-bas, debout, assis, couché, donne la patte, file dans ta niche ! » ; que du coup, tout seul je manque d'initiative. J'en ai conscience, mais c'est comme ça. Tout seul je suis incapable de prendre une décision. J'hésite, je tergiverse, je pèse le pour et le contre sans fin.

    Quand il a fait si sombre que je distinguais à peine le sentier sur lequel ils étaient partis, j'ai pensé qu'il fallait que je prenne une décision. En plus de la nuit qui tombait, il y avait le froid. Et sans bouger – quand il me dit de ne pas bouger, je ne bouge pas – je commençais à trembler. Ils n'étaient pas revenus me chercher, peut-être ils avaient eu un problème en se reproduisant, peut-être ils avaient besoin de moi. Je devais les retrouver, voir ce qui n'allait pas.

    Alors j'ai bougé, je suis parti à leur recherche. Il faisait presque nuit, la forêt résonnait de bruits inquiétants. Je n'étais pas bien rassuré, et pour tout dire, j'avais même un peu peur. Mais je suis comme ça, même en ayant peur, je fonce. Il faisait nuit, mais ce n'était pas un problème : j'ai un flair du tonnerre ! J'ai d'abord suivi une petite sente minuscule qui serpentait entre les arbres. Puis je suis arrivé sur un chemin un peu plus large. L'odeur était toujours là, bien présente, et je courrais, truffe à terre. Le chemin m'a emmené dans une large allée toute droite. Là, vous pensez si c'était facile de suivre la trace ! Je fonçais bride abattue ! J'étais heureux, je n'allais pas tarder à les rattraper. Ils seraient contents de me voir, il m'ouvrirait le coffre et je m'allongerai sur ma vielle couverture râpeuse qui pue un peu.

    Après quelques minutes de course, je suis arrivé sur le parking, au bord de la route goudronnée. C'est là que nous étions descendu de la voiture pour nous promener. Elle avait dit « Enlève lui son collier pour ne pas qu'il s'accroche à une branche. » Il avait répondu « D'accord » et il m'avait enlevé mon collier. Et on s'était promené jusqu'au moment où ils m'avaient dit « Reste là, ne bouge pas, attends-nous ! »

    Mais la voiture n'était plus là. D'ailleurs il n'y avait plus aucune voiture, les promeneurs étaient tous rentrés chez eux.

    Je suis resté un peu stupide, à essayer de flairer partout. Bernique ! Sur le goudron les voitures laissent toute la même odeur. Une odeur de caoutchouc et c'est tout. Et puis l'odeur du goudron est tellement forte, elle domine toutes les autres.

    J'ai eu un moment de panique : il faisait nuit, j'étais seul, j'avais froid, j'avais faim, j'avais peur... Et j'avais perdu mes maîtres.

    Cette fois je ne savais vraiment plus quoi faire. J'étais sans idée, vide, désespéré. Je me suis couché sur le bord du parking, à côté d'un fossé.

    Les chiens ne pleurent pas paraît-il. Je vous assure qu'à l'intérieur je pleurais toutes les larmes du ciel.

    ©Pierre Mangin 2018

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