• Reste-là ! (Episode 3)

    Reste-là ! (Episode 3)

    J'en étais là de mes réflexions quand j'ai entendu des pas. Des pas d'homme. Un type s'est approché du fossé. Il s'est arrêté à ma hauteur. J'ai ouvert un œil. Peut-être était-ce lui qui allait me donner le coup de grâce ? J'étais bien placé pour savoir que les hommes sont capables de tout. Et même du pire. Il m'a regardé, je l'ai regardé. « Merde alors ! », il a dit. Il s'est penché vers moi, a examiné ma patte blessé, m'a caressé un peu derrière les oreilles. Pour finir il m'a sorti du fossé. Il a vu que je n'arrivai pas beaucoup à marcher. Alors il m'a porté. Comme je suis un peu lourd, même si ces trois jours et trois nuits avaient été pour moi une sacrée cure d'amaigrissement, il m'a mis en travers de ses épaules. J'avais mal partout, mais je ne disais rien. Finalement cet homme ne semblait pas vouloir m'achever. Peut-être allait-il s'occuper de moi....

    Nous avons marché ainsi longtemps. Nous devions former un drôle d'équipage tous les deux. Lui qui marchait d'un pas assuré, en regardant droit devant lui. Moi sur ses épaules, crasseux, dégoûtant, les yeux à demi fermés.

    Nous sommes arrivés à sa voiture. Il n'y avait pas de couverture dans son coffre, il était tout propre, j'allais lui saloper mais il s'en moquait. Il m'a allongé dedans avec délicatesse. Et quand la voiture a démarré je me suis rendormi. J'étais tellement fatigué...

    À mon réveil j'étais allongé sur une table. Un monsieur en blouse blanche me regardait avec bienveillance. « T'inquiète pas Pépère ! Tout va bien se passer... » C'est ce que j'ai entendu avant qu'il m'enfonce une aiguille dans une veine et que je m'endorme à nouveau.

    C'est au réveil que ça c'est gâté. J'avais dormi longtemps, en rêvant à ma maison, à ma panière et à mes deux gamelles, mon eau bien propre et mes croquettes appétissantes. Hélas, à peine les yeux ouverts, j'ai compris que je n'étais pas chez moi. On avait profité de mon sommeil pour me jeter en prison...

    C'était horrible. J'étais dans une cellule de quatre ou cinq mètres carrés, peut-être moins. La cellule était grillagée, je n'avais aucune intimité. Des néons blafards illuminaient une longue coursive bordée de chaque côté de cellules identiques à la mienne. Et dans ces cellules, d'autres compagnons de misère. Certains comme moi venaient d'arriver. D'autres étaient des vieux de la vieille et avaient derrière eux de longues semaines, voire de longs mois d'incarcération. Inutile de songer à l'évasion : les cellules étaient cadenassées avec soin, le bâtiment lui-même était verrouillé à clef chaque nuit, et à l'extérieur une haute clôture anéantissait les ardeurs des plus téméraires. Une autre aile de notre prison accueillait des chats. Les chats sont par nature les ennemis jurés des chiens. Mais ici nous n'étions que compagnons d'infortune, il ne serait venu à l'idée de personne de leur faire le moindre mal. D'ailleurs leur situation n'était guère enviable. Au moins nous autres les chiens étions soumis à l'enferment individuel. Les chats s'entassaient à six, sept, huit ou neuf par cellule. J'avais déjà entendu parler de la surpopulation carcérale, j'ignorais que c'était à ce point...

    Le pire c'était la nuit... La nuit en prison les heures comptent doubles. Alors certains craquaient et se mettaient à hurler à la mort. D'autres se jetaient de toutes leurs forces contre les grilles dans de dérisoires simulacres de rébellion. D'autres enfin devenaient fous et aboyaient de longues litanies sans queue ni tête.

    La journée il arrivait que nous ayons des visites. Des voyeurs venus en curieux soupeser la misère animale... Les jours de visite mes compagnons faisaient leur possible pour se montrer sous leur meilleur jour. En se lissant le poil, en prenant l'allure du bon toutou bien sage. Les pauvres bougres pensaient séduire nos visiteurs, les amadouer peut-être ! Moi je me terrais au fond de ma cage. Qu'y avait-il à attendre des hommes ? Rien, je le savais par expérience. Mes maîtres m'avaient abandonné, les promeneurs m’avaient caillassé et l'homme qui m'avait recueilli dans la forêt m'avait fait soigner pour mieux m'emprisonner ensuite. Alors...

    Il arrivait qu'un de nos geôliers ouvre une cellule pendant ces visites. Le condamné en sortait en courant et se mettait à sauter de joie autour des visiteurs. Avant de repartir avec eux. On ne les revoyait plus, ils étaient en quelque sorte graciés. J'ai vite compris que les visiteurs n'étaient pas des voyeurs, mais des hommes et des femmes en recherche d'un animal à adopter.

    Timidement j'ai commencé à tenter ma chance. En ne me terrant plus au fond de ma cellule. En regardant les visiteurs dans les yeux. Les yeux, c'est tout ce qui me restait d'à peu près potable après toutes mes mésaventures. Les semaines défilaient, les jours de visite aussi. Jamais encore un geôlier n'avait ouvert ma cage pour me présenter. C'est vrai que je cumulais les handicaps. Je n'étais plus de la première jeunesse, ma blessure à la patte m'avait laissé une claudication, légère certes, mais disgracieuse, et je supposais que mon poil luisant de gras ne donnait pas franchement envie de me caresser.

    Et puis un jour un couple est venu nous visiter. Ils m'ont regardé, je les ai regardés. À l'instant j'ai senti que quelque chose se passait. On se comprenait tous les trois, sans parole, sans geste. Une histoire se tissait entre nous. Ils n'étaient pas de la première jeunesse eux non plus, et si l'homme ne boitait pas il était affligé d'une scoliose carabinée qui n'était pas du plus bel effet. Mais tout ça m'était bien égal. Ils ont demandé au geôlier d'ouvrir ma cage. Je me suis précipité dans leurs jambes. Mon poil crasseux ne les a pas rebuté, ils m'ont caressé comme si je sortais de chez le toiletteur. Nous avons quitté la prison tous les trois. Mon cœur s’est pincé un peu en voyant le regard de mes camarades. Mais ici c'est ainsi : quand c'est son jour de chance il ne faut pas le laisser passer. Qui sait s'il reviendrait ?

    Aujourd'hui toutes mes mésaventures ne sont que de vieux souvenirs. J'ai une nouvelle maison, une nouvelle panière encore plus moelleuse que la première. Mes maîtres ne savent pas quoi faire pour rendre mon quotidien agréable et confortable. En retour je ne sais pas quoi faire pour leur montrer mon affection.

    Et au sujet du paradis pour les chiens, je me dis que finalement il est peut-être ici-bas.

    Reste-là ! (Episode 3)

     

    ©Pierre Mangin 2018

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  • Commentaires

    2
    Nicole
    Lundi 15 Octobre à 06:00

    Adorable .... j'aime tes histoires Pierre. Continue d'écrire pour toi et pour nous !!! Bisous

     

      • Lundi 15 Octobre à 07:30

        Merci Nicole !

        Toute ressemblance avec un chien vivant ou ayant existé ne peut pas être que le fruit du hasard !

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