• Super Héros

    Super Héros

    Maman me fâche toujours. C'est parce que je suis un mauvais garçon ? Souvent je me pose cette question. Enfin, pas trop souvent non plus. Ça me rend triste quand j'y pense. Ce matin je jouais dans ma chambre. Sans faire de bruit, comme un enfant sage. Je sais que Maman n'aime pas le bruit. Papa m'a dit c'est à cause de sa maladie. Pour être très gentil je joue dans ma tête. Les « vraoum vraoum » des voitures, les sifflets de la police, les cris des méchants, tout ça c'est dans ma tête. Avant, quand j'étais plus petit, je faisais rouler les voitures sur le sol. Mais ça faisait du bruit, il m'arrivait de cogner le mur ou un meuble. Maman trouvait ça énervant. Intolérable, comme elle dit parfois. Intolérable je ne sais pas exactement ce que ce mot veut dire. En revanche je sais que si Maman le prononce, ça veut dire qu'elle est vraiment énervée. Quand elle crie « C'est intolérable ! » avec une voix très aigüe, alors il vaut mieux pour moi que je me fasse oublier. Que je me cache. Ce n'est pas facile. Maman finit toujours par me trouver. Et quand elle me trouve elle est encore plus en colère. Papa dit que je ne dois pas lui en vouloir. Qu'elle m'aime beaucoup, mais qu'elle ne sait pas me le montrer. Je fais tout pour que Maman m'aime. Et aussi pour qu'elle me le montre un peu. Maintenant, quand je joue dans ma tête, je m'assois sur le bord du lit, je ferme les yeux et je ne bouge pas. Tout est dans ma tête. Les petites voitures, les figurines et tous mes autres jouets peuvent rester au fond du coffre. Je n'ai plus besoin de rien. Que de fermer les yeux et me taire.

    Ce matin, Maman est entrée dans ma chambre. J'étais en pleine partie. Johnny Mc Gregor Junior, le policier aux supers pouvoirs, était sur le point d'arrêter une bande de gangsters. Des vrais méchants sans foi ni loi, des durs qui tirent sur la police avec des balles taillées en tête de requin mangeur d'hommes. Mais sur Johnny Mc Gregor Junior, les balles de requins rebondissent comme des balles en caoutchouc. Johnny Mc Gregor Junior c'est moi. Les gangsters très méchants et très bêtes, c'est la bande de grands. Ceux qui habitent l'immeuble d'en face. Papa dit que ce sont des mauvais garçons, des gibiers de potence. Le gibier je sais ce que c’est. Des animaux que les chasseurs poursuivent avec leurs fusils. La potence je ne sais pas ce que c’est. Quand je passe devant eux j’ai toujours un peu peur. Je les entends qui rigolent en douce. Ou qui font des réflexions sur moi. Des réflexions pas gentilles. Du genre : « Tiens, v’la l’rasibus à sa môman qui va faire les courses.» Ou : « Regardez ! Un type habillé comme ce gars, vous n’en verrez plus. Ces frusques sont périmées depuis un siècle… » Moi je passe mon chemin sans rien dire. En regardant par terre. Mais quand je joue, je les dégomme un par un. Quand je joue c’est pas de quartier. Je les descends avec mon colt laser à rayonnement para sismique intégré. Une arme de super-héros. Ce matin j’étais debout au milieu du trottoir, les jambes écartées pour bien tenir sur mes pattes, devant Robin mouche à merde, le chef du gang. Tous ses lieutenants avaient déjà supplié leurs mères et vomi leurs quatre heures. Robin, il en menait pas large. Je lui avais dit : « Robin, vermine pourrie, prépare-toi à quitter ce monde ! » C’est ce que je dis toujours avant de balancer une décharge de mon colt laser double effet. Le premier paralyse les méchants, le second les fendille et ils se brisent en mille morceaux. Après j’envoie une équipe de balayeurs pour ramasser les morceaux. Je venais de balancer ma réplique culte quand Maman est entrée dans ma chambre.

    En vérité, Maman n’entre pas dans une pièce. Elle déboule sans prévenir. Elle occupe tout l’espace sans qu’on l’ait vue arriver. Elle a ouvert ma porte d’un coup. M’a regardé deux secondes. Tout de suite j’ai arrêté de jouer. Robin mouche à merde en a profité pour se carapater. Maman m’a regardé deux secondes. Moi je ne disais rien. J’avais peut-être fait trop de bruit en jouant dans ma tête et j’allais me faire gronder très fort. Deux secondes, Maman m'a regardé. Deux secondes de silence, pas plus. Après Maman a crié. « Hîîîîîîîîîîîîî ! Hîîîîîîîîîîîîî ! Hîîîîîîîîîîîîî ! » Des cris très aigus qui font mal aux oreilles. Entre chaque «Hîîîîîîîîîîîîî  » elle reprenait son souffle. J'avais dû faire beaucoup de bruit pour que Maman soit aussi énervée. Sûrement mon colt laser. La prochaine fois je prendrais mon poignard qui tue d'un seul regard. Encore une arme de super-héros. Un poignard, quand je le sors de son étui, la lame capte tous les rayons solaires en suspension dans l'air et les renvoie sur mon adversaire. On entend juste un petit « Pfuiiit », comme un pneu de vélo crevé et le type a les yeux fondus. Il n'a pas le temps de comprendre ce qui lui arrive que son cerveau se consume déjà. Sa peau tombe, brûlée, ses cheveux s’enflamment. Il ne reste que son crâne entièrement vide. Si c'est Robin mouche à merde qui regarde le poignard, Papa dirait qu'un crâne vide, ça le change pas beaucoup.

    Maman était furieuse parce que je m'étais assis sur mon lit. Bien sûr, elle l'avait fait, en faisant attention de bien tirer les draps et les couvertures. Et moi je m'étais assis et j'avais tout abimé. À la place de mes fesses il y avait un trou et le dessus de lit était tout froissé. Je comprenais que Maman soit en colère. J'aurais pu y penser et m'asseoir par terre pour jouer dans ma tête. Mais Maman n'aime pas quand je m'adosse sur les murs. Elle dit que je détériore le papier peint. Bien sûr, quand Maman est énervée comme ça, elle me tape. Beaucoup de gifles, et des coups de pieds si j'essaie de m'enfuir. Je comprends qu'elle me tape. Ça soulage de taper quand on est énervé. L'autre jour à l'école j'étais énervé. La maîtresse m'avait puni parce que j'avais oublié mes affaires. Ce n'était pas de ma faute. Maman m'avait mis dehors sans que j’aie eu le temps de prendre mon cartable. Quand ça arrive, je sais que c'est inutile de sonner pour qu'elle m'ouvre : Maman ne m'ouvre pas. Et si elle m'ouvre, c'est juste pour m'en coller une comme elle dit, pour que j'apprenne à ne pas la déranger. Pour me punir de ne pas avoir mon cartable, la maîtresse m'avait dit d'aller dehors et de faire quarante tours de cour en marchant. Moi j'étais énervé. Ce n'était pas juste. Du coup j'ai donné de grands coups de poing dans l'arbre au milieu de la cour. « Poum, Poum, Poum. » Des vrais coups de boxeur. Après j'étais moins énervé. Mais j'avais mal aux mains. Surtout une qui était toute écorchée, même que je saignais un peu. Heureusement, Maman ne se fait pas mal en me frappant. Il faut dire que je suis moins dur qu'un tronc d'arbre. Pour le lit, Maman me frappait vraiment fort. Moi j'essayais de me protéger avec les bras. Pourtant je sais qu'il ne faut pas le faire : Maman ça l'énerve encore plus. De me donner des gifles et de tomber sur mon bras au lieu de mes joues ou le dessus de ma tête. Alors Maman m'a pris par l'épaule et m'a jeté en dehors de ma chambre. En passant je me suis cogné contre la porte et je saignais au-dessus de l’œil gauche. Ô, pas beaucoup. Mais Maman était encore plus furieuse. « Tu fais vraiment tout pour me contrarier ! Ma parole, tu le fais exprès ! » Quand c'est comme ça, je sais bien ce qui m'attend. La cave.

    Je n'aime pas la cave. Il fait tout noir. Des fois j'ai faim et j'ai froid. Mais je ne dis rien, Maman n'aimerait pas que je me plaigne. En plus elle dit qu'il y a des rats qui vont venir me manger. Je ne sais pas si c'est vrai, les rats. Mais des fois j'entends de drôles de bruit et j'ai peur. Alors je joue dans ma tête pour ne plus entendre. Je suis Johnny Mc Gregor Junior, le super-héros aux supers pouvoirs. Et je combats tous les méchants de la terre. Ma Maman est fière de moi. À la télévision elle dit : « Je suis la maman de Johnny Mac Gregor Junior, le Super Policier aux supers pouvoirs. » On lui tend des micros pour qu'elle parle de moi. Les gens disent c'est beau une Maman qui aime autant son enfant. Et moi pendant ce temps je saute au-dessus des gratte-ciel pour arrêter une bande de terroristes qui menacent de faire sauter la Tour Effel à l'aide d'une fusée intersidérale à propulsion thermonucléaire. Je les enferme tous dans la fusée et je les renvoie illico dans la stratosphère.

    Je joue dans ma tête mais je suis un peu triste quand même. Je voudrais que mon Papa revienne de son travail. Lui il ouvre toujours la porte de la cave et il vient me chercher. Il me dit que ce n'est pas grave, que Maman est très fatiguée, qu'elle m'aime beaucoup. Et que ça ira mieux.

    Demain. Ou plus tard. Je n'ai pas très bien compris.

     

    ©Pierre Mangin 2016

    (1ère publication Revue Saint Ambroise, Mai 2014)

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  • Commentaires

    2
    Mardi 12 Avril 2016 à 14:18

    Un superbe texte sur l'enfance blessée, très puissant par ses non-dits, qui me rappelle celui qui m'a fait te découvrir, Ne cours pas Max... et qui m'a fait, il y a quelques années, me procurer "Humains... vous avez dit humains ?" , ton très beau recueil.

     

      • Mardi 12 Avril 2016 à 18:19

        Merci Pilgrim ! C'est vrai que j'ai une tendresse certaine pour les personnages un peu "cabossés" par la vie...

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